TROIS RESISTANTS FACE AU PROBLEME INDOCHINOIS

JEAN SAINTENY, PHILIPPE LECLERC DE HAUTECLOCQUE, THIERRY D'ARGENLIEU

TROIS RESISTANTS FACE AU PROBLEME INDOCHINOIS par Christine LEVISSE-TOUZE.

Introduction

En Indochine. la situation s'est considérablement compliquée pendant la Seconde Guerre mondiale. Les trois grands alliés ont convenu à la conférence qui les a réunis du 17 juillet au 2 août 1945, à Potsdam, d'obtenir le concours des forces chinoises et des troupes britanniques de part et d'autre du 16e parallèle dans le but d'obtenir la reddition des forces japonaises qui occupent totalement la péninsule depuis le 9 mars, Hô Chi Minh, chef du Vietminh, en profite le 2 septembre, jour de la capitulation japonaise pour proclamer la République indépendante du Vietnam.

Trois hommes sont au coeur de l'action pour rétablir la souveraineté française en Indochine : Jean Sainteny, résistant de l'Intérieur, le général Philippe Leclerc de Hauteclocque et l'amiral Georges Thierry d'Argenlieu, tous deux Français libres ; trois Compagnons de la Libération (le premier en décembre 1945, les deux premiers durant le 1er trimestre 1941) et des fidèles du général de Gaulle.

En quoi leur expérience de résistant a-t-elle pu infléchir leur action en Indochine et leurs relations avec Hô Chi Minh chef du Vietminh, mouvement national puissant, communiste qui prône l'indépendance du Vietnam, lui-même résistant contre l'occupant Japonais ?

1.LES ACTEURS.

Jean Sainteny, (né Jean Roger au Vésinet le 29 mai 1907, mort le 25 février 1978 à Paris), banquier, effectue son premier séjour en Indochine de 1929 à 1931 (Saïgon et à Haïphong). Il est le gendre de Albert Sarraut. Mobilisé comme officier de réserve dans l'armée de terre, il s'engage dans l'aviation de reconnaissance. Dès fin 1940, il a ses premières activités dans la Résistance puis au Réseau Alliance dirigé par Marie-Madeleine Fourcade. Sous le pseudonyme " Dragon ", il est Chef de la région nord ouest du réseau. Arrêté trois fois, évadé, il réussit à s'évader une nouvelle fois le 4 juillet 1944 de la rue des Saussaies à Paris pour reprendre ses activités de résistant . Dès août, il se porte volontaire pour poursuivre la lutte en Indochine. En avril 1945, il prend le commandement de la Mission française de liaison à Kunming (Chine du sud) et adopte à la demande de la DGER , une nouvelle identité : Jean Sainteny. Familiariser avec l'action et le renseignement, il oeuvre dans des conditions difficiles puisqu'il doit, en priorité, s'occuper des officiers et soldats français repliés après le coup de force japonais du 9 mars 1945 . Le 22 août, il réussit malgré les difficultés politiques multiples causées par l'occupation chinoise, l'action des services secrets américains, à s'installer au gouvernement général à Hanoï où il est sous haute surveillance pendant trois semaines. Il réussit malgré tout à établir des contacts avec le Vietminh.
Le 2 octobre, il est nommé Commissaire de la République au Tonkin et au Nord-Annam et le 15 octobre, il rencontre Hô Chi Minh qui s'est rendu maître de la région.

