Rapport de Hauteclocque de juillet 1930

(Sources : Mémorial Leclerc de Hauteclocque, Musée Jean Moulin, Mairie de Paris)

REGION DES CONFINS A. MAROCAINS

TERRITOIRE DU SUD

CERCLE DE KERRANDO

POSTE DE M'ZIZEL

 

Rapport du Lieutenant de Hauteclocque, détaché au 38° Goum sur le Combat de Ksiret Ou M'Barka, 13 Juillet 1930.

Parti de M'Zizel le 13 vers 10 h 30, le goum arrivait à environ 1 km Est des collines de Mouabane vers 11 H 50.
Il se trouvait dans la formation suivante : cavaliers de la fezzaa, cavaliers du goum en colonne de pelotons à 400 m, chaque peloton en lignes d'escouades largement espacées, puis, infanterie du goum et de la fezzaa. A ce moment le lieutenant Lecomte me donne les Ordres suivants : " Je fais occuper le Timezdarine par nos partisans, avec les cavaliers du goum, direction le Timesjaline ou tu t'arrêteras en attendant de nouveaux ordres; je te suis avec l'infanterie. L'ordre reçu par le Lieutenant Lecomte est en effet d occuper; le Timezdarine et d'y attendre le Chef de Bataillon Commandant le Cercle).

Les partisans montent en effet au Timezdarine et je les vois occuper le col. Je prends la direction du Timezjaline dans la formation suivante : une escouade d'éclaireurs largement espacée à 3 ou 400 m devant moi, faisant ses bonds au trot et commandée par l'excellent brigadier Ouzine. Le 1° peloton en ligne d'escouades à 200 m sous les ordres de l'adjudant, immédiatement derrière moi. Le 2° peloton dans la même formation que le 1° à 4 ou 500 m. derrière sous les ordres du Maréchal des Logis Brand. Le terrain se présente de la façon suivante : sorte de plaine coupée de ravins nombreux, recouverts de haute alfa, dominée au nord par la montagne (2 à 3 km.) et au sud par les collines de Mouabane qui ont été visitées par les éclaireurs.

A environ 2 km du Timezdarine, brusquement la fusillade éclate très violente du premier coup. Heureusement de tous les éclaireurs largement espacés, un seul est touché le brigadier Ouzine, je le vois s'affaisser sur sa selle, son cheval reçoit en même temps une balle dans les naseaux, un autre cheval d'éclaireur est blessé mais tous peuvent se replier au galop sur nous. A 50 m devant moi une sorte de petite crête est évidemment libre; je dis à l'adjudant : combat à pied immédiatement là-dessus. Il se précipite occupe la petite crête et ouvre immédiatement le feu. Je me retourne vers le 2° peloton qui arrivait au trot et lui fais signe de se porter à main droite (nord) sur les hauteurs plus importantes qu'il importe de tenir. A ce moment l'adjudant me crie : " mon Lieutenant, il faut décrocher, regardez où ils sont ". Devant nous et sur notre gauche, nous débordant déjà, une large ligne d'au moins 4 à 500 m d'hommes surgit de l'alfa, au pas gymnastique à environ I00 m devant nous. Touzain décroche immédiatement au galop, plusieurs chevaux sont tués, plusieurs goumiers blessés, mais tous peuvent se replier au galop. Seul un très jeune goumier " Boujadi " manque son coup pour monter à cheval, sa selle tourne légèrement, il est pris par les Chleuhs, sain et sauf. Au moment où Touzain passe à côté de moi, je lui dis en lui montrant une crête à environ 400 m, au sud4est : " combat _à pied là-bas car il faut absolument protéger l'installation de l'infanterie sinon c'est le décrochage général ".

