Livre du Général Vezinet

(Sources : Mémorial Leclerc de Hauteclocque, Musée Jean Moulin, Mairie de Paris)

PREMIERE PARTIE

1902 - 1939

CHAPITRE PREMIER

LE GENTILHOMME DE RACE

" On entend Loing

Hauteclocque. "

(Devise de la famille.)

 

PORTANT d'argent à la croix de gueules chargée de cinq coquilles d'or ", les armoiries des Hauteclocque attestent fièrement l'origine presque millénaire d'une famille d'Artois dont les nombreuses branches de l'arbre généalogique ont porté haut et loin la renommée.

La souche de la lignée remonte au XIe siècle à Wauthier de Haulteclocque dont le fils, Wilbert, est chevalier du comte de Saint-Paul en 1163. Certains de leurs descendants, répondant à l'appel de la chrétienté en péril, se distinguent en terre sainte dès 1219 à la cinquième croisade. Plus tard, d'autres accompagnent Saint Louis en Tunisie en 1270.

Depuis cette époque, profondément enracinée en Artois, la famille dessine sa fresque à travers l'histoire de France. On n'y relève pas d'illustrations éclatantes mais des gentilshommes campagnards et des soldats de haut relief. C'est en vain qu'on y chercherait des courtisans. Nul d'entre eux ne figura jamais à la cour et les Hauteclocque en sont glorieux. Pendant qu'il était élève à Saint-Cyr, Philippe, le futur général Leclerc, irrité contre un camarade appartenant à la grande noblesse lui répliquera sur un ton insultant : " Vous autres gentilshommes de cour !... "

Farouchement indépendants, jaloux de leurs prérogatives, appliqués à bien remplir leur rôle traditionnel, ils préfèrent rester sur leurs domaines familiaux. Mais chaque fois que le pays est menacé, nous les voyons répondre à l'appel de la France. On en trouve à la bataille de Saint-Orner en 1340, à celle de l'Ecluse en 1395, parmi les hommes d'armes de Charles Quint, et à Fontenoy.

A la révolution de 1789, les Hauteclocque sont dépouillés de leurs biens. Se refusant à émigrer, ils sont jetés au cachot. Tel est le sort du trisaïeul du général Leclerc, ce qui n'empêchera pas ses trois fils : Stanislas, César et Constantin de combattre vaillamment et de se distinguer clans l'armée napoléonienne.

Gustave, le fils de Constantin, est un archéologue réputé qui ira faire des recherches en haute Egypte. Il aura trois fils dont deux, l'aîné et le plus jeune, renoueront vers la fin du XIXe siècle, avec les traditions militaires de la famille. Officiers, ils prendront part à des expéditions coloniales, l'un en Chine en 1900, l'autre au Soudan et trouveront tous deux une fin héroïque pendant la grande guerre.

Le cadet avait hérité du domaine de Belloy-Saint-Léonard dans la Somme à condition d'y vivre...

C'est là que le 22 novembre 1902, Marie-Thérèse Van der Cruisse de Waziers, issue d'une vieille famille lilloise, devenue comtesse de Hauteclocque en 1891, lui donna son cinquième et avant-dernier enfant. Baptisé Philippe, François, Marie, le nouveau-né devait son prénom usuel au souvenir d'un ancêtre massacré par les Croates en 1635.

Agé de trente-huit ans, son père, Adrien de Hauteclocque, vigoureux et fort, paré d'autant de prestige physique que d'autorité morale, était alors un gentilhomme terrien de la meilleure tradition. Remarquable par le désintéressement des questions matérielles avec lequel il gérait ses terres, il lui arriva d'abandonner une partie de bénéfices jugés par lui excessifs.

Comme tous les Hauteclocque, il avait auprès des Picards la réputation d'avoir mauvais caractère, mais aussi d'être un bon arbitre des différends qu'ils ne se faisaient pas faute de lui soumettre.

Lettré et bon latiniste, il lisait beaucoup, professait des idées fortes et nettes ; catholique sans affectation et sans sectarisme, méprisant la République mais patriote ardent, il lui paraissait oiseux de faire étalage de ses classiques. En revanche, il se dépensait à des activités de plein air et aimait la chasse, les chiens, les chevaux.