Le général de corps d'armée Philippe Leclerc de Hauteclocque, est à 43 ans une légende vivante et l'un des Français libres les plus connus. Son parcours est exceptionnel. Refusant la défaite, il a rejoint, dès juillet 1940 Londres, avec les encouragements de sa femme qui se charge d'élever leurs six enfants. La suite est connue. Il prend pied avec une poignée d'hommes à Douala et rallie le Cameroun à la France libre comme il réussit avec 350 hommes à prendre aux Italiens, l'oasis de Koufra (sud de la Libye) le 1er mars 1941 par un coup d'audace extraordinaire servi par un sens de la manoeuvre. Il forme fin 1943 sa division à laquelle il amalgame au noyau initial de Français libres, de soldats de l'armée d'Afrique. Il en réalise l'unité et avec elle participe à la fin des opérations de Normandie (libération d'Alençon), libère Paris sans dommages, et Strasbourg. Le chef militaire est l'homme des situations difficiles. C'est sans doute la raison pour laquelle le général de Gaulle le nomme le 7 juin, chef du Corps expéditionnaire français en Extrême-Orient commandant supérieur des troupes françaises en Extrême-Orient. Mais il le place sous l'autorité du haut-commissaire, l'amiral Thierry d'Argenlieu qui a tous pouvoirs, civils et militaires. Leclerc n'a pas les coudées franches pour faire preuve d'initiative personnelle. Homme de devoir, le général Leclerc a accepté sa mission en Indochine où il n'a pas souhaité servir. Un peu avant, le 14 mai, il a demandé à son ami René Pleven d'intercéder en sa faveur auprès du général de Gaulle au Conseil des ministres du lendemain, pour qu'il soit nommé résident général au Maroc. Il en a parlé lui-même au général de Gaulle, quelques jours avant mais qui lui a répondu " on verra cela plus tard " et lui a vaguement évoqué le remplacement, au poste de gouverneur militaire de Paris, du général Koenig que Leclerc a refusé.
Le 14 août, l'amiral Thierry d'Argenlieu est nommé Haut-Commissaire en Indochine et commandant en chef des forces terrestres, navales et aériennes, basées en Indochine. Parcours singulier qui l' a conduit de l'Ecole navale, à prononcer ses voeux en 1921 et devient supérieur provincial des Carmes sous le nom de père Louis de la Trinité. Mobilisé en 1939, prisonnier, il s'évade et rallie la France libre dès fin juin dont il devient un croisé et l'un des premiers Compagnon de la Libération. Le 30 août, il s'embarque avec lui pour tenter de rallier l'AOF, opération durant laquelle, il est blessé. Il participe à la campagne du Gabon sous les ordres du colonel Leclerc. En août 1941, il est nommé haut-commissaire de France pour le Pacifique pour résoudre les craintes de dissidence dans la dissidence. Il est rappelé en octobre 1942 pour apaiser les esprits et ses relations tendues avec les Américains n'en ont pas fait des amis de la France libre. Il a pu malgré tout, acquérir une certaine connaissance de la situation en Extrême-Orient. Son affectation en Indochine ne tient donc pas au hasard. De plus, c'est un proche de De Gaulle qui a toute confiance en lui.
Cette nomination traduit la volonté du général de Gaulle de chapeauter Leclerc. C'est tellement vrai qu'il a promu Thierry d'Argenlieu, vice-amiral d'escadre pour être d'un rang équivalent en grade à celui de Leclerc qui est général de corps d'armée. Pourquoi de Gaulle s'est-il opposé à ce que Leclerc soit commandant en chef ? Pour éviter les conflits d'attribution, a-t-il dit ? Ce n'est pas sûr.
Le général de Gaulle veut que la France soit présente sur le théâtre d'opérations d'Extrême Orient où le Japon tient toujours de solides positions. Le 7 juin 1945, il décide d'envoyer un corps expéditionnaire de deux divisions, commandé par le général Leclerc aux ordres du commandement allié. La situation ne cesse de se détériorer en Indochine.
De ces trois hommes, Jean Sainteny, est celui qui est le plus éclairé et qui connaît le mieux la péninsule indochinoise, sa complexité, ses mentalités, pour y avoir vécu entre les deux guerres, d'abord en Cochinchine puis au Tonkin.
Leclerc a une formation accélérée dans l'avion qui l'emmène vers Kandy en août, grâce à Paul Mus, sinologue distingué . Quant à D'Argenlieu il ne connaît rien de l'Indochine.

