Leclerc et Delattre : une incompatibilité formelle

Revue Caravane n°spécial du centenaire du Général Leclerc de Hauteclocque (2002)
Extrait de Leclerc et De Lattre : une incompatibilité formelle par Jean Planchais

(Sources : Mémorial Leclerc de Hauteclocque, Musée Jean Moulin, Mairie de Paris)

Tout les séparait ...[...] C'est à dire une conception du commandement et de l'utilisation des blindés, de la politique au sens restreint. A quoi s'ajoutait, grossissant les différences et aggravant les tensions, une opposition frontale des caractères, de la conception des rapports humains et de la vie en général. La campagne d'Alsace portera au paroxysme une détestation mutuelle faite de jalousie non-dissimulée de De Lattre à l'égard de son cadet et de furieuse détestation chez Leclerc. Dès la fin septembre 1944, il a été question de placer la 2e DB sous les ordres de De Lattre qui, dès la formation de la division, l'avait réclamé. Leclerc, aussitôt, écrit à André Diethelm, ministre de la guerre : " J'ai appris que de Lattre le souhaitait vivement. Je vous ai déjà présenté des objections, mais mon avis est encore plus formel aujourd'hui (...) Je suis maintenant certain que ma division sera moins bien placée dans l'intérieur de cette armée que dans l'armée américaine pour se battre et représenter l'armée française. A mon avis, la question ne doit plus se poser ".

Après la Libération de Paris, la 2e division blindée avait réintégré, au sein de la IIIe armée américaine de Patton, le XVe Corps d'armée du général Haislip. Pour compléter l'éclatante libération de Strasbourg le 27 novembre, elle pousse à partir d'Erstein et atteint Friesenheim, à 40 kilomètres au sud de la capitale alsacienne. Des Vosges jusqu'au Rhin, la XIXe armée allemande du général Wiese tient une vaste poche autour de Colmar face aux forces françaises et à la VIIe armée américaine. Au sud, la 5e DB du général Touzet du Vigier s'est emparée le 21 novembre de Mulhouse. La 2e DIM l'appuie. Leclerc n'est séparé de la 1ère armée que par une soixantaine de kilomètres. Il voudrait descendre le long du Rhin et couper les forces allemandes de leurs bases. De Lattre est d'abord favorable à une opération qui paraît d'une rigoureuse logique. Brusquement les 25 et 30 novembre, pour des raisons de maladie, crainte de voir Leclerc arriver avant lui à Colmar ? il annule ses ordres, place ses divisions blindées en réserve générale. Plus question de couper Colmar de l'Allemagne d'autant qu'à la suite d'une visite d'Himmler, Wiese va recevoir un renfort de huit divisions.
Le 2 décembre 1944, avec l'accord de Paris, le général Devers, commandant le VIe groupe d'armée US donne à de Lattre "le commandement de toutes les unités encerclant la poche de Colmar, y compris la 2e DB et la 31e division US"[...]

Le 5 décembre, Leclerc, qui n'a pas renoncé à son projet de déboucher par le Nord dans la plaine d'Alsace, lui demande à pousser vers Colmar avec l'appui d'une division d'infanterie. Il n'en est pas question. Monsabert a des ordres formels de De Lattre qui se prépare maintenant à une offensive Ouest-Est partie des Vosges pour percer le dispositif allemand. Il y faudra deux mois. Après l'offensive allemande des Ardennes, la division repasse sous commandement américain et livre en Lorraine de pénibles combats.

Le 17 janvier 1945, elle est de retour dans la 1ère armée et son chef s'installe à Obernai. Elle fait un peu de cette " épicerie " dont il a horreur : détacher des " combat-command " selon la terminologie adoptée par la 1ère armée, pour soutenir des actions d'infanterie. Le 27 janvier, c'est la crise. Leclerc refuse verbalement et le confirme par écrit d'exécuter un ordre de Monsabert d'attaquer Ensisheim sans le soutien d'une division d'infanterie. Il estime que ce serait aller à un échec sanglant. Monsabert qui n'en peut mais cette fois encore, maintient son ordre [...].

