Prise du poste de Tedjéré

(Sources : Mémorial Leclerc de Hauteclocque, Musée Jean Moulin, Mairie de Paris)

Prise du poste de TEDJÉRÉ

Grâce à la complaisance de notre camarade Charles Béné, ancien radio du capitaine Poletti au Groupe Nomade de Borkou puis des Transmissions de la 2° D.B., nous publions ce témoignage extrait de son livre "Carnets de route d'un Rat du désert, Alsacien de la France Libre" (Imprimerie Fetzer, 88110 Raon-l'Etape).

 

La nuit tombait lorsque le commandant-- Dio et son Groupement d'attaque se remirent en route. La lune montante remplaçait d'une façon satisfaisante les phares des voitures qui, bien que ternis à la colle et au sable, n'auraient pu être allumés, pour ne pas éveiller l'attention de l'ennemi; celui-ci n'était pas bien loin mais ne pouvait imaginer qu'une colonne motorisée fût parvenue à passer la "Ramla". Nos nerfs étaient tendus. Les voitures se suivaient lentement à courtes distances. Heureusement nos goumiers-guides connaissaient parfaitement la région.

Il pouvait être onze heures du soir lorsque  nous atteignîmes le terrain d'aviation de Tedjéré. Il en portait simplement le nom car ce n'était qu'un terrain plat et dur balisé avec des tonnelets d'essence vides, comme je pouvais le constater le lendemain à l'aube. Sur ce terrain, ni avion ni hangar. Dès l'arrêt, le commandant Dio me donna l'ordre de monter mon poste radio. Mes tirailleurs installèrent rapidement l'antenne, travail facilité par la pleine lune qui brillait au- dessus de nos têtes. Le vent de sable s'était totalement calmé, niais il soufflait néanmoins encore une forte bise d'hiver. Du côté du fort de Tedjéré, rien n'avait bougé : nous n'avions pas été repérés par les Italiens. Si ! Soudain une fusée blanche monta au loin sur notre gauche. Le bruit de nos moteurs avait-il été entendu ? Le capitaine Poletti envoya immédiatement le lieutenant d'Abzac et un groupe de tirailleurs en reconnaissance.

 

Les voitures s'étaient formées en carré. Pendant ce temps, le commandant Dio rédigea un message codé pour transmission au P.C. du Colonel. L'ordre d'opération levait le silence radio au premier mars. Je suppose qu'aucune heure n'y était précisée sinon le commandant Dio ne m'aurait pas ordonné de mettre mon poste en fonctionnement.

La ridelle arrière de mon camion étant rabattue, le couvercle baissé de ma caisse radio servait de table de manipulation. Le sergent Brousse apporta une baladeuse qu'il brancha sur la batterie de la voiture. Dio apporta son message. Il comportait trois ou quatre lignes de groupes de cinq lettres. Comme il devait attaquer Tedjéré le vingt-huit février au soir, il rendait compte de notre situation et des difficultés rencontrées. Etant donné que nous étions certainement visibles du poste de Tedjéré, il fallait cacher la lumière qui m'était indispensable pour travailler. Dio, Poletti et mon camarade Jan tendirent par la gauche une couverture au-dessus de moi (mon camion n'était pas placé perpendiculairement au fort et il n'avait plus été possible de le déplacer). Ce n'était pas chose tellement facile pour eux car le vent soufflait encore de temps en temps en rafales. Le coeur serré, tandis que mes deux tirailleurs tournaient le ragonot, j'émettais l'indicatif du P.C. du Colonel suivi du mien. Pas de réponse. J'insistais pendant cinq longues minutes. Toujours pas de réponse. L'adjudant Montagne, le radio du Général, avait-il son poste en panne ou bien n'était-il pas sur écoute ? Il était minuit trente et il dormait certainement. Les écoutes étaient prévues pour des horaires en H + 15. On verrait le lendemain matin. Il ne me restait qu'une solution : transmettre ce message en l'air. Zouar, qui était peut- être en écoute permanente pouvait prendre le message et le transmettre au P.C. du Colonel à sa première liaison. Je transmis donc trois fois le message en l'air mais n'obtins aucune réponse. Cela me prit au moins vingt minutes étant donné qu'entre chaque transmission j'écoutais si quelqu'un m'accusait réception. Mes deux chefs avaient l'air plutôt contrarié lorsque je leur dis qu'il était inutile d'insister*. Je donnai donc ordre à mes tirailleurs de démonter l'antenne et de remballer la génératrice ragonot.

