Allocution à la radio de Michel Pecqueux le 30 janvier 1998

Sources : Mémorial Leclerc de Hauteclocque, Musée Jean Moulin, Mairie de Paris

Michel PECQUEUX

(Radio)

GOUSSAINVILLE LE 30/1/98

 

Monsieur,

 

Deux mots pour venir rectifier une erreur au sujet de mon ami MATHOREL, dont je vous ai signalé la présence au centre hospitalier prolongé. Il n'est pas mort pour autant, mais moi-même je n'ai pu avoir de nouvelles de son état de santé actuel. Mon dernier contact avec lui date d'une journée de trafic radio durant les opérations de la Force "L" du 4 Mars 1942. C'était le jour de mon anniversaire, vécu en embuscade sur le site du terrain d'atterrissage de GATROUN avec le 1er peloton de la 1ère DC du lieutenant DUBUT, après avoir participé à ses côtés à la prise du poste fortifié de GATROUN. (Groupe DUBUT, NEVOT, GARCIA). Moi-même j'assurais la couverture avec mon fusil-mitrailleur modèle 29 tandis que le Lt. CHRISTOL était resté en retrait avec le véhicule radio ensablé dans la dépression à quelques centaines de mètres du fort. Le 2éme Groupe du Cdt NOUS avec le sergent GEROLD est venu à notre rencontre quelques instants plus tard. En faisant prisonnier l'un des deux radios de la REGIA TELEGRAFICA du poste j'avais récupéré le code secret de chiffrement des messages du Gal italien MANERINI, commandant le Sud Libyen, tandis que le Lt DUBUT se faisait remettre par le chef de poste le code d'identification des signaux par panneaux au sol.

Après avoir oeuvré toute la nuit pour mettre en défense la position fortifiée, tenté d'intercepter le chasseur-bombardier GHIBLI par la ruse des panneaux au sol. C'était l'idée du Lt DUBUT, opposée à la mienne. Moi j'aurais voulu profiter de la station de TSF intacte, du radio italien à-demi mort de peur devant mon revolver que je venais de récupérer à la Station, sur la table de trafic. Les écouteurs résonnaient des appels en morse d'UM EL ARANEB. Nous autres, les radios du TCHAD avions tellement procédé à l'écoute spéciale des réseaux italiens, du temps où j'étais au Groupe Nomade du Borkou, que j'avais fait comprendre par gestes au radio italien de se mettre à mes côtés pour tromper les opérateurs d'UM EL ARANEB et nous faire envoyer le GHIBLI en dépannage sanitaire. Le Lt DUBUT a refusé cette initiative parce qu'elle ne respectait pas la convention internationale des prisonniers de guerre. Résultat, de bon matin, avec les signaux du sergent DRIFFORT, le GHIBLI est venu au rendez-vous, mais avec un chargement de bombes de 50 kgs et ses mitrailleuses lourdes de 12,7. A ce moment nous étions seuls, le Sergent LE HIR avec son véhicule de 2 T. de ravitaillement et moi, tous deux ensablés, avec nos prisonniers italiens, réfugiés sous nos véhicules, par peur du terrible bombardement (opéré par le GHIBLI) à hauteur des cimes des palmiers du Fort. Durant plus d'un long quart d'heure, ce grand chasseur-bombardier bimoteurs a attaqué mon véhicule radio penché à plus de 90° (?), deux roues sur le radier reliant le terrain d'aviation là-haut sur le serir, les deux autres dans le fech-fech. On ne pouvait plus utiliser notre arme sur son support anti-aérien. Pendant ces terribles minutes, je tirais presqu'à bout portant avec mon arme personnelle, un mousqueton modèle 18, contre les deux mitrailleuses lourdes de l'avion. A chaque passage au-dessus de ma tête j'apercevais les deux pilotes qui se détournaient, abaissant la tête dans le cockpit avant. De nombreuses traces de balles de toutes natures, de couleurs différentes, zigzaguaient sur le sable, provoquant un nuage de poussière. D'autres venaient se loger dans les pneus du sergent LE HIR.

Je l'avais échappé belle ce jour-là, comme bien d'autres par la suite. Mon fétiche en poche m'avait une fois de plus sauvé la vie.

Par la suite l'ai été désigné comme radio du Colonel LECLERC pour l'attaque en direction de la Gara EL GUER (?), et de MAGUEDUL, à la limite du passage obligé de la Ramla de MOURZOUK, au lieu-dit "le radier d'UN EL ARANEB-MAGUEDUL". L'idée de manoeuvre du Colonel était d'encercler et de détruire le gros des forces motorisées et aériennes de la région FEZZAN-GHADAMES, incluant les avions CR 32 ou 42 FIAT d'accompagnement d'attaque au sol. L'importante concentration ennemie des deux "SAHARIANA" serait attaquée par le regroupement prévu de la 1ère DC française libre, allégée, venue du Sud par UM EL ARANEB sous les ordres directs du Colonel et de la 2è DC, en opération ponctuelle au-delà de la Ramla du Nord, vers T'MESSA.