2. LES OBJECTIF

Tous trois sont fixés sur leur mission par la déclaration du gouvernement provisoire du 24 mars 1945, fixant les conditions d'un retour en Indochine et la participation de forces françaises à la fin du conflit en Extrême Orient. Elle définit ce que doit être le statut de l'Indochine : " la Fédération indochinoise formera avec la France et les autres parties de la communauté une union française. L'Indochine aura un gouvernement propre présidé par le gouverneur général.. " Dès le 24 mars, le Gouvernement provisoire a promis aux peuples de la Fédération indochinoise une semi - autonomie au sein de l'Union indochinoise, la division en cinq ensembles (Tonkin, Annam, Cochinchine, Cambodge, Laos) étant maintenue.
La situation est complexe : aux termes de la conférence de Potsdam, la démilitarisation des Japonais est prévue par les troupes chinoises au nord et par les Anglais au sud. Mais les bombardements atomiques d'Hiroshima et de Nagasaki les 6 et 9 août accélèrent le dénouement en Extrême-Orient. Il ne s'agit plus de combattre les Japonais mais de rétablir la souveraineté française en Indochine.
Leclerc et d'Argenlieu doivent se rendre le plus vite possible à Saïgon ; le haut-commissaire s'installe à Chandernagor (Inde) tandis que Leclerc établit son PC à Trincomalee à Ceylan. Il est reçu par l'amiral Mountbatten, commandant suprême des forces alliées dans le sud-est asiatique, à son quartier général à Kandy, qui l'informe le 22 août de l'ampleur de la confusion en Indochine.
Leclerc réclame des moyens à Paris et se fixe pour objectif de reprendre en main la Cochinchine en profitant de la présence britannique. Il se fixe un programme ambitieux au Tonkin : installer le maximum de moyens politiques et militaires en s'appuyant sur les équipes que le Gouvernement a déjà envoyées ; maintenir et affirmer les droits français notamment vis-à-vis des Alliés, reprendre pied dans la zone chinoise dès l'arrivée des renforts et négocier sur le plan politique avec les représentants du mouvement Vietminh. Grâce aux renseignements transmis par Jean Sainteny et Jean Cédile, respectivement commissaires de la République à Hanoï et à Saïgon, il s'informe et mesure la complexité de la situation.
Le 13 septembre, arrive à Saïgon des détachements britanniques sous le commandement du général anglais Gracey qui proclame la loi martiale, le 21 septembre. Dans la nuit suivante, les Français avec l'aide de Britanniques, prennent le contrôle de tous les organes vitaux de Saïgon. L'adversaire vietminh réagit en se livrant au massacre de 150 civils français dans un quartier de Saïgon, le 24 septembre. Entre temps, les troupes chinoises du général Lou Han ont commencé à occuper le Tonkin. Les Anglais doivent aussi désarmer les forces japonaises et libérer les prisonniers français. Les transports maritimes rétablis, commencent à débarquer des troupes à Saïgon, où Leclerc arrive le 5 octobre.
Leclerc se fixe pour priorité de rétablir la confiance des populations indigènes et des Français d'Indochine abandonnés à leur sort depuis 1940. Le Tonkin et l'Annam sont en révolte ouverte ; les royaumes du Cambodge et du Laos demandent leur indépendance dans l'Union française ; la Cochinchine est moins touchée par la guérilla.
Pour Leclerc, rien ne peut être comme avant,même s'il lui faut quelques mois pour l'admettre. Il faut, selon lui, entreprendre la reconquête pour assurer la protection des intérêts nationaux et tenir des gages territoriaux pour négocier en bonne position, avec les nationalistes. Le 15 octobre, ses moyens sont renforcés avec l'arrivée d'une partie du groupement de la 2e DB aux ordres de Massu. Leclerc semble penser dès cette époque que la seule reconquête militaire ne suffira pas. Il lui faut aussi s'assurer de la tranquillité sur les arrières. Le Premier ministre cambodgien imposé par les Japonais, complote contre le prince Norodom Sihanouk et l'on peut craindre la naissance d'une République populaire. Le prince Monireth, oncle du roi, déclare à Leclerc le 8 octobre, que son pays veut rester dans l'Union française. Le cas du Premier ministre est réglé de façon expéditive le 15 octobre, -il est fait prisonnier- par le commandant Langlois et le capitaine Peschaud. Le Cambodgien est remis à la Sûreté française. Le problème est résolu.