De Lattre, le 1er février, convoque ses commandants de division à Molsheim. Le futur général Lecomte qui accompagne Leclerc et sera témoin de l'algarade, en a fait le récit au général Compagnon . Le chef de la 2e DB expose posément les raisons qui ont provoqué son refus d'obéir. De Lattre entra dans une de ces colères jupitériennes dont il usait délibérément et qui impressionnait son entourage. Il mit en cause " la chance que d'autres méritaient ", une " légende savamment montée ", parla de " mauvaise camaraderie, d'abandon de poste " à propos " de courts voyages de Leclerc à Paris et à Vittel pour des raisons de service ". Au cours de cette guerre, vous avez eu beaucoup de chance : Paris, Strasbourg... Le bataillon Faure de parachutistes au cours d'un très bref séjour à la disposition de la 2e DB a subi de lourdes pertes... " Leclerc tape sur la table : " Je servirai sous les ordres de n'importe qui, mais je ne continuerai pas à servir sous vos ordres ". Il demandera à être relevé de son commandement si on l'y oblige. De Lattre passe à la flatterie. En vain, Lecomte est prié de sortir. De l'entretien qui suit, on saura seulement qu'il fut pour le moins animé. Selon une confidence de De Lattre à son chef de cabinet René Bondoux, Leclerc aurait à un moment saisi le chef de la 1ère armée par les revers de son battle-dress .
Le 10 février, de Gaulle vient à Colmar, accompagné de Juin: la dernière unité allemande de la poche, à Chalampé, est tombée la veille. Leclerc est fait grand officier de la Légion d'honneur. Le lendemain, la 2e DB quitte la 1ère armée pour le XVe corps d'armée américain[...]

Rien de plus opposé enfin que leur conception de la vie. De Lattre veut faire une grande carrière. Leclerc, dès ses débuts est un pur soldat. Il attache si peu d'importance aux promotions qu'il ne porte ses étoiles successives que sur les instances de son entourage. Il a fait un serment à Koufra et il le tient. L'immense popularité que lui vaut la libération de Paris le laisse froid, l'agace. Il a horreur de la presse et des journalistes que de Lattre, qui rêve de la gloire de son cadet, choie assidûment. De Lattre est par son goût du faste un homme de la Renaissance. Depuis qu'il porte des étoiles, il va de château en château. Leclerc vit en nomade, travaille sur des coins de table, dort où il se trouve, au besoin dans un fossé. Il a l'oeil, le réflexe prompt du chasseur. Le chef de la 1ère Armée veut être aimé. " Vos hommes ne m'aiment pas ", dit-il au général Garbay, commandant de la 1ère DFL. Leclerc s'il suscite tant de dévouements, ne fait rien pour cela. Il est lui-même est ses colères, qui explosent brusquement, n'épargnent pas ses proches. Celles de De Lattre, théâtrales sont un moyen de maniement des hommes. On n'en finirait pas de marquer ce qui sépare les deux hommes. Encore faut-il situer leur action, la situer dans le cadre-ou-les cadres- où elle s'est exercée. Réduire de Lattre au personnage d'un " miles gloriosus " est aussi injuste, que, comme l'a fait tel de ses biographes, de présenter Leclerc comme un jeune fonceur insolent. Entre le chef d'une division dont il avait fait un instrument de guerre exceptionnel et dont le prestige et l'efficacité dépassaient largement le cadre de ses régiments et le patron d'une armée qui subit les tensions entre deux types de guerre, le souvenir de Vichy celui de Londres et les lendemains immédiats de la Résistance, aucun balance n'est fiable.

Pour en savoir plus : Revue Espoir n° 132
Revue Caravane n°spécial du centenaire du Général Leclerc de Hauteclocque, 2002