La patrouille envoyée en reconnaissance vers le poste de Tedjéré revint sans avoir remarqué le moindre mouvement de la part des Italiens. Un silence pesant était tombé sur cette nuit froide. Mais un grand mystère planait car, soudain, la clarté de la lune s'estompa de plus en plus. Il n'y avait pourtant pas le moindre nuage dans le ciel! Puis ce fut la nuit noire, opaque. Une éclipse totale de la lune ! Les tirailleurs ne disaient mot et une même angoisse devait certainement se manifester chez les Askaris du fort. Leclerc savait-ii qu'une éclipse totale de la lune se produirait cette nuit du vingt-huit février 1942 prévue pour son attaque sur les postes italiens du Fezzan ? Ce phénomène pouvait avoir une influence sur le caractère superstitieux des Askaris libyens. Nous n'étions pourtant pas prévenus. Fatigués, les nerfs tendus, il nous était difficile de trouver un peu de sommeil. C'était ma première nuit de guerre, demain nous connaîtrions l'affrontement. Loin de notre Tchad, nous devrions gagner, ou finir dans un camp de prisonniers...

Nous étions le premier mars 1942, premier anniversaire de la victoire de Koufra. Allions-nous pouvoir rééditer cet exploit ? Le colonel Leclerc n'avait certainement pas choisi au hasard le premier mars comme jour J de son attaque sur les postes du Fezzan.

Une aube glaciale se levait sur le terrain d'aviation de Tedjéré. La brume planant sur cet endroit désolé donnait un aspect lugubre à notre colonne prête pour le départ. Avec nos barbes de huit jours, le chèche autour de la tête, emmitouflés dans nos frusques mi-civiles, mi- militaires, nous avions l'air de combattants de la préhistoire. Seuls Dio, Poletti et d'Abzac portaient toujours, malgré la proximité de l'ennemi, leurs vieux képis de la Coloniale, mais ils n'avaient pas meilleure mine que nous. Les tirailleurs étaient déjà accroupis sur les camions, silencieux, leurs armes à la main. Eux aussi partaient à la guerre pour la première fois. Chacun savait que l'ennemi était proche, qu'il nous guettait peut-être. Son silence pouvait faire partie de sa tragédie pour mieux nous accueillir.

Le vent de sable revenait progressivement. Avec précaution, sans emballer les moteurs de nos lourds Chevrolet, le Groupement se dirigea vers une petite palmeraie située à quelques kilomètres plus au nord, En prenant comme repère-­la fusée tirée dans la nuit par l'ennemi, nous nous plaçâmes au nord du fort. La manoeuvre se développa sans rencontrer âme qui vive. Le capitaine Poletti fit placer ses véhicules contre de jeunes palmiers, bien touffus. Les filets de camouflage n'étaient pas mis sur les camions qui furent tous recouverts de branches de palmiers rapidement coupées par les tirailleurs. A l'aide d'autres branches de palmiers, les traces laissées dans le sable furent soigneusement effacée par un groupe de tirailleurs. Bientôt, à travers le vent de sable, nous pouvions distinguer vaguement la silhouette encore floue du poste de Tedjéré.

Pour tromper d'éventuelles reconnaissances de l'aviation ennemie et lui faire croire que notre colonne, entendue peut-être au passage au large du poste, ne s'était pas arrêtée devant Tedjéré, le break de Dio fit rapidement la navette entre le terrain d'aviation et une autre palmeraie située encore plus au nord.

Entre-temps j'avais monté mon poste de radio. A sept heures quinze, j'essayai d'entrer en contact avec le P.C. du Colonel afin de savoir si mon message de la nuit avait été reçu ou si je devais le repasser. Plusieurs appels de son indicatif restèrent sans réponse. Peu après moi, le poste de la colonne du commandant Hous qui s'était rendue à Gatroun essaya en vain, lui aussi, d'entrer en contact avec le P.C. Qu'était-il arrivé à la radio de Leclerc ? J'avais reconnu la manipulation de mon camarade Pecqueur qui avait effectué l'année passée la reconnaissance sur le puits de Sarra avec le commandant Hous. En code morse, je lui demandai simplement : "All OK ?" Il me répondit : "OK 5/5".Cela voulait bien signifier que tout allait pour le mieux. Il nous était strictement interdit d'échanger des paroles en clair.