En janvier 1946, le Sud-Annam, la Cochinchine sont sous contrôle français. Les combats ont coûté 630 tués et 1 000 blessés.
Les trois acteurs se rejoignent sur l'essentiel : la dernière étape de la libération est Hanoï.: Leclerc le dit à un membre de son cabinet Chaunac de Lanzac à Nha Trang début 1946 : " Je n'ai qu'une pensée que le drapeau français flotte à Hanoï "
Depuis l'été 1945, existe un gouvernement qui s'appuie sur un fort courant nationaliste. Jean Sainteny est la seule autorité française. Les quelques 20 000 Français font figure d'otages. Les troupes chinoises chargées de désarmer les Japonais manifestent une certaine hostilité aux Européens. Selon les ordres du gouvernement français, le Tonkin doit être l'ultime étape. De Gaulle envisage d'y stabiliser la situation politique en rétablissant le prince héritier Vinh San, Français libre, sur le trône de Huê. Mais un tragique accident d'avion met un terme à ce projet. La crise politique en France et le départ du général de Gaulle le 20 janvier 1946 rend bien secondaire le problème du retour au Tonkin.
C'est Sainteny qui mène les négociations et obtient le dénouement. C'est à Leclerc qu'il appartient de concevoir, de préparer et de mener à bien l'opération qui combine l'action militaire et la diplomatie. Il a les coudées franches parce que D'Argenlieu est à Paris pendant trois semaines à compter du 13 février 1946.
Depuis septembre 1945, Leclerc a établi un projet de débarquement au Nord mais il a pu mesurer les difficultés d'une reconquête militaire qui se heurterait aux Chinois et aux Annamites. Le pouvoir révolutionnaire y est solidement implanté. Il n'envisage donc de prendre pied au Tonkin qu'après une préparation politique et un accompagnement diplomatique avec l'accord de D'Argenlieu. Il faut selon lui conclure un accord avec Hô Chi Minh et il en prévient le Gouvernement en insistant pour que le mot indépendance soit prononcé.
Parallèlement des négociations s'ouvrent à Chungking avec les Chinois, et aboutissent à l'accord du 28 février 1946, la France renonçant à ses concessions et autres avantages en Chine, celle-ci obtenant une zone franche à Haïphong et des avantages commerciaux au Tonkin. L'évacuation des troupes chinoises doit être achevée le 31 mars. Il faut aller vite : le nord est au bord de la famine, la récolte de riz ayant été détruite par les inondations ; pour une question de marée, Leclerc veut débarquer ses troupes le 6 mars. un cessez-le-feu est conclu à Haïphong tandis qu'à Hanoï, Sainteny a pu conclure un accord avec Hô Chi Minh qui a fait de larges concessions. La République du Vietnam est reconnue " comme un état libre ayant son gouvernement (..) faisant partie de la Fédération indochinoise et de l'Union française ". Ces accords sont négociés et conclus par Jean Sainteny.
Le principe d'un référendum sur la question de l'unité des trois provinces est retenu. L'article 2 prévoit le retour de l'armée française au Nord et l'ouverture de négociations sur le statut futur de l'Indochine et les intérêts français au Vietnam. A noter, ces accords sont des " préliminaires ". Un référendum doit être organisé ; une conférence doit avoir lieu à Paris.
L'accord du 6 mars entre Hô Chi Minh et Sainteny a pour but immédiat la fin des hostilités dans tout le Vietnam. Hô Chi Minh a aussi accepté le principe de la spécificité de la Cochinchine. La convention militaire annexée prévoit la relève progressive des forces françaises par l'armée nationale.
Le 18 mars au soir Jean Sainteny considère sa mission accomplie : " Dans mon esprit, elle était également achevée et il ne me restait plus qu'à regagner la France où m'attendaient mes occupations du temps de paix " ;

