Rapport du Capitaine De Hauteclocque

RAPPORT DU CAPITAINE DE HAUTECLOCQUE AFFECTE PRECEDEMENT A L'E.M. DE LA 4ème D.I. CONCERNANT SON RETOUR DANS LES LIGNES FRANCAISES.

(Sources : Mémorial Leclerc de Hauteclocque, Musée Jean Moulin, Mairie de Paris)

 

Le 28 Mai vers 6 H. du matin je me trouvais à côté du pont de LOMME-les-LILLE, à côté du Général MUSSE Commandant la 4ème D.I. à laquelle j'étais affecté depuis le début de la guerre comme chef du 3° bureau. Situation de la Division : la plus grande partie des services et de l'Artillerie, mis en route la veille de la région de SECLIN vers la région N.O. d'ARMENTIERES, avaient peut-être réussi à franchir les éléments ennemis formant déjà barrage entre LILLE et la côte. Les éléments d'Infanterie, arrêtés et coupés au cours de la nuit avaient replié dans LILLE ainsi que les éléments de cinq à six D.I., D.L.M., G.R. etc.... (15° D.I, 25°D.I...).

Le Général MUSSE d'accord avec d'autres généraux et Colonels présents ; et avec son Commandant d'I.D. avait tenté d'organiser une défense de LILLE face au Sud, au Sud-Est et Sud-ouest, en vue de permettre un écoulement éventuel des éléments vers le N.O.

Vers 8 H. de nombreux renseignements confirmaient l'arrêt du mouvement et la réalisation de l'encerclement par l'ennemi. Je dis alors au Général " Je ne veux pas être prisonnier, mon rôle comme officier d'Etat-major sans troupe est devenu inutile, m'autorisez-vous à tenter ma chance - c'est entendu répondit-il avec une chaleureuse poignée de mains ".

Je me portais à la lisière Sud de LILLE comptant attendre la nuit. Voyant que l'ennemi ne pressait que faiblement, je poussai jusqu'a FUCHES et VENDEVILLE. A la sortie Sud du village je me jette dans un champ de seigle et assiste à la manoeuvre d'une colonne motorisée allemande, celle-ci comprenait 5 à 6 chars, 3 à 4 camions

chargés d'hommes, 3 à 4 camions remorquant des armes anti-chars; Voyant qu'un combat très violent se déroulait dans la région de WATTIGNIES, la colonne abandonne son axe de marche et pousse sur WATTIGNIES, une heure plus tard, le combat de WATTIGNIES était terminé.

Des éléments d'Infanterie et d'Artillerie passent de part et d'autre de mon champ de seigle m'obligeant à y rester. Je suis frappé par la consommation extraordinaire de munitions faite par les armes automatiques ennemies dans la région de LESQUIN, elles tirent sans arrêt ?  Sur quoi ? Peut-être du bluff ?

Nuit du 28 au 29.

Je reprends ma progression vers le Sud, mais suis arrêté à ENNETIER7S et contraint de contourner FRETIN par l'Est. J'assiste au défilé d'importantes colonnes motorisées allemandes sur la route d'ENNETIERES-FRETIN, dans les deux directions. Les postes allemands commettent tous la faute de crier " wer da " trop tôt me permettant de disparaître dans la nuit. J'atteins le bord Est de la Rive.

Journée du 29.

Je la passe dans le petit bois. Vers 8 H. une colonne de chars (dizaine environ) y pénètre. Le char T.S.F. s'installe à 50m. De moi et j'­entends de la musique allemande pendant la majeure partie de la journée.

Nuit du 29 au 30.

Je compte me diriger sur ORCHIES. Malheureusement je ne possède pas de boussole, les nuages cachent l'étoile polaire, i1 faut éviter les villages, les couverts et les chemins. Vers 3H. J'arrive à une agglomération et frappe à une maison isolée, visiblement habitée par des civils (chien). On m'ouvre, me dit que je suis à OSTRICOURT mais on refuse de me donner des vêtements civils et on me supplie de disparaître. Je suis mis à la porte de deux autres maisons (dont le presbytère), un ouvrier déclare qu'il me dénonce à la Kommandantur si je ne disparais pas. Indigné je lui arrache sa casquette et sors. Au petit jour, deux jeunes gens m'indiquent une maison abandonnée où je trouve un vieux bourgeron et une bicyclette. J'abandonne dans un champ mes effets militaires sauf mon imperméable.

