Lettre au Général De Gaulle, le 22 décembre 1943

(Sources : Mémorial Leclerc de Hauteclocque, Musée Jean Moulin, Mairie de Paris)

 

F. F. L. 
21e DIVISION française libre blindée
LE GENERAL
54/C 
Q.G. le 22 Décembre 1943 \04. 

 

MON GENERAL

 

Je me permets de vous envoyer cette lettre par le Commandant de Guillebon, estimant que le sujet en vaut la peine. J'ai déjà écrit une lettre dans ce sens au Colonel Billotte; peut-être vous l'a-t-il transmise; la gravité du problème s'accroît néanmoins avec le temps.

Il s'agit de l'existence et de l'avenir de la Division dont vous avez bien voulu me donner le commandement il y a 5 mois.

Je crois qu'il n'est pas exagéré de dire que cette Division "représente" quelque chose puisqu'elle groupe beaucoup d'anciens Français Combattants, d'autres arrivés récemment d'Espagne mais ayant en vous une confiance certaine, enfin des unités hier dans l'Armée du Maréchal mais avec lesquelles la fusion s'est bien opérée et qui ont compris ce que nous avons fait.

En créant cette Division, vous avez spécifié qu'elle devait avoir sa place au premier rang des Troupes qui libéreront la France. Tous ont travaillé avec acharnement dans ce but depuis plusieurs mois et les résultats sont bons.

Malheureusement, d'autres hommes semblent estimer qu'il est au contraire nécessaire de reléguer au second rang les anciens Français Combattants : la preuve sera ainsi faite de l'erreur commise en 1940 par ceux qui ont continué la guerre au lieu d'attendre patiemment en Afrique du Nord le moment de reprendre la lutte.

Cette "politique" se traduit à notre égard par deux faits matériels précis:-le refus de nous donner nos canons tandis qu'une autre Division touchait intégrale ment les siens, l'enlèvement de notre Régiment de Chasseurs de Chars alors que d'autres Divisions blindées conservaient également le leur.

Sans ces deux points, la Division serait aujourd'hui prête à entrer en campagne.

Si quelqu'un veut nous empêcher de jouer notre râle dans la guerre de libération, ce sera toujours possible quelles que soient les affirmations, les promesses largement distribuées par ailleurs. Si vous estimez au contraire que mes subordonnés ont le droit de continuer jusqu'à la victoire la lutte qu'ils ont entamée il y a trois ans, vous êtes seul capable de prescrire les mesures nécessaires.

Je vous demande, mon Général, de ne pas voir dans cette lettre la démarche d'un Général en mal de propagande.                      Je me contente de traduire l'anxiété d'hommes qui ont réellement mérité cette récompense nationale et qui risquent de devenir demain des aigris s'ils se voient trompés.

Je profite de l'occasion qui m'est offerte pour vous exprimer, mon Général, mes voeux très respectueux et vous assurer de mon entier dévouement dans la tâche de libération dont vous portez le poids.

 

LECLERC