Je fais moi-même demi tour au galop; le dernier avec mon ordonnance. La fusillade est très violente et les chleuhs progressent très rapidement. Au bout de 150 m environ, en sautant un fossé à moitié recouvert d'alfa, mon cheval manque son coup et nous roulons ensemble dans le fossé. Mon ordonnance se précipite, me dégage, me donne son cheval et réussit à sauter sur le mien. Sans son dévouement il est probable que je ne m'en serais pas tiré. Aussitôt à cheval il me crie : " je crois bien que l'adjudant est tué, on ne le voit plus ". Je mets alors sabre à la main et crie " ralliement " dans le but de faire demi-tour pour le chercher. A ce, moment je vois le Lieutenant Lecomte galoper sur le Maréchal des Logis du 2° peloton qui avait cru devoir lui aussi décrocher sans ordre, et il lui commande : " voulez-vous faire demi tour, sabre à la main : Celui-ci obéit immédiatement et me rejoint. Je crie alors en avant " et nous chargeons. Malheureusement u grand nombre de chevaux sont déjà hors de combat des goumiers également les jeunes qui forment les trois quarts du goum et n'ont jamais vu un baroud, chargent comme les autres mais ne poussent pas à fond leurs chevaux, si bien qu'au total à ma hauteur ne se trouvent environ qu'une 15° de cavaliers. Aussitôt notre mouvement, les chleuhs s'arrêtent, la fusillade est très violente. Arrivés tout près de l'ennemi  nous sommes en premier échelon 7 à 8 ; le reste ayant dû s'échelonner, en particulier suivant la qualité des chevaux. Un Goumier tombe mais peut heureusement être pris par un camarade.

Je suis donc obligé de crier demi-tour, pendant le demi-tour un goumier me crie " l'adjudant est mort, il est là-bas " en me montrant la direction de l'ennemi. Je lui dis : " pourquoi ne l'as-tu pas ramassé. " Nous arrêtons, faisons de nouveau demi-tour, et je crie : " 100 douros à celui qui me ramènera l'adjudant ! " A ce moment mon cheval est touché, je suis obligé d'en changer ; les chleuhs avancent toujours rapidement; nous devons faire demi-tour. Le Maréchal des Logis me crie : " je suis touché mais ce n'est pas grave ".

Près de nous à 3 ou 400 m au sud se 'trouve la colline la plus importante de la position; si nous ne la tenons pas la situation de l'infanterie, au N.E. de cette colline sera difficile. Je crie donc " combat à pied la colline " ; ce qui est fait rapidement par les cavaliers. Pendant que nous grimpons d'un côté, les salopards grimpent de l'autre et tenant chacun une extrémité de l'arrête, nous ouvrons le feu. Malheureusement les balles arrivent également avec une grande précision du Sud, un goumier est blessé, une balle me frappe l'extrémité du pouce et déchire ma vareuse. Nous pouvons cependant rester au moins 15 à 20 minutes et quelques goumiers à côté de moi se conduisent à merveille. Les chleuhs attaquent la crète comme une troupe régulière; deux du sommet tirent sans arrêt, ceux de la plaine progressent par bonds dans l'alfa en lignes très souples.

