Caravane janvier 1948

(Sources : Mémorial Leclerc de Hauteclocque, Musée Jean Moulin, Mairie de Paris)

Le Temps des pleurs a cessé... Le Temps de la fidélité commence !

A ceux qui pourraient s'étonner que je me hasarde à prononcer l'éloge d'un homme, si illustre qu'il ait pu être, dans une Eglise, qui est une maison de Dieu, réservée à son culte et à sa louange exclusive, je voudrais donner l'assurance que pas un instant ce scrupule ne m'a troublé, tellement j'ai la certitude de vous parler d'un homme que ses services exceptionnels et ses victoires ont imposé à votre admiration, mais d'un homme aussi que la grâce de Dieu avait profondément pétri et que la foi chrétienne ct élevé au-dessus de ses seules possibilités humaines. Ainsi, on ne peut pas rendre hommage à sa mémoire sans louer en même temps. Dieu de la splendeur de son oeuvre. Dieu, au reste, n'est pas un Seigneur jaloux, et nous ne pouvons pas mieux chanter sa souveraineté qu'en reconnaissant, pour l'admirer, son action manifeste dans la vie de ses fils et dans la trame des évènements dont il a voulu qu'ils soient non seulement les témoins, mais les ouvriers de choix.

Et puis, l'hésitation n'est plus possible lorsque la solidité et la trempe des vertus de cet homme, qui s'appelle le Général LECLERC, ne le cèdent en rien à l'éclat de sa carrière ni au nombre de ses hauts faits.

La renommée du Général LECLERC, surgie comme une fleur d'espérance aux heures les plus sombres de notre récent passé, a conquis le coeur du peuple de France avec la rapidité des évidences qui ne trompent pas. Cette renommée a franchi tout aussitôt les frontières de notre pays pour être accueillie, avec non moins d'empressement, dans les autres continents. Pourquoi cela?

Sans doute est-ce parce qu'au nom de LECLERC répondait l'écho d'autres noms désormais chargés de toute la fierté et de la gloire de la France qui secouait ses chaînes et qui, reprenant la taille de sa tradition, marchait et combattait dans un coude à coude confiant et victorieux avec les peuples libres : le Cameroun, le Tchad, Koufra, la Tunisie, Paris, Strasbourg, Berchtesgaden. Sans doute, est-ce parce que la silhouette svelte et ferme de ce Chef, qui entraînait au rythme de son ardeur et de sa propre jeunesse la masse rouge, bleue, noire de sa jeune troupe, peuplait de merveilleux les rêves de toute une autre jeunesse, qui redécouvrait qu'elle n'était pas condamnée sans appel à l'étouffement, à l'impuissance et à Ici honte, mais qu'elle pourrait encore consacrer les élans de sa vie à des oeuvres de grandeur et de lumière.

Cependant, le secret de l'attachement et de la fidélité de tout ce peuple, parfois plus généreux que persévérant dans ses enthousiasmes, il faut le chercher à une autre profondeur. Ne serait-ce pas que dans la personne même du Général LECLERC, ces millions d'hommes et de femmes et d'enfants, tous ceux qui avaient fixé son image sur les murs de leur foyer pour rendre plus vivante sa présence de modèle et de témoin, tous ceux qui, dans le secret de leur coeur ne lui marchandaient pas leur admiration, ne serait-ce pas que tous avaient reconnu d'instinct en lui un mérite authentique et pur, qui ne doit rien à ces légendes savamment agencées pour servir les besoins d'une cause ou d'un parti, et des vertus indiscutées de désintéressement, de loyauté et de modestie qui ne cherchent leur récompense qu'en elle-même et dans le jugement de Dieu envers qui elles se savent comptables?

En un temps où les passions et les intérêts façonnent et piétinent sans vergogne les idoles au pied d'argile, et trop souvent au coeur de boue, la sagesse populaire, instruite par d'amères expériences, avait su discerner dans le Général LECLERC ce type d'homme dont elle garde la nostalgie, car il représente un idéal de la rectitude et de la pureté, de la noblesse et de l'aisance, de la générosité et de la mesure qui rejaillit sur une nation entière dont il rachète les faiblesses, les hontes et les lâchetés. C'est, en effet, la raison d'être du héros digne de ce nom, de ne pas thésauriser sa gloire pour s'y complaire, mais d'en répandre le bénéfice sur la communauté dont il est issu et au service de laquelle il se tient dans une constante disponibilité.