Au château de Belloy, l'existence était large et rustique ; des domestiques, certes, mais peu de confort : en hiver il fallait parfois casser la glace dans les cuvettes avant de se laver. Un seul luxe : l'équipage de chasse. La chasse, voilà la vraie vie. " J'ai réalisé, dira un jour Adrien de Hauteclocque, le type le plus complet de gentilhomme fesse lièvres. "

Dans sa jeunesse, il avait été réformé. Lorsque survint la guerre de 1914, il jugea tout cl(c suite que sa place était au front. Il partit pour Saint-Germain-en-Laye, dépôt du 1 le cuirassier où son fils aîné, Guy, frais émoulu de Saint-Cyr, faisait ses premières armes. Malgré ses cinquante ans sonnés, on consentit à l'engager comme deuxième classe. Il mangea à la gamelle, supporta gaillardement toutes les fatigues des combattants du rang, se battit tant et si bien qu'il gagna des galons et revint à Belloy en 1918 avec la rosette de la Légion d'honneur, le grade de lieutenant et le surnom de " Monsieur Père " qu'on lui avait donné pour le distinguer de son fils.

S'il est vrai que les enfants réalisent parfois le destin que peuvent avoir caressé les parents, il faut bien reconnaître que le petit Philippe sera l'illustre rejeton d'une haute lignée et le digne fils du comte Adrien de Hauteclocque. Au moment même où, fin avril 1945, mourra " Monsieur Père ", Philippe, déjà célèbre sous le nom de Leclerc, plantera, au terme d'une fulgurante épopée, son fanion sur le nid d'aigle d'Hitler à Berchtesgaden.

Conformément à la tradition des siens, le jeune Philippe commence son éducation à Belloy même. Sage, bien doué, il ne présente aucun trait d'enfant prodige. Il reçoit une carabine dès qu'il est en âge de s'en servir et il manifeste aussitôt un vif penchant pour la chasse sous toutes ses formes. Dans une imprégnation rurale complète et une ambiance familiale toute de quiétude, l'enfant grandit, plus particulièrement sous l'influence de son père, de sa mère et de sa soeur aînée.

Adrien de Hauteclocque, bon mais strict, lui inculque le goût de l'effort et la fierté du devoir en même temps qu'il lui apprend à se passer du superflu et parfois du nécessaire. De cet enseignement, il restera profondément marqué.

Sa mère atténue par sa douceur ce que l'éducation paternelle peut avoir d'un peu rude. C'est d'elle qu'il tient une première formation religieuse déterminante pour la foi qui l'animera sa vie durant. Sa soeur Françoise, enfin, exalte son esprit par des récits imagés sur nos gloires nationales, et lui fait découvrir les secrets de destinées exceptionnelles.

En octobre 1915, Philippe entre en qualité d'interne, en classe de 4e, à la Providence, le vieil établissement des jésuites d'Amiens. Il s'y montre bon élève et obtient sans peine ses quatre A aux fins de trimestre. Il manifeste déjà une absence complète de vanité qui demeurera un des traits dominants de son caractère. Un Père qui l'a bien connu alors le dépeint comme : " ne se faisant aucun mérite du sang qu'il avait reçu et ne se doutant pas de l'indéfinissable charme qui se dégageait de toute sa personne : distinction, simplicité, cordialité. En lui, non seulement aucune morgue, la chose la moins aristocratique du monde, mais pas l'ombre d'esprit de caste. "

Très frappantes sont également à cet âge la force de sa volonté et la capacité d'endurer la souffrance dont il donnera plus tard tant de signes. Il ne se plaint de rien. Sa mère constate un jour qu'il tient sa fourchette avec la main gauche et s'aperçoit ainsi qu'il a un poignet cassé depuis plusieurs heures à la suite d'une chute de bicyclette !

La guerre n'est pas sans apporter des perturbations dans ses études. En 1917 et 1918, Amiens est évacué, le collège est successivement fermé, installé à Abbeville, puis replié à Poitiers. C'est dans cette dernière ville que Philippe est candidat au baccalauréat. Il annonce son succès à sa mère par un bref télégramme : " Suis reçu " sans ajouter qu'il a obtenu une mention. En juillet et octobre 1920, il passe, à l'université de Lille, sa philosophie et ses mathématiques.

Peu après, il se tourne naturellement vers la carrière militaire. Les traditions, la formation, l'ambiance de la guerre récente, l'engagement volontaire de son père, la mort glorieuse de ses deux oncles tendent à l'aiguiller dans cette voix. Et, bien entendu, il sera cavalier comme tous les siens.

Après une préparation à Sainte-Geneviève à Versailles, il se présente au concours de Saint-Cyr en juillet 1922. Entre l'écrit et l'oral, il télégraphie à sa famille : " Suis admissible, premier de Paris. Grâce à vos prières j'espère néanmoins être reçu à l'oral bien que je ne sois absolument pas prêt. " Fort heureusement, ce manque de confiance en lui-même ne l'empêche pas d'entrer à Saint-Cyr en octobre, cinquième de la promotion " Metz et Strasbourg " ; un nom qu'on ne peut s'empêcher de trouver prédestiné quand on connaît la place que la seconde de ces villes a tenue dans l'épopée du général Leclerc.