3. LES DESACCORDS

Mais le climat politique n'est pas très satisfaisant. Le général Leclerc et Jean Sainteny sont bien les seuls à être convaincus du bien fondé de l'accord. Thierry d'Argenlieu, de retour de la métropole, critique leurs engagements.

Jean Sainteny est lucide : " Leclerc, qui depuis son arrivée au Tonkin avait eu l'occasion de constater par lui-même les effets de ce travail de sape, partageait mon point de vue l'appuyant de toute son autorité ".
Ces accords ont été menés avec l'accord du gouvernement à Paris dont le chef est Félix Gouin. Mais quel gouvernement ? L'instabilité est telle qu'elle fragilise la position française à l'étranger. L'application de l'accord est difficile ; le lieu même de la conférence, est source de désaccord : Paris pour Hô Chi Minh, Dalat (Sud-Annam) pour d'Argenlieu qui ne veut pas négocier d'Etat à Etat et limite la discussion au cadre strict de la Fédération indochinoise. D'Argenlieu reporte ses espoirs sur la création d'une République autonome de Cochinchine.
Si Thierry d'Argenlieu a accepté l'accord politique, la convention militaire annexée ne reçoit pas son approbation et il s'emploie à en limiter la portée à un tel point, qu'il contribuera à en annuler le bénéfice. Il évoque en privé un " Munich indochinois " et condamne les engagements de Sainteny et Leclerc pourtant conclus avec l'accord du gouvernement. D'Argenlieu reporte ses espoirs sur la création d'une république autonome de Cochinchine. Il est soutenu par les partis politiques (MRP et droite) hostiles eux aussi aux accords. Depuis le départ du général de Gaulle le 20 janvier, D'Argenlieu, qui s'estime le dépositaire de sa politique, durcit le cap. Il s'ensuit une tendance autocratique au pouvoir solitaire à Saïgon . Il pense par ailleurs que de Gaulle va revenir aux Affaires et ne veut rien compromettre en attendant.
La suite on la connaît : la conférence de Dalat (19 avril-11 mai) souligne les divergences entre Vietnamiens et Français. Le 1er juin est proclamée une république indépendante de Cochinchine, sous réserve des résultats du référendum prévu par la convention préliminaire du 6 mars. Rien n'est résolu : le Dr Tinh, chef du gouvernement cochinchinois se suicide le 10 novembre n'ayant pu empêcher la reprise de la guérilla.
Le gouvernement mène une politique de sape. Le 28 avril, Juin en route pour Chung King témoigne la confiance unanime du gouvernement, remercie le gal Leclerc, ses collaborateurs, et d'Argenlieu pour l'oeuvre accomplie.
Entre temps, le 13 mars, le gouvernement qui se garde bien d'apparaître comme le chef d'orchestre, conseille officieusement à d'Argenlieu, de susciter une contre-propagande pour faire avorter le référendum pour empêcher la réunion des trois Ky . Le 25 mai, Leclerc informe d'Argenlieu qu'il ne souhaite pas rester à son poste. D'Argenlieu se rend à Bayeux et consulte le général à Colombey le 20 juin sur le successeur de Leclerc et note dans son journal d'accord sur " Valluy " . Leclerc est promu général d'armée en juillet et nommé inspecteur des forces terrestres en Afrique du nord.
La suite est connue : la conférence de Fontainebleau n'aboutit pas. Le 2 août, Hô Chi Minh, déçu par les négociations, rencontre le général Leclerc à son bureau de l'hôtel Continental. Le 10 septembre, la conférence franco-vietnamienne se sépare brusquement sans être parvenu à un accord. Hô Chi Minh signe le 14 un modus vivendi avec Marius Moutet, ministre de la France d'outre-mer. Le président du Vietnam est de retour au Tonkin le 20 octobre.
Au Tonkin, l'application du modus vivendi se heurte aux problèmes posés par le contrôle douanier institué par les autorités françaises. Le 20 novembre, les combats reprennent à Haïphong que les troupes françaises réoccupent après le bombardement du port. Les unités vietnamiennes attaquent les installations françaises à Hanoï le 19 décembre, marquant ainsi le début de la guerre d'Indochine. Sainteny est lui-même blessé. Les extrémistes vietminh exploitent la situation tandis que les autorités françaises accumulent les maladresses. Dès lors Hô Chi Minh prend le maquis et se ferme à toute négociation .
Pour tenter d'endiguer le drame indochinois, Léon Blum, nouveau président du Conseil, demande à Leclerc de s'y rendre pour enquêter sur les nouveaux problèmes franco-vietnamiens. Blum est favorable à une reprise des négociations et à " un accord sincère sur la base de l'indépendance ".
Une mission identique est confiée à Marius Moutet, ministre de la France d'Outre-Mer, pour rétablir " une atmosphère de confiance, faire cesser les actes d'hostilité, dissiper les malentendus qui s'appliquent à l'application du modus vivendi ".
Le choix de Léon Blum ne tient pas au hasard. Leclerc a réussi la reconquête de la Cochinchine et de l'Annam, et le débarquement au Tonkin. Il est aussi choisi pour son réalisme politique considérant néanmoins Hô Chi Minh comme un ennemi de la France. Blum est favorable à une reprise des négociations et à un " accord sincère sur la base de l'indépendance " .
Leclerc quitte Paris le 25 décembre, accompagné des colonels Crépin et Repiton-Préneuf, et rejoint par le lieutenant-colonel Massu et le capitaine Peschaud. Il reste en Indochine jusqu'au 9 janvier.
De retour à Paris, Leclerc fait son rapport à un nouveau président du Conseil, Paul Ramadier dans lequel il condamne la mise en place d'un système d'administration périmé et la méconnaissance de l'évolution des autochtones. Il recommande un effort militaire substantiel et propose de porter l'effectif du corps expéditionnaire français à 115 000 hommes. Mais la solution doit être, pour lui, avant tout politique pour préserver l'avenir de l'Union française.
Paul Ramadier lui offre le poste de haut-commissaire qu'il refuse. La solidarité à l'égard d'un FFL a joué à plein. Il ne peut se résoudre à " trahir " d'Argenlieu et Pleven l'a prévenu qu'il aurait contre lui toute l'opinion publique.

