Lettre Leclerc du 1er novembre 1940

(Sources : Mémorial Leclerc de Hauteclocque, Musée Jean Moulin, Mairie de Paris)

Honneur et patrie

 

Douala, le 1er Novembre 1940

 

Monsieur l'Administrateur Dubois.

 

 

Cette lettre n'set pas une circulaire, elle constitue une simple conversation, conversation écrite hélas puisque les distances et les délais ne me permettent pas de vous voir fréquemment.

Je ne vous apprendrai rien de neuf, néanmoins, j'estime utile si nous sommes appelés à travailler ensemble, que nous parlions le même langage.

J'ai voulu attendre avant de vous écrire, non pas de connaître le Cameroun, car je ne le connais pas encore, mais d'avoir au moins un aperçu d'ensemble sur le  pays, et surtout sur les hommes.

Avant l'entreprise de tout travail, il est nécessaire de connaître exactement le but. Quel est le nôtre ? C'est de permettre au Cameroun de prendre part aussi efficacement que possible à la guerre contre le bloc germanique.

Il peut y prendre part militairement et économiquement.

Militairement, le Cameroun apportera sa contribution directe aux forces de la France Libre et fournissant les effectifs compatibles avec ses ressources en matériels, cadres et troupes. Cet effort est déjà commencé, d'une part par la Légion des Volontaires, d'autre part par l'amélioration des unités existantes et par le recrutement.

Il apportera en outre sa contribution indirecte par son Territoire qui permettra le transit aérien terrestre et maritime des troupes.

Economiquement le Cameroun peut être utile en fournissant aux colonies voisines et à nos Alliés, certaines denrées alimentaires (par exemple viande) ou minérales (étain et or).

Enfin il sera utile au point de vue économique en cherchant à constituer une charge aussi légère que possible pour ceux qui le soutiennent. Cette dernière forme de la guerre économique du Cameroun ne sera ni la moins importante, ni la moins facile.

Voilà le double but que je vous demande de ne pas perdre de vue. Toutes les fois que vous travaillerez dans ce sens soit en aidant le développement de nos forces militaire soit en activant l'aide économique, soit en permettent les sacrifices nécessaires, nous serons d'accord ;

Cette collaboration à la guerre du Territoire ne peut être effective que si la politique intérieure de la colonie est parfaitement saine : c'est  là le rôle capital des administrateurs.

Echangeons quelques idées au sujet de cette politique.

Vous connaissiez mieux que moi la nature des luttes intérieures qui constituaient le propre de la Société Française depuis de nombreuses années. Les uns déclaraient : l'ennemi c'est le riche, le capitaliste. D'autres affirmaient, l'adversaire c'est l'ouvrier, le paysan. Malgré ces affirmations et les messes prodiguées en période électorale la vie quotidienne de notre pays était constituée par une lutte des classes, lutte non sanglante certes, mais lutte réelle. Ceux qui le détenaient pouvoir, oubliant l'intérêt général ne jouaient plus leurs rôles d'arbitres, prêts à punir le riche comme le pauvre, mai ils étaient trop souvent liés par des intérêts particuliers matériels connus de tous.

Mes rapides et incomplètes tournées au Cameroun et surtout les conversations que j'ai pu avoir avec les habitants de ce pays, de toutes classes et de toutes fonctions, m'ont permis de constater qu'il y a au Cameroun, comme ailleurs, des riches et des pauvres, des sociétés puissantes et des intérêts particuliers, des gens qui ont réussi, d'autres gui ont échoué. Enfin il y a les Européens d'une part et les indigènes. Mais j'ai pu constater surtout qu'il y a dans ces différentes classes et dans ces différentes races des gens utiles su Territoire et d'autres inutiles, et quelques uns de nuisibles.

Il y. a des colons travailleurs rappelant des paysans français, donc utiles, ceux-ci doivent être encouragés. J'en ai vu d'autres, travailleurs mais victimes de malchance la crise, ceux-ci doivent être aidés-en ces heures difficiles.

Par contre je sais qu'il existe une faible minorité moins sérieuse, elle mérite moins notre intérêt.

J'ai vu des indigènes sincèrement décidés à collaborer avec nous. Nous devons leur permettre de profiter au maximum des avantages de la civilisation française. J'en ai vu d'autres déjà conscients de leurs droits plus que de leur devoir, ils doivent être fermement remis à leur place. Nous ne les craignons pas.