Ceux qui sont accourus de partout pour réclamer l'honneur de servir sous ses ordres, ceux qui avaient eu le privilège de partager ses confidences, et les foules qui acclamaient le Général LECLERC avec tant de sincérité et une ferveur qui résonne encore à nos oreilles, n'ont jamais été déçus parce que sa seule présence était pour chacun un vivant appel à réveiller ce qu'il portait de meilleur dans son être, ce meilleur que les misères, les déceptions, la rudesse de la vie avait peut-être voilé.

Si la résolution, la ténacité, l'extraordinaire rapidité de ses décisions, l'ardeur courageuse que certains ont taxé de témérité, ont fait du Général LECLERC un des ouvriers les plus grands de la libération de notre pays - et c'est ce dont l'histoire gardera le souvenir, - ne craignons pas cependant d'affirmer que, sur un autre plan, qui échappe, celui-là, aux indiscrétions des chroniques comme aux vues d'ensemble de l'histoire, l'exemple d'une vie où la malveillance même aurait de la peine à découvrir ces calculs, ces petitesses, ces fautes que les grands talents n'excluent souvent pas, que la vitalité de ce grand regard clair où se lisait tout à tour la bienveillance pour les hommes, et la fermeté intransigeante pour le mal, pour le mensonge, pour la lâcheté, que la fermeté enfin, qui n'admettait aucun abandon, ont libéré mieux que des territoires, mieux que des villes, mais des coeurs, mais des consciences, mais des hommes.

Ai-je tort de croire, mes chers camarades, que vous ne me blâmez pas si je dis qu'il y a quinze jour à peine, lorsque le Général, à cette allure lente et grave qui nous était familière, passait une dernière fois sur le front de sa Division rassemblée, ce n'est pas tant au chef prestigieux qu'allait votre adieu douloureux, mais à l'homme qui vous avait peut-être arraché à votre médiocrité, à l'homme qui sûrement vous avait donné le goût de vivre aux confins de vos possibilités humaines, là où s'arrête le devoir et où commencé la magnanimité aux perspectives infinies?

Dieu l'avait donc fait singulièrement grand. Cependant, le Général LECLERC n'en tirait aucune vanité tant il pensait peu à lui-même. Et, ce qui est plus rare, il avait su garder intact ce réflexe de remonter à la source de tous ces dons, dans la prière silencieuse et humble, pour les y préserver des atteintes de l'égoïsme et pour y renouveler leur trempe chrétienne. Pour tout dire d'un mot, il n'a pas fallu moins que sa foi robuste et tendre, que sa piété sans ostentation mais sans défaillance, pour garder son inexorable droiture parmi les séductions des succès et de la gloire. On se tromperait à vouloir mesurer la place que le christianisme occupait dans sa vie, car il la pénétrait toute entière et avec une égale justesse, dans ses activités privées et dans ses activités publiques. Soldat de race, le Général LECLERC était aussi chrétien de race.

Comment ne pas nous demander - et je lis cette question dans vos yeux - pourquoi Dieu l'a si tôt arraché à l'affection des siens et à notre amitié; pourquoi il l'a soustrait aux besoins de tout un pays qui fixait ses regards sur lui? Il est vain de vouloir pénétrer le mystère des desseins de Dieu, lorsque nous n'avons pour nous guider que nos prudences et notre sagesse à courte vue. Cependant, serait-il tellement puéril de penser que Dieu, sachant qu'il pouvait compter sur l'acceptation généreuse et toute simple de celle et de ceux qui étaient en droit de s'attendre à de longues années de bonheur et d'intimité, a jugé meilleur de briser cette carrière au faîte de son efficacité, afin de donner un relief plus saisissant à l'exemple d'une vie consacrée sans arrière-pensée et sans restriction au bien commun, afin aussi de rappeler à ses devoirs ce peuple de France à l'époque même où il joue son destin.

Mais surtout à vous, chrétiens, vous semble-t-il exorbitant que Dieu se réserve, une fois de plus, le sacrifice des plus dignes et des plus purs fils de France pour donner à leur vocation la consécration la plus sublime, encore qu'elle soit pour nous la plus dure. Il n'y a peut-être pas autre chose à comprendre, dans la sévérité du coup que Dieu nous porte, qu'un signe de sa persistante bienveillance pour notre pays : il nous demande le sacrifice de ce que nous avons de plus précieux, mais c'est en gage de sa vigilance divine, à qui il ne nous reste qu'à nous abandonner après avoir aligné nos énergies et notre courage, notre foi et notre espérance sur l'exemple que nous lègue le chef qui vient de nous quitter.

Je pense, Madame, que vous m'autorisez à dire aux compagnons d'armes du Général et à cette foule, que pour nous, le temps des pleurs a cessé, mais que celui de la fidélité commence.

R. P. MINNERY