Ce contact avec la colonne Hous me rassura sur le bon fonctionnement de ma radio. Je fis immédiatement coucher les mâts de mon antenne en duralumin et les recouvrir de sable pour qu'ils ne brillent pas au soleil qui allait certainement percer bientôt.

Au commandant Dio, qui se trouvait à proximité, je rendis compte de mon nouvel échec pour entrer en liaison avec le P.C. du Colonel, mais de mon contact, en revanche, avec la radio de la colonne Hous où tout semblait se dérouler favorablement. A part le vent de sable, qui paraissait moins fort que la veille, il régnait un calme absolu, interdiction étant donnée aux tirailleurs de se déplacer à l'intérieur de notre dispositif. Chacun profita de ce répit pour manger quelques biscuits, quelques dattes séchées ou grignoter un morceau de viande boucanée. Il n'était pas question d'allumer du feu. En silence, chacun avait aménagé dans le sable, sous les basses branches des palmeraies, un trou pour se protéger en cas de bombardement. L'aviation italienne, sans doute alertée, allait certainement effectuer des vols de reconnaissance sur la région. Pendant que j'effectuais ma vacation radio, mon fidèle Mandi'Baye m'avait creusé un trou à côté de mon camion et cela avant de creuser le sien.'

Il était huit heures passées, lorsqu'un sourd vrombissement de moteur d'avion se fit entendre. Ce bruit semblait venir du nord. A travers les branches de palmiers qui recouvraient les trous de protection, environ cent cinquante paires d'yeux scrutaient le ciel. Le bruit se rapprocha. Le voilà au-dessus de nous. C'était l'immense masse sombre, volant bas, d'un "Savoïa" ou d'un "Ghibli". Je ne m'y connaissais pas encore en identification d'avions ennemis. Il survola le poste en virant à gauche puis longea la lisière de la palmeraie dans laquelle nous étions camouflés. Ni bombes ni mitraillage. Nous n'étions donc pas repérés. A présent il s'agissait d'être sur nos gardes car il pouvait revenir. Ce survol sans intervention quelconque de l'avion nous donnait la certitude que la garnison de Tedjéré ne se doutait absolument pas d'une présence ennemie toute proche.

Vers onze heures, le vent de sable faiblit encore. Maintenant, à la jumelle, on pouvait distinguer nettement la masse imposante du fort. Un glacis d'environ trois à quatre kilomètres nous en séparait. Le portail d'entrée se trouvait face à nous. Il était protégé par des sacs de sable. Sur son côté gauche une petite porte permettait aux hommes d'entrer et de sortir. Nouvelle preuve que nous n'étions pas repérés, des Askaris italiens, balai en main, vaquaient à des corvées de nettoyage devant le poste...

Soudain, l'appel d'une de nos sentinelles, placées au nord de notre dispositif, rompit le silence devenu presque accablant. A environ trois cents mètres, deux silhouettes de chameaux se profilaient au haut d'une dune. Elles approchaient à grands pas et bientôt nous pûmes distinguer que les deux cavaliers de ces chameaux étaient armés. Sur un ordre bref du capitaine Poletti, une section de tirailleurs se développa en formation de combat avec interdiction de se servir de armes sans nécessité absolue.- Les hommes étaient nerveux, impatients, chacun voulait participer à la capture de ces ennemis, deux malheureux Askaris qui ne se doutait encore de rien. Si nos vaillants tirailleurs du Tchad progressèrent avec discipline pendant les premiers cinquante mètres en utilisant le terrain, comme cela leur avait été enseigné lors des manoeuvres effectuées à Kirdimi, voilà que brusquement la progression se transforma en une course folle que le sous-officier européen qui les commandait ne fut plus en mesure de freiner. Chacun des tirailleurs et goumiers voulait avoir la gloire de faire ces premiers prisonniers.

Lorsque les deux Askaris se rendirent compte de leur situation, lorsqu'ils comprirent qu'ils étaient cernés par des "Degaullistis", ils jetèrent leurs armes. L'adjudant Ferrano, qui avait dirigé l'opération, amena les deux prisonniers au commandant Dio. Celui-ci chargea Poletti de les interroger. Les deux Askaris déposèrent à ses pieds deux sacs de courrier destinés au poste de Tedjéré.