Journée du 30.

Voyant la région parcourue par de nombreux convois de réfugiés, je les invite en attachant sur ma bicyclette des ballots d'effets. Je passe la SCARPE au pont de LALLAING. Le génie allemand le répare aidé par des équipes d'ouvriers français très bien traités et travaillant de bon coeur en souhaitant avant tout " que cela finisse ". Je gagne ensuite CAMBRAI par la N. N° I7 en évitant DOUAI.

Au Nord de CAMBRAI de part et d'autre de la route, j'assiste au départ et au retour de nombreux avions allemands (30 à 40) de bombardement (JUN­KERS) qui utilisent les plaines étendues pour se disperser au sol au maximum. Des pièces de D.C.A. sont en batterie à l'Est de la route. Je suis dépassé surtout par des voitures de tourisme semblant porter des officiers d'E.V. et filant vers le Sud.

Nuit du 30 au 31.

Je la passe dans une maison abandonnée du faubourg N. de CAMBRAI, complétant mon habillement civil.

Journée du 31.

Je traverse CAMBRAI et décide de continuer en bicyclette vers ST-QUEN­TIN, bien que la circulation des convois civils ait disparu. Je croise des unités allemandes variées, d'une part des divisions normales, jeunes, dont certaines font de l'instruction près des cantonnements : école de canon anti-chars, ordre serré, théories autour des gradés. D'autre part des convois motorisés avec quelques chars descendant du N. et ayant déjà été engagés (saleté, poussière, fatigue des hommes dormant sur les camions). Le mouvement de voitures de tourisme vers le S. continue. Je croise 2 A.M.D. Panhard, 2 ou 3 chars Hotchkiss 2 Somua incendiés, ainsi que de nombreux camions français;

Vers 10h au carrefour central de BELLICOURT, un Lieutenant allemand m'arrête " vos papiers ! Votre carte de circulation allemande ". Je n'en possède pas et suis emmené au Bataillon devant le Lieutenant TENGLER. Là, fouille générale, y compris chaussettes et chaussures. Je déclare habiter ST-QUENTIN où ma femme se trouve encore. J'ai cru détruire toutes mes pièces militaires, mais le Lieutenant en fouillant une poche intérieure de portefeuille, que je n'utilise jamais, trouve un mandat du Trésorier de l'Ecole Supérieure de Guerre au nom du Capitaine de HAUTECLOCQUE. Le boche d'un ton solennel " Monsieur, vous êtes prisonnier de Guerre, si vous essayez de fuir, nos sentinelles vous tueront ".

Je suis enfermé dans une grange possédant une fenêtre qui donne sur la route nationale ce qui me permettra pendant 24h d'observer toute la circulation, circulation comportant toujours une proportion importante de voitures de liaison de grand luxe (Mercédès) portant des Officiers dont certains de grade élevé. Vers 13h on amène trois jeunes français déguisés en ouvriers, soldats eux aussi de la 9° D.I. Ils erraient depuis six jours dans les lignes et ont été livrés à la Kommandantur par un indigène chez qui ils s'étaient arrêtés.

Officiers, gradés et hommes allemands se montrent très corrects, nous donnent une abondante soupe au riz améliorée par de la viande abattue sur place. Un Lieutenant me déclare " La guerre sera finie dans un mois, nous venons d'apprendre par la radio que les divisions françaises du Nord ont capitulé. Les Anglais ont réussi à réembarquer beaucoup des leurs et ont laissé tomber les français... Je viens de voir un camarade descendant du Nord, il va maintenant régler le sort de vos divisions de l'Est (?) ". Par le trou de la serrure, j'assiste au rassemblement de la Compagnie : gardes à vous, heil Hitler, choeurs, etc.... Hommes jeunes, division qui n'a pas encore combattu.