En réalité, c'était un très gros risque à prendre en raison de gros renforts italo-allemands et de la dispersion élargie de nos forces en pleine zone saharienne de fech-fech et d'ehis (?) ensablés. Opération folle mais possible si on se rendait maître de la situation par des efforts surhumains, pouvant aller jusqu'à la mort d'épuisement (pelles, tôles etc...) ou dans les flammes des explosions de nos véhicules, véritables bombes roulantes. Quelques jours avant, le Capitaine MASSU, son radio BRECHIGNAC grièvement blessé, avait subi un grave échec devant UM EL ARANEB, avec des morts, des blessés, dont l'aspirant LEVY, fait prisonnier, et des disparus, prisonniers ou perdus dans le désert. Au Nord, à hauteur d'OUAOU EL KEBIR, le groupe DE GUILLEBON se retrouve soudainement confronté à une résistance sérieuse des italiens.

Le 4 Mars 1942 vers 14 heures, à mon tour j'emboîte la marche de la colonne "L" avec les derniers éléments du Colonel LECLERC. Après un départ aisé, libéré de mes quatre prisonniers italiens, je côtoie les abords de l'Edeyen de MOURZOUK. De suite nous connaissons les premiers ensablements dans les tertres de fech-fech. (Pelles et tôles en action). L'allure s'intensifie par la suite. Le Colonel souhaite faire vite, occuper pour la nuit EL GUERAT, point d'appui-clé en vue d'UM EL ARANEB, lieu idéal d'embuscade ou de résistance, avant de procéder, par MAGUEDUL, au regroupement de toutes les forces au point prévu avec DE GUILLEBON, sur le serin, au Nord de la ramla. Après d'autres et beaucoup d'autres ensablements, pelles et tôles toujours au combat, nous frôlons le désespoir, tant la fatigue nous accable. Rien à manger, peu d'eau potable, pas de vêtements ou effets valables. En réalité, malgré les souffrances inouïes accumulées depuis tant d'années dans le terrible désert du Sahara oriental, notre volonté de vaincre subsiste, bien que ralentie, jusqu'au moment cruel où le véhicule radio s'ensable dans un marécage de sable pourri, prend plus de 60° de gîte sur sa gauche. Vite pelles, tôles. Nous en sommes à nos dernières gouttes de sueur et la fatigue touche aux extrêmes limites du supportable. Instinctivement, et sans vouloir me dérober au travail que poursuivent mes deux fidèles tirailleurs AMBELLINO et KAMDOUL (l'un du OUADDAI, l'autre du CONGO) je décide de me mettre sur "Ecoute". Mon poste de TSF, un WS 11 britannique, est fixé sur la ridelle droite, intact et accessible. De suite j'entends dans les écouteurs le grésillement des signaux codés et j'identifie la manipulation de mon ami MATHOREL, à bord du Ford du Cne GEOFFROY.

Dix, vingt, cinquante, quatre-vingt groupes codés de cinq chiffres. Je sais que les cinq derniers répètent le préambule d'identification que j'ai loupé : il n'y a pas de vacation prévue en période de combat possible. Conscient de l'importance du message, je le signale par fanions. Mon appel est relayé de véhicule en véhicule vers l'avant. Un Bedford se détache et vient vers nous. Je remets au Cne TROADEC, du PC du Colonel, ce message miraculeusement recueilli qui ne pouvait nous parvenir au plus tôt que le lendemain dans la soirée. Il était adressé ce jour 4 Mars 1942 à la station de ZOUAR, qui devait le retransmettre vers l'avant. Mais ZOUAR est à 500 KM et les liaisons sont aléatoires. La 2è DC y signale son repli définitif vers le Tchad. LECLERC ne dispose plus que de la 1ère DC, avec un effectif et des moyens réduits. Le lendemain 5 Mars il modifie son plan de bataille. Avec 8 voitures de combat, dont la mienne, seule une patrouille sous ses ordres sera composée pour un bref combat, un baroud d'honneur. Nous sommes réfugiés dans la palmeraie d'UM EL ARANEB. Il est 14 h 30. Une nuée de chasseurs-bombardiers nous survolent, à notre recherche dans la grande palmeraie. Nous sommes un petit groupe autour du véhicule radio branché sur écoute du PC arrière. Pas d'émission, qui permettrait un éventuel repérage gonio. Il y a là le LT TOMMY-MARTIN, DUCRET chauffeur du Colonel, EMERISCH, GEROLD et moi-même. Le Colonel LECLERC vient se joindre à nous pour un instant. Il a son casque modèle 1939, sa canne fétiche à la main. Ses yeux bleus sont perçants comme des aiguilles d'acier. Tous les feux de lumière d'un soleil d'Afrique brillent au zénith, vers la Ramla de MOURZOUK. "Messieurs, dans moins" de dix minutes, nous allons nous battre à un contre dix. En aucun cas on n'abandonne personne." Plus de 50 véhicules et engins blindés nous attendent à moins de deux km, appuyés par une nuée d'avions de combat et de bombardement, les deux "SAHARIANA" et la position fortifiée d'UM EL ARANEB en appui-feu.

Après un bref combat le Colonel debout face à l'ennemi s'est écrié dans notre direction "Ca suffit !". Après avoir contourné la Gara EL HAM.MERA dans notre repli, il s'est assuré de la disparition de l'aspirant LEVY, de la récupération de deux tirailleurs du peloton du Cne MASSU qui erraient dans le désert.

Ainsi s'achevait cette mission. Notre guerre n'était pas terminée pour autant dans les heures dramatiques.