Un vieux Fezzanais, à la courte barbe blanche, coiffé d'une espèce de bonnet et portant une large djellaba, se tenait à côté de Poletti. Je l'avais remarqué à plusieurs reprises soit sur la voiture de Dio, soit sur celle de Poletti. Il avait toujours une petite badine en cuir à la main. Je l'avais pris pour un vieux guide fezzanais qui connaissait parfaitement cette région. C'était en réalité le Bey Hamed, le chef religieux des Senousis du Tchad, celui qui, lors de l'opération de Koufra, avait remis une lettre d'introduction au Colonel Leclerc pour les Fezzanis de l'oasis. Pour cette nouvelle opération, le Bey Hamed avait demandé de pouvoir faire partie de la colonne se rendant à Tedjéré. J'envoyai immédiatement Mandi'Baye me chercher mon appareil photo pour fixer sur la pellicule ce personnage historique.

Le capitaine fit ouvrir les deux sacs postaux:- Ils refermaient le courrier pour la garnison de Tedjéré, la solde du mois de mars et deux bouteilles d'apéritif genre Martini**. Les deux askaris, questionnés par le Bey Hamed, ne firent aucune difficulté pour donner tous les renseignements qu'il leur demandait. A l'occasion de cet incident, on pouvait se demander si cette fantasia de nos tirailleurs n'avait pas été remarquée par les occupants du fort.

A l'heure de midi, le vent de sable était pratiquement tombé, la visibilité était devenue parfaite. Le lieutenant Ceccaldi, qui avait fait avancer ses véhicules avec précaution, mit son Howitzer en batterie. Sur l'ordre du commandant Dio, il ouvrit le feu sur le poste. Ses tirs étaient espacés régulièrement. A chaque départ d'obus, on guettait l'écho de son arrivée. A chaque impact sur le fort, on voyait s'élever dans le ciel un nuage de poussière

Pendant que se déroulait cette préparation d'artillerie, les tirailleurs du G.N.B. avec en tête le commandant Dio et le capitaine Poletti s'infiltraient vers le nord- ouest du poste. Les deux sections de l'aspirant Le Calvez et de l'adjudant Ferrano profitaient d'un terrain idéal constitué par une suite de petites dunes, de nombreuses touffes de jeunes palmiers et d'épineux. Seule la section du capitaine d'Abzac ne participait pas à l'opération, car elle était chargée d'assurer la protection de l'artillerie et de la base du Groupe. Son visage reflétait sa déception : pour la seconde fois il était laissé à l'écart du combat.

A présent un nuage de fumée et de poussière recouvrait entièrement le poste. Cet ouvrage saharien était aussi construit en banco, ces briques de terre séchée. Comme rien ne bougeait, nous nous demandions si la garnison allait se laisser exterminer sans riposter. Le poste n'était pas abandonné étant donné que nous avions vu des askaris balayer devant sa porte dans la matinée. Non, les Italiens étaient toujours là, car une vive fusillade se fit entendre soudain dans la direction où étaient parties nos deux sections.

Après le trentième obus de Howitzer envoyé avec précision sur le fort par le lieutenant Ceccaldi, les Italiens réalisèrent que leur situation était devenue compliquée.

Le poste de Tedjéré servait de point d'attache à un Groupe nomade italien, le "Méharisti Delo Sciati", dont les hommes se trouvaient au poste en attendant l'arrivée de leur solde mensuelle. Comme leurs chameaux se trouvaient à proximité du village indigène, à l'ouest du fort, leur seul espoir était de pouvoir rejoindre encore leur troupeau et de s'éclipser dans la nature pour se réorganiser. Ils n'avaient aucune idée de l'importance des forces ennemies qui venaient de les surprendre en s'annonçant avec des obus d'un calibre jamais utilisé en cette région saharienne dont ils savaient que l'accès était particulièrement difficile. -

Les fuyards furent immédiatement repérés par la section de l'aspirant Le Calvez qui se lança à leur poursuite en engageant le combat à très courte distance. Les Italiens couvrirent néanmoins leur retraite par une résistance assez vive qui ne prit fin que dans la soirée. Sous le couvert du vent de sable qui s'était de nouveau levé ils purent s'esquiver en laissant sur le terrain plusieurs morts, dont un lieutenant italien qui commandait un peloton du Groupe méhariste. Nos propres pertes étaient minimes : un goumier tué et six blessés dont quatre légèrement qui purent réintégrer leurs sections après avoir reçu des soins du médecin-capitaine Mauric, le toubib de notre colonne. Les plus sérieusement touchés étaient le sergent Ferry, atteint par balle à l'épaule, et le caporal-infirmier Mahamat, blessé par balle à une cuisse. La capitaine Mauric les soigna sur place, mais pour le moment leur évacuation vers la base de Uigh-el-Kébir n'était pas envisageable.

