Lettre au Général De Gaulle, le 3 décembre 1941

(Sources : Mémorial Leclerc de Hauteclocque, Musée Jean Moulin, Mairie de Paris)

Fort-Lamy le 3/12/1941

Le colonel Leclerc, commandant militaire du Tchad

A Mon général

Je pars donc demain pour Largeau prêt à rompre dès que les Anglais m'en donneront l'ordre, ou à revenir ici si leur offensive piétine.

Les officiers de mon état-major vous renseigneront

-          sur les moyens mis en oeuvre. Ils vous paraîtront faibles, un millier d'hommes environ, 120 voitures ou Groupement d'opérations. Ils sont encore trop forts en regard des difficultés de ravitaillement

-          sur mon intention initiale... Je compte frapper aussi fort que possible sur plusieurs postes italiens nécessairement : Gatroun, Umm el Araneb, Mourzouk, dans le but de :

o   de démoraliser et peut-être de prendre un poste

o   de faire intervenir les éléments mobiles italiens avec lesquels on s'expliquera.

Les deux adversaires qui peuvent me faire échouer sont une aviation puissante, ou des engins blindés. De toute façon l'objectif sera atteint qui consiste à prouver que la France continue la guerre.

Situation en AFL :

A l'avant tout va bien. Les ombres sont à l'arrière. Depuis le départ du Général de Larminat l'excellent esprit de l'automne dernier tend à disparaître, les rapports entre civils et militaires ne cessent d'empirer. On parle de plus en plus de problèmes économiques, d'urbanisme, et de moins en moins de la guerre, alors qu'elle se rapproche. Le passage de certains de vos auxiliaires immédiats à Brazzaville n'a pas été heureux à ce point de vue. Je vous en parlerai quand j'aurai la joie de vous revoir.

On parle en ce moment de la suppression du Haut Commissariat ce qu ne laisse pas m'inquiéter. Un effort militaire en région désertique comme le nôtre ne peut se développer que si toutes les énergies du pays sont tendues dans ce but, ce qui n'est plus le cas depuis six mois.

Conséquence de cette anarchie en ce qui concerne le Tchad : ma mise en place d'essence prouvée en juin, juillet, août est pratiquement arrêté depuis le début de septembre. Si les camions civils promis ne sont pas lancés dans le circuit je me trouverai en panne à 3000 km de Fort Lamy après un mois environ d'opérations.

Les Général Serres a parfaitement résolu le problème d'approvisionnement en essence par contre, n'assurant qu'un intérim il peut difficilement résoudre celui des transports.

En aviation, les promesses faites à votre passage et au passage du Général Valin n'ont pas été tenues. Je pars avec un Glenn, peut-être deux, capables de bombarder, ce qui semble une plaisanterie. L'absence d'avions sanitaires à grand débit est plus grave encore, deux vieux Potez en tout et pour tout, pendant que nos avions de transport évacuent des permissionnaires sur le trajet Beyrouth Lamy, trajet inutile puisqu'il double une ligne anglaise. Je ne fais là que répéter ce que je dis depuis six mois, mais c'est inutile puisque notre mouvement national de la France Libre comprend, à côté d'hommes de premier ordre, une honnête proportion de fumistes.

Le nouveau matériel auto arrive trop tard pour être utilisé dans les unités de combat. Il sera très utile au transport bien qu'étant entièrement dépourvu de pneus sable.

Les seules armes perçues sont des fusils anti-chars mais sans munitions     .

Quelle est dans tout cela la part de responsabilité des fournisseurs anglais et de mon état-major, je l'ignore.

Malgré cette impression pénible au départ d'être mal outillés et mal soutenus, on tâchera de faire pour le mieux. J'espère que vous profiterez de votre passage çà Brazzaville pour remettre à la tête de l'AFL un homme très énergique décidé à faire la guerre ? ce n'est pas de Londres que l'on peut commander une pareille boutique.

Croyez mon général à l'assurance de mon entier et respectueux dévouement.

 

LECLERC