Je vois pendant ce temps que l'infanterie avec le Lieutenant Lecomte a pu décrocher dans de bonnes conditions, au N. de notre colline Elle occupe solidement une petite crète plus en arrière. Les chleuhs avancent toujours en particulier par le sommet, il faut décrocher. Le temps que nous descendions au pas gymnastique et sautions à cheval, les salopards courant sur la crète, arrivent où nous étions quelques minutes auparavant, 2 chevaux sont tués, les goumiers peuvent heureusement sauter en croupe. Une autre crète succède à la première, je crie combat à pied et nous l'occupons. Des partisans à pied y arrivent en même temps que nous, la position est donc très forte. A ce  moment je vois de nombreux points noirs, dans la plaine d'Ikhf Aman, utilisant un ravin de cette plaine et courant pour nous déborder par le sud. Au Timezdarine (N) d'autre part le baroud continue et j'en ignore le résultat : si l'ennemi réussit à s'infiltrer dans l'Ikhfen Roumi au Nord, et dans 1'Ikhf Aman au Sud, nous nous trouverons dans un filet. Le rôle de la cavalerie est donc évidemment de parer à la menace d'encerclement par la plaine. Nous sautons à cheval, je crie " sabre à la main " et, par un large mouvement tournant, avec les 15 ou 18 cavaliers qui restent (effectif total 50, 4 ou 5 permissionnaires ou malades; 10 blessés environ; 10 chevaux hors de combat environ; 2-agents de liaison avec l'infanterie, etc...) à grands intervalles, nous partons face au Sud. Les chleuhs les plus avancés font demi-tour en courant, se replient sur un ravin solide. Au fur et à mesure que nous approchons le tir devient de plus en plus précis, 2 chevaux sont blessés, les chevaux fatigués s'échelonnent; Brand et moi les aborderons avec un maximum de 5 à 6 goumiers, il faut donc s'arrêter. Mon cheval reçoit une balle dans un membre. Des collines de Mouabane on nous tire toujours dessus.

Nous assistons alors au décrochage du djich. De petites colonnes en ordre parfait se replient vers Aguentour (Sud-ouest) où un feu est allumé depuis longtemps. Nous tirons sans arrêt à cheval et à pied et voyons nos balles dans la poussière ; à 2 reprises un point noir tombe 2 autres se précipitent, et une tache plus sombre repart.

Derrière ces petites colonnes une arrière-garde solide opère par flux et reflux successifs. Aussitôt que nous avançons au galop elle s'arrête et ouvre un feu très précis (1 cheval blessé)t aussitôt que nous faisons demi-tour elle se précipite pour nous suivre. J'expédie à 3 reprises différentes une reconnaissance de 3 goumiers voir si les collines sont toujours tenues, les 2 premières fois ils sont reçus par une vive fusillade, la 3° il n'y a plus personne. Nous partons donc au galop, occupons les collines, et ramassons le corps de l'adjudant : les chleuhs n'ont eu le temps de rien lui enlever, je prends ses objets personnels. A ce moment le baroud est fini, le djich se replie rapidement vers Agoudim, il a duré en tout 2 heures et demie de 12 h à I4 h 30.

Mes principales impressions personnelles sont les suivantes :

1°) Si l'avant-garde du Lieutenant Lecomte avait été de l'infanterie au-lieu de cavalerie, elle n'aurait pu se replier étant donné : la courte distance, la rapidité et la largeur du front de l'attaque.

2°) Le sabre a  joué au point de vue moral, un rôle de première importance : les goumiers (trois quarts de boudjadis n'ayant jamais vu de baroud) au galop, serrés de près, se seraient peut-être arrêtés mais ne seraient certainement pas repartis en avant et l'ennemi ne se serait pas arrêté. Le seul geste de mettre le sabre à la main les a poussés en avant. Si les charges, au lieu d'être menées avec 15 ou 20 hommes l'avaient été avec 40, l'ennemi aurait peut être fait demi-tour.

3°) L'ennemi était parfaitement visible dès que nous décrochions, mais aussitôt que nous ouvrions le feu, les objectifs disparaissaient son tir était d'une précision remarquable et les manoeuvres de débordement commençaient à droite et à gauche. Les armes automatiques n'ont jamais pu intervenir utilement (les cavaliers avaient L.F.M.) à cause de la rapidité des différents mouvements et du mélange complet des différentes escouades, les hommes manoeuvrent uniquement par imitation du chef.

4°) C'est grâce aux chevaux que, les pertes se sont limitées à l'adjudant car sans eux les décrochages n'auraient pusse faire, et les blessés n'auraient pu se replier. Malheureusement pendant ces décrochages les chevaux sont forcément en paquet, à cause des gardes-chevaux et forment un bel objectif.

 

 

M' Zizel 15 Juillet 1930