lettre au Ministre aux Armes

COMMANDEMENT SUPERIEUR DES TROUPES FRANCAISES D'EXTRÊME-ORIENT
SAIGON, le 19 novembre 1945
LE GENERAL
N°257/CAB

Le Général de Corps d'Armée LECLERC Commandant Supérieur des Troupes Françaises d'Extrême-Orient
A Monsieur le VICE AMIRAL D'ESCADRE HAUT COMMISSAIRE DE FRANCE POUR L'INDOCHINE

J'ai l'honneur de vous rendre compte de ce que j'ai été profondément surpris en recevant votre décision n°14/EM/1 portant création d'un " Comité militaire d'Indochine ", du fait que je n'ai pas été prévenu et consulté avant que cette décision ait été promulguée. Cette décision est, d'ailleurs, en contradiction avec l'Instruction n°4887/201 du Général de GAULLE en date du 16 août 1945 (paragraphe 2), ainsi qu'avec les dispositions de votre note n°8/CAB/MIL- T.S du 27 septembre 1945.
Vous savez parfaitement, ainsi que je vous en ai déjà donné les preuves, que je n'exécuterai aucune opération sans vous en référer, que vous êtes destinataire de tous mes ordres, et que j'opérerai toujours sous votre haute direction. Je le fais depuis deux mois. D'autre part, l'élaboration des plans d'opérations doit dépendre d'un seul de vos subordonnés, et d'un État-major cohérent et fortement constitué, et non d'un COMITÉ. Ce subordonné ne peut être que moi, car, malgré la participation importante de la Marine et de l'Aviation, la prépondérance des forces terrestres amène l'Armée à jouer un rôle capital dans la mission de nettoyage de l'Indochine. Il est indispensable que mon État-major et moi-même puissions avoir la pleine responsabilité de notre travail.
Il est bien entendu - tous ceux qui ont servi sous mes ordres le savent - que je demanderai leur avis aux chefs qui ont à participer aux opérations que je monterai, et que je travaillerai en parfaite liaison avec eux. C'est dans ce sens que j'ai prie l'Amiral GRAZIANI et le colonel FAY de détacher un Officier auprès de mon État-major. Ma coopération avec l'Air, et, au début, avec la Marine, a parfaitement fonctionne. Le principe même de ce Comité détruit, par contre, tout ce qui a été ainsi établi et répond à certains désirs que je connais et que je sens percer, chacun voulant donner son avis : solution inadmissible. Les opérations seront longues, difficiles et surtout menées avec des moyens toujours insuffisants par rapport aux tâches. Dans ces conditions, la moindre DISPERSION du commandement doit, à tout prix, être évitée, les Etats-Majors- Terre, Mer, Air - travaillent en liaison étroite et constante.
J'estime, en conséquence, que les dispositions des instructions précitées, du Général de GAULLE et vous-même, constituent la seule solution acceptable et efficace dans les circonstances actuelles, en ce qui concerne l'organisation et le fonctionnement du Commandement. Je ne peux donc approuver la création d'un organisme qui modifierait non seulement la forme, mais l'esprit de cette organisation. Toutes les fois qu'une difficulté surgirait entre les différentes branches des armées et des organismes civils, et qu'une décision ne pourra-t- être prise à la suite de simple contacts, je demanderais à mon État-major d'étudier la question er les solutions possibles, et j'exposerais le problème soit à vous-même, soit à votre État-major.
Etant l'arbitre, il vous appartiendrait de prendre la décision, après avoir convoqué les intéressés, si vous l'estimez nécessaire. Cette solution ne présente pas l'inconvénient d'un Comité qui, d'ores et déjà, pose le principe de l'autorité du Commandement lui-même.