Nous pourrions passer en revue ainsi toutes les catégories d'habitants, commerçants, planteurs, fonctionnaires, chefs, indigènes.

Je ne connais évidemment pas le détail du pays, en particulier des sociétés indigènes avec leurs coutumes variées et complexes, mais vous, vous les connaissez.

Ce qui est vrai pour les particuliers l'est encore plus pour les sociétés et les groupements. Certains rendent des services signalés à la colonie. Nous devons les encourager, prêts s'il le fallait à réprimer leurs abus.

Vis-à-vis de tous le rôle des autorités doit être le même : lutter non contre telle ou telle classe, contre telle ou telle catégorie d'individu mais lutter contre les mauvais individus et les mauvais groupements ; favoriser, non par telle catégorie d'habitants mais favoriser tout ce qui peut être utile à la colonie.

Il est donc bien entendu que nous prendrons comme règle de conduite les principes suivants :

Tout ce qui est utile doit être encouragé.

Tout ce qui est nuisible doit être vaincu.

Tout ce gui est inerte doit être secoué.

Ce n'est pas le colon qu'il s'agit de défendre contre l'indigène ou l'indigène contre le colon, il s'agit de leur permettre à l'un et à l'autre de servir au mieux le pays. Ce n'est pas la société puissante qu'il s'agit de soutenir contre les entreprises individuelles ou inversement, il s'agit de leur permettre, aux unes et aux autres, de travailler utilement.

Cette règle paraît simp1e et évidente, mais son application, vous le savez mieux que moi, présente toujours des difficultés.

L'autorité publique doit être l'arbitre dans la lutte que les classes sociales ou raciales mèneront toujours les unes contre les autres. Arbitre signifie avant tout indépendance.

C'est là ce qu'il y a de plus difficile, nais aussi de plus honorable dans votre métier.

Cette indépendance est possible actuellement puisque vous disposez d'une autorité réelle.

Le critérium sera infaillible : l'administrateur juste et indépendant sera respecté et obéi par l'ensemble de ses administrés malgré les réactions inévitables des fortes têtes.

L'administrateur partial dressera contre lui tel ou tel groupe d'individus.

Après ces principes de base posons quelques règles d'application.

La centralisation exagérée a amené en France des résultats funestes au point de vue civil comme au point de vue militaire. A plus forte raison en serait-il ainsi dans des pays comme le Cameroun composé de régions très variées et mal reliées. J'estime donc que notre principe de commandement doit être la décentralisation comportant une autorité effective laissée aux chefs de régions. La résolution efficace et rapide des problèmes quotidiens ne peut être obtenue que par cette méthode.

Si le but final est bien compris de tous, cette décentralisation ne nuira pas à l'harmonie du travail commun.

Les circonstances dans lesquelles j'ai été placé à la tête du Cameroun m'autorisent et m'encouragent à endosser toute les responsabilités. Vous aussi, ne craignez pas d'en prendre dans le sens national exposé plus haut, sous réserve de demeurer toujours des arbitres indépendants.

L'exercice de votre commandement comportera évidemment des tournées aussi fréquentes que possible : on ne commande pas de son bureau une région, une subdivision ni une compagnie quelles que soient les difficultés résultant de la diminution Du personnel, vous sortirez et sortirez le plus possible.

Je serai tenu au courant de ces tournées par vos rapports périodiques. Ceux-ci devront se rapprocher le plus possible des comptes-rendus d'opérations militaires, c'est-à-dire comporteront des faits, des chiffres et des mesures précises proposées.

Enfin, et je m'adresse en particulier ni aux administrations centrales du Territoire, je demande à ce que les questions de correspondance et de papier soient réglées aussi vite que possible : pas de dossier sous le coude.

Les liaisons demeureront difficiles et rares ; les économies d'essence interdisant d'augmenter la fréquence des courriers vous remédierez à ce défaut en utilisant la télégraphie à chaque fois que ce sera nécessaire.

j'ai terminé : vous ne trouverez rien de neuf dans cette lettre, en particulier ceux d'entre vous que j'ai eu le plaisir de voir savent déjà à quoi s'en tenir. J'estime néanmoins utile de partir sur des bases claires.

Tout se résume en sens des responsabilités et travail. Hitler et ses adjoints ont certainement travaillé beaucoup pour arriver à l'écrasement momentané du pays, à nous de fournir un effort supplémentaire au travail normal, malgré la fatigue due au climat, pour gagner la deuxième manche.

 

Leclerc