1er Juin : Vers 14h : debout, on nous évacue sur la division dans un camion, sols la garde de deux hommes baïonnette au canon. Le Lieutenant WENGLER a commis la faute de ne pas remettre au conducteur une fiche nous concernant, et de placer à côté, de nous un sac contenant tous nos objets provenant de la famille. J'ai le temps de prendre ma boîte particulière, mon portefeuille, et de jeter le papier de l'E.S.G.

Vers 15 H. arrivée au P.O.D.T. à BOHAIN. Interrogatoire par un Colonel plein de morgue. Je reprends les mémos arguments : habitait à ST-QUENTIN etc... je suis réformé, inapte à tout service militaire, m'appuyant sur une ordonnance médicale datée du Maroc me prescrivant de la quinine 3 fois par jour. J'ajoute que je suis père de 6 enfants, délié de ce fait de toute obligation militaire. L'indignation du boche ne connaît plus de borne. Je l'entends en allemand qui dit à son adjoint "Que dites-vous d'une nation où l'on n'est plus tenu de défendre son pays parce-que l'on a 6 enfants". Enfin il dit à l'interprète "si vous trouvez une preuve que celui-ci est inapte physiquement, laissez-le aller nous en avons assez ? S'insiste sur l'ordonnance, "allez-vous en " puis- je avoir un passeport ? Allez-vous en, tant pis si l'on vous arrête encore ". Je suis libre dans le rue de BOHAIN.

Je gagne avant la nuit le village de FRESNOY-le-GRAND. Un vieux paysan me donne une omelette, un morceau de pain, et surtout un calendrier des P.T.T. avec une carte du département de l'Aisne.

Nuit du I au 2.

Je passe non sans difficulté une rivière et des tarais à CROIX FONSOMME et pousse en direction du Sud-ouest.

Journée du 2.

Au lever du jour je suis dans un petit bois et la silhouette de la Cathédrale de ST-QUENTIN se détache devant moi : une route à ma droite ; celle de ST- QUENTIN HOMBLIERES et une route à ma gauche ST-QUENTIN.

De 4h à 9h30 j'assiste au défilé d'une division allemande v de la route de droite et disparaissant par celle de gauche : en tête de chaque unité les Officiers à cheval, puis les hommes par quatre parfois des fifres et tambours plats, pas de précautions de D.C.A. Les taillons et les batteries d'Artillerie sont alternés.

Vers 14h je suis obligé d'évacuer nos boqueteaux utilisés par un poste de transmission allemand, et je me réfugie dans un buisson de la route. Vers I9h un avion allemand capote en atterrissant et flambe. La nuée de badauds qui se précipitent de tous les couverts permet d'estimer l'importance de l'occupation.

 

Nuit 2 au 3.

Je fais route vers le Sud. L'orientation est facile grâce à l'étoile polaire. De plus, j'entends dès maintenant les 2 artilleries. A ma droite et à ma gauche circulation normale de convois en majorité hippo, entre les villages, qui sont tous occupés. J'atteins un buisson du talus de la voie ferrée, 1 Km Ouest d'ESSIGNY-1e-GRAND.

Journée du 3

Un poste allemand se trouve à 100 mètres du buisson m'interdisant tout mouvement. La voie ferrée, presque partout en déblai est utilisée par l'ennemi comme cheminement pour ses motocyclistes (5 ou 6 au cours de la. journée).

Nuit du 3 au 4.

Je repars vers le Sud, trouvant dans la Bône d'arrivée des projectiles d'artillerie française. J'observe une batterie allemande en action au Nord de CLASTRES. Je ne peux passer entre CLASTRES et MONSCOURT, 1a ligne étant continue. Enfin, après avoir entendu de nombreux : "Wer da", j'atteins un canal (1 Km N.O. de JUSSY). Une patrouille allemande parle à ma droite, une autre a allumé une lampe à ma gauche. Je tente de passer à la nage mais je coule.