Le commandant Dio qui avait dirigé l'engagement revenait de loin... Une balle italienne avait traversé son vieux képi. Cette obstination de nos officiers de ne pas porter de casque métallique au combat risquait bien, un jour, de leur jouer un mauvais tour. Cependant la "baraka" avait été non seulement avec notre chef, mais avec mon camarade "Kiki" Thuilliez qui devait la vie sauve à la crosse en bois de son pistolet-mitrailleur fracassée sur sa poitrine par une balle.

Dans la soirée, mes deux tirailleurs remontèrent l'antenne de la radio puis le capitaine Poletti m'apporta un télégramme codé par lequel il rendait compte des événements de la journée. Le poste du Colonel restait toujours muet mais je parvins sans difficulté à le passer à Zouar***.

Y avait-il encore quelqu'un dans le poste de Tedjéré ? C'était la question que se posait le commandant Dio à l'aube du deux mars. Le vent de sable et la brume ne permettaient guère de voir si le drapeau italien y flottait toujours. Dio avait- il pensé la veille à regarder s'il y était encore après la sortie des Italiens ? Toute la garnison ne l'avait peut-être pas évacué et certains rescapés de l'engagement.

Le lieutenant Ceccaldi n'avait pas repris ses tirs. Tout était calme. Au P.C. du Groupement la discussion allait bon train entre Dia et Poletti. Je me trouvais à côté d'eux. La grande question était de savoir comment investir la place forte protégée par un profond terrain entièrement découvert. Il était aussi indispensable d'attendre que la visibilité revienne pour reprendre des tirs sur le fort ou voir y régner une animation quelconque. Nous étions là à attendre dans l'aube glaciale. Nous étions des combattants aux mines vraiment patibulaires, sales, le visage fatigué. Nos tirailleurs accroupis près des voitures n'avaient guère meilleure mine. Je n'avais pas encore fait remonter les mâts d'antenne de la radio car, avec le vent de sable qui régnait déjà, toute écoute correcte était impossible.

Peu après neuf heures un bruit de moteur se fit entendre du côté du terrain d'aviation, bruit qui se rapprocha rapidement. Une voiture se dessina sur la dune qui nous séparait du terrain. Elle fonçait vers nous à toute allure. C'était le pick-up de Leclerc, suivi à distance des autres voitures de son P.C.

 

Le Colonel, resté à Uigh-el-Kébir avec son P.C., n'avait au soir du premier mars que peu de nouvelles des différents pelotons qui, en principe, étaient tous entrés en action le vingt-huit février au soir. Il nous savait accrochés à Tedjéré mais il n'avait pas le moindre renseignement sur la situation des colonnes Hous et Massu avec lesquelles aucun contact radio n'avait été établi. Il décida donc en pleine nuit du premier et deux mars d'aller se rendre compte lui-même de ce qui se passait à Tedjéré d'abord, à Gatroun ensuite. La pleine lune lui facilitait un déplacement de nuit en suivant les traces laissées encore çà et là par le Groupement Dio. Mais Leclerc buta aussi sur la " Ramla ". Lui-même aida à mettre les tôles et à pousser sa voiture. Il ne s'en sortit qu'après le lever du jour.

A l'orée de la petite palmeraie où nous étions cachés, Leclerc descendit de sa voiture. Son inséparable canne à la main il s'approcha. Il devait bien se demander ce que nous faisions à le regarder arriver à travers les branches de palmiers. A grandes enjambées****, le commandant Dio alla à sa rencontre. Son képi troué, sa barbe de huit jours et ses vêtements sales et fripés contrastaient étrangement avec notre chef toujours rasé de frais et impeccable dans son uniforme de fortune. D'un pas rapide ils s'avancèrent vers notre P.C. où se trouvait le capitaine Poletti. La conversation semblait animée. Dio devait exposer la situation créée par l'accrochage de la veille. Les Italiens s'étaient vaillamment défendus. Où se trouvaient-ils maintenant ? Etaient-ils rentrés au fort ? A ses gestes on voyait bien que Leclerc n'était guère satisfait des explications de Dio.