Conclusion.

Dans ce drame indochinois, le général de Gaulle reste l'homme de l'ombre sans doute malgré lui, parce que les deux Français libres le consulte, d'Argenlieu, dépositaire et chancelier de l'Ordre de la Libération, le 20 juin, Leclerc pour la succession de D'Argenlieu en janvier 1947.
Cette courte période comprise entre août 1945 et mars 1946, offrait bien les possibilités d'une réelle négociation. Les trois hommes incarnaient pour Hô Chi Minh " les nouveaux Français " qui avaient été rebelles au gouvernement légal de la France issu de la défaite et qui avaient décidé de poursuivre la lutte. Pour lui, ils incarnaient cette France nouvelle avec laquelle il était possible de trouver une entente. Tous quatre avaient en commun d'avoir lutter contre les forces de l'Axe. Ce fut bien une " paix manquée " pour reprendre la formule de Jean Sainteny à cause du manque de volonté du gouvernement français.
Leclerc confie à Salan " Si nous ne nous donnons pas les moyens de revenir en force, ce sera une guerre sans fin ".
Sainteny, Leclerc, d'Argenlieu ont payé durement les conséquences d'une instabilité gouvernementale. Toutefois, ni Sainteny, ni Leclerc n'ont été des décolonisateurs : ils ont préconisé le maintien de l'influence française. Ils ont été néanmoins plus lucides et visionnaires qu'un d'Argenlieu sur les conséquences de l'évolution de la guerre.

 

Christine Levisse-Touzé.
Directrice du Mémorial du Maréchal Leclerc De Hauteclocque et de la Libération de Paris et Du Musée Jean Moulin (Ville de Paris)
Directeur de recherche associé à Montpellier III.