Avec le Général Leclerc au Fezzan

AVEC LE GÉNÉRAL LECLERC

AU FEZZAN

(Sources : Mémorial Leclerc de Hauteclocque, Musée Jean Moulin, Mairie de Paris)

 

Nos lecteurs connaissent, au moins de nom, l'auteur américain, M. Hassolt Davis, dont l'oeuvre souvent attachante est très prisée aux Etats-Unis. M. Hassolt Davis a bien voulu donner, pour les lecteurs de " Centre-Afrique ", la traduction du dernier récit qu'il fit à la Radio pour ses compatriotes, afin de leur conter les exploits du Général Leclerc et de ses hommes au Tchad et au Tibesti. Nous ne doutons pas que ces pages soient lues avec intérêt et plaisir.

 

" Je reviens d'une randonnée de six mille cinq cents kilomètres à travers le désert du Tchad (le premier territoire qui ait rallié le Général de Gaulle) et les fabuleuses montagnes du Tibesti, voyageant tantôt en camion, tantôt à dos de chameau et enfin en avion. J'ai eu l'honneur de faire cette dernière étape en compagnie du Général Leclerc, le commandant des fameuses troupes qui se sont récemment emparées de cinq postes avancés italiens.

Je doute qu'on puisse trouver dans toute la dure campagne africaine un exploit militaire plus héroïque et qui ait exigé une plus grande ténacité. Cet exploit .a valu au Général Leclerc d'être nommé Commandant en Chef de toute l'Afrique Française Libre. Je voulais voir de mes propres yeux ces hommes qu'un chef avait conduits à travers le désert, ainsi que la région infernale et légendaire qu'ils avaient parcourue par étapes. Ces hommes et ces territoires je les ai vus et ils me sont maintenant familiers. J'ai encore le goût du sable dans la bouche au moment où je vous parle. L'enfer de Dante n'aurait pu offrir rien de pire que cette région désolée, habitée seulement par quelques nomades et bédouins.

" Les premiers détachements revenaient de Libye, après avoir traversé une tempête de sable, lorsque nous arrivâmes à l'oasis fortifiée d'Al Faya : des animes blancs couleur de terre brûlée, souriant de leurs lèvres fendues et gercées par le soleil, semblables à des saucisses que la cuisson a fait éclater. Il n'y avait pas de femmes pour les recevoir, pour les choyer; pas même de ces consolatrices professionnelles que les Allemands et les Italiens envoient généreusement à leurs troupes du désert, car il est interdit aux femmes blanches de venir ici. Il n'y avait que des hommes, des combattants, et dans leurs rangs se trouvaient des Saras, à la figure ratissée de cicatrices régulières, des Touaregs, la tête recouverte d'un voile bleu à la manière des femmes, mais aussi féroces que de grands singes, des Toubous décharnés descendus de leurs  montagnes.

Toute une année ils avaient attendu le signal du combat, jusqu'au moment où le Général les envoya avec leurs camions vers le Nord. Pour franchir le massif des montagnes de Tibesti, à trois mille trois cents Mètres d'altitude ils durent se construire leur propre route. Dans les vallées sablonneuses ils devaient mettre --devant les roues de leurs véhicules des plaques de tôlés ondulées sur lesquelles ils passaient, les ramassant, puis les replaçant plus loin, et ainsi de suite. Il leur fallut pendant six semaines se cacher, 'eux et leurs camions, dans les grottes des montagnes chaque fois que des avions de reconnaissance ennemis évoluaient au-dessus de leur tête. Comme leurs provisions tiraient à leur fin, alors qu'ils s'approchaient du poste. de Uigh-el-Kébir et traversaient une forêt pétrifiée, ils durent prendre au filet des gazelles qu'ils mangèrent crues n'osant risquer un coup de fusil ou allumer du feu de peur de donner l'alarme. Quand ils arrivèrent je poste fut entièrement pris au dépourvu.

 

 " Il en fut de même pour El-Gatroun. Ne voyageant que la nuit afin d'éviter d'être aperçus par les avions ennemis, se guidant à la boussole et balayant les traces de leurs passages, et au cours de la dernière nuit, poussant silencieusement leurs voitures ou les faisant tirer par des chameaux" parvinrent finalement à encercler le fort. Aux premières heures du jour, un officier français prit sa canne, passa nonchalamment devant les sentinelles indigènes accroupies, et entra dans la pièce où commandant italien se trouvait occupé à compter l'argent de la paie, car ceci se passait à la fin du mois. Il frappa le commandant sur l'épaule. "Amshi ! Amshi ! Va-t-en ! " Dit l'Italien sans même relever les veux croyant avoir affaire à un planton indigène. Le 'Français lui demanda doucement : " Cela vous ennuierait-il de me payer maintenant, votre fort est encerclé ". Son revolver était placé contre la nuque de l'Italien.