lettre au ministre aux Armées du 14 janvier 1946

SAIGON, le 14 Janvier 1946

Monsieur le Ministre
Je me permets de vous adresser cette lettre afin de vous exposer la situation actuelle en Indochine.
Dans le sud de la COCHINCHINE, malgré une résistance très bien organisée, nécessitant des combats et des opérations de nettoyage importants, la pacification progresse bien. Néanmoins de nombreux pirates ou anciens bagnards, n'ayant aucun intérêt à se soumettre et terrorisant la population, restent encore dans cette zone et nécessiteront le maintien d'effectifs assez importants en vue de maintenir l'ordre et la confiance des habitants.
Dans le Sud-ANNAM, les troupes vont procéder à l'extension de la zone pacifiée, dans le but de protéger la population française et les plantations, et de libérer nos communications avec l'ANNAM.
La question cruciale reste celle de l'Indochine du Nord où la situation s'aggrave de jour en jour. Tout retard à notre réinstallation au TONKIN permet l'amélioration de la situation des rebelles (armement, position politique, mainmise, économie) et accroit le caractère d'otages des Français qui, journellement, sont bafoués, assassinés, kidnappés. Le problème chinois est capital.

Les buts de la CHINE, bien que noyés dans toutes les politesses diplomatiques, sont que trop évidents.
Les chinois n'hésiteront pas - et ils commencent à le prouver - à tolérer, voire même à provoquer, toutes les atteintes possibles à notre prestige et à la sécurité de la population.
Le TONKIN, à un degré plus important que toute autre partie de l'INDOCHINE, est un lieu où convergent et jouent des intérêts internationaux plus ou moins cachés (U.R.S.S, CHINE, U.S.A). Notre position internationale en Extrême-Orient dépend en grande partie de notre rétablissement dans cette contrée.
Il importe pour nous d'agir vite et en force. C'est ce que je me suis permis d'indiquer au Général de GAULLE par l'intermédiaire du Général VALLUY.

Pour intervenir au TONKIN, du point de vue militaire, quatre facteurs interviennent : - Effectifs - Matériel - Avions - Bateaux

EFFECTIFS

Actuellement, dans sa constitution présente, le Corps Expéditionnaire comprend :
- 2 Divisions (9éme D.I.C et 3éme D.I.C)
- I Brigade d'Extrême-Orient (En cours d'organisation puisque toute la troupe noire est restée à MADAGASCAR.)
- Troupe de CHINE et d'INDOCHINE du Nord (Représentant 7 bataillons de valeur variable)
- Quelques éléments territoriaux
- E.O.C.A
Cet ensemble correspond à peine à 3 Divisions

Si on tient compte du fait que nous n'avons pas seulement en face de nous des Indochinois, mais des Japonais et des Chinois, et que les dimensions de ce pays sont une fois et demi celles de la France avec une population très dense, j'estime- et ceci correspond également à l'avis d'autorités anglaises qualifiées- que nous devons mettre en action en Indochine 4 divisions avec des services importants pour assurer leur vie, leur ravitaillement, leur soutien. Le général VALLUY vous justifiera d'une manière concrète cette estimation.

Il est en effet nécessaire :
- De maintenir en COCHINCHINE la valeur d'une division
- De disposer de 2 Divisions pour le TONKIN (région D'HANOI et du DELTA - à l'exclusion des Haute et Moyenne régions)
- De pouvoir mettre en action des éléments mobiles représentant la valeur d'une Division pour agir sur les centres principaux d'ANNAM, au LAOS et assurer la réoccupation des provinces prises par le SIAM.
Mais, le facteur " temps " est primordial, car plus on attend, plus la situation politique devient tendue, et moins notre souveraineté et notre puissance s'affirment avec force. D'autre part en raison des maladies et des pertes, dont l'effet commence à se faire sentir, des unités qui arriveraient seulement dans quelques mois constitueraient, en fait, une relève et un non renforcement.
Plus vite nous amènerons des forces en nombre important, plus intense et brutal sera notre effort, plus rapidement le problème sera résolu et plus rapidement aussi nous pourrons remettre à la disposition de la Métropole le personnel qui ne sera pas strictement nécessaire à l'occupation territoriale, une fois les opérations terminées. La meilleure solution - somme toute la plus économique et la plus efficiente- consisterait à affecter immédiatement une division bien organisée avec tous ses services et à la transporter dans les plus brefs délais.

MATÉRIEL

En ce qui concerne le matériel, tant pour la 9éme D.I.C. que pour le Groupement de Marche de la 2eme D.B., nous sommes " à bout de souffle ". Ces véhicules ont participé à toutes les campagnes de France et d'Allemagne. Les circonstances nous ont imposé de les embarquer dans l'état où ces unités se trouvaient. Nous n'avons pas de matériel de rechange. Les camions et les chenilles sont complètement usés. Or les routes sont longues et mauvaises, le pays est immense, les convois doivent circuler pour assurer le ravitaillement et, en même temps il faut combattre ; nous avons besoin de disposer d'éléments très mobiles et surs, sinon nos troupes sont l'objet d'embuscades incessantes.
Je joins donc à cette lettre une fiche concernant le matériel de " maintenance " qui nous est nécessaire.

AVIONS

Tant pour nos opérations du TONKIN et du LAOS, que pour protéger les populations françaises de VINH et de HUE (un millier environ dans chaque ville) un minimum de 60 avions de transport nous serait indispensable.
En l'absence de ces avions, nous serons obligés d'abandonner la protection des Français d'ANNAM. Ce chiffre de 60 peur paraitre énorme en regard de nos disponibilités. Je me permets de vous indiquer, par comparaison, que, en CHINE, les Américains mettent en action chaque jour 100 avions transportant des troupes. Je demande que tout soit mis en oeuvre pour nous donner les avions demandés-notamment les Junkers précédemment prévus et qu'ils soient dirigés sur notre théâtre le plus rapidement possible, même si on ne peut les affecter que pour un temps limité.
La encore le facteur " rapidité " est capital

BATEAUX

La question du shipping pour le transport des troupes et du matériel, et celle de la mise à notre disposition de bateaux de débarquement revêtent une importance telle que je permets une fois de plus, d'insister. C'est le but de la fiche technique jointe.
Au problème technique est associé également le problème moral. Nos hommes ont un état d'esprit excellent, une ardeur et une combativité dignes d'éloge. Même les plus tièdes se sont rendus compte - comme nous tous - sur place de la grandeur et l'ampleur de l'oeuvre française en Indochine et de la nécessité de nous maintenir en de pays.
Mais le moral ne tient que si les hommes se sentent bien équipés et bien ravitaillés. La qualité de leurs efforts est donc aussi liée au problème de matériel. Tous nos efforts-troupes à terre, matériel, avions, bateaux, moral-doivent être conjugués. De la solution rapide de ces problèmes et de la mise en oeuvre immédiate de ces moyens dépend le rétablissement de la position Française en Indochine et même, par voie de conséquence dans tout notre empire.