Le sergent-chef Thuilliez, qui se trouvait au P.C., m'en fit le récit :

"Leclerc arriva à notre P.C. avec Dio. Il n'avait pas l'air content et faisait des grands gestes avec ses mains. Toujours pressé, il demanda un groupe de combat dont il me demanda de prendre le commandement. Puis de sa voix bourrue il m'ordonna : " En avant vers le fort ! " Dio et Poletti étaient éberlués, l'attitude du chef était cinglante. Nous partons immédiatement. Il marchait vite, le terrain était sablonneux, j'étais obligé de stimuler les tirailleurs en leur ordonnant sèchement de hâter leurs pas car Leclerc nous précédait. Image impressionnante de ce chef allant, la canne à la main, vers ce poste où il ignorait totalement la présence éventuelle d'ennemis. Notre progression s'effectuait en formation normale d'approche. Nous dépassons notre chef juste avant l'arrivée au fort. Vingt minutes s'étaient écoulées depuis notre départ de la palmeraie. Pas le moindre incident. Nous nous arrêtons devant l'entrée. Un obus était tombé juste devant la porte dont les deux battants en fer pendaient lamentablement. Des sacs de sable éventrés jonchaient le sol. La prudence s'imposait car les Italiens excellaient dans la pose de pièges-sable excentrés jonchaient le sol. La prudence s'imposait car les Italiens excellaient dans la pose de pièges.

J'entrai le premier dans le fort. Leclerc derrière moi. Il y régnait un lourd silence. La position était vide, mais de larges flaques de sang sur le sol indiquaient que les obus de Ceccaldi y avaient fait des victimes. Les dégâts n'étaient pas tellement importants. Tout montrait que le poste avait été abandonné comme un bateau qui coule".

Quelques minutes après l'entrée de Leclerc dans Tedjéré, Dio, Poletti et un second groupe commandé par le lieutenant d'Abzac arrivèrent aussi. Le drapeau italien avait été enlevé la veille. D'Abzac eut l'honneur de hisser nos trois couleurs à croix de Lorraine.

Pendant que deux sections du G.N.B. se trouvaient à l'intérieur du fort et que Leclerc discutait avec Dio, deux avions ennemis firent leur apparition dans le ciel, l'un était italien, l'autre portait la croix noire de la Luftwaffe. Ils passèrent au- dessus du fort sans bombarder, ils ne s'attaquèrent pas non plus à notre position dans la palmeraie, mais on les entendit mitrailler du côté de l'autre palmeraie située plus au nord. Nous apprendrons dans l'après-midi qu'une section du Groupe Nomade du Tibesti y était arrivée. Les deux Européens qui la commandaient ainsi que tous les tirailleurs avaient été miraculeusement épargnés. Plus loin, quelques camions ensablés furent attaqués avec des petites bombes, mais, tombées dans le sable, ces bombes n'étaient pas bien dangereuses. Seul un caporal européen avait été légèrement blessé par un éclat.

40. Le Colonel était revenu à l'entrée du fort avec Dio, Lorsque, soudain, un vacarme de cris de tirailleurs se fit entendre au nord-ouest. Ils entouraient, en l'amenant, en le bousculant vers le poste, un Italien. Il avait les bras en l'air, il était vert de peur, peur de passer un mauvais moment entre les mains de ces Noirs. Ceux-ci étaient fiers d'avoir fait un nouveau prisonnier !

L'Italien, qui parlait passablement le français, expliqua qu'il était médecin-militaire de passage au poste. Il se trouvait au village indigène avec le capitaine Brachietti, commandant du Groupe Nomade du Sciati. Celui-ci était grièvement blessé, un éclat d'obus lui avait arraché le bras. Son état était très grave. Le prisonnier était désemparé car il était absolument seul; tout le Groupe nomade avait fui à dos de chameaux. Le médecin-capitaine Mauric se rendit auprès du blessé. Il me dira que Brachietti avait eu le bras gauche arraché au ras de l'épaule. Nous ne pouvions l'emmener et on ne saura pas s'il a survécu.