Lettre du Général Chaban Delmas au Général Koenig le 15 août 1944

(Sources : Mémorial Maréchal Leclerc de hauteclocque, Musée Jean Moulin, Mairie de Paris)

LETTRE DU GENERAL CHABAN-DELMAS AU GENERAL KOENIG

15 Août 1944

Mon Général,

Après trois jours de voyage, je suis arrivé à 180 kilomètres de Paris, que je conserve l'espoir d'atteindre la nuit prochaine. J'ai profité de mon passage dans la Bretagne libérée pour examiner la situation des Autorités civiles et celle des F.F.I. Voici les conclusions de cet examen.

1 - F.F.I. A l'Ouest de Rennes, l'avance américaine a été si rapide que les F.F.T n'ont pas eu le temps d'intervenir en liaison avec les Alliés. Elles ont libéré un grand nombre de villages et certaines villes comme Lachartre et La Flèche. A Rennes, j'ai rencontré le Lt. Colonel POWELL, très bien disposé. Il m'a demandé les contacts avec des chefs responsables. Les chefs départementaux F.F.I. vont lui être envoyés. J'ai fait un détour pour passer au Q.G. du Général PATTON. Il n'y étai pas mais j'ai travaillé avec le /Cl. GAFFEY, son chef d'Etat-major, sur les deux points suivants :

a) utilisation des F.F.I. sur les arrières : j'ai demandé que leur soient distribuées les armes allemandes stockées et gue leur soit fournie l'aide en matériel, essence etc... Les ordres et missions doivent leur être transmis par les éléments de liaison de telle manière que le commandement .local F.F.I. soit respecté. Il faudrait intervenir auprès du XIIe Groupe d'armées pour que les propositions du Général PATTON faites dans ce sens-soient entérinées.

b) utilisation prochaine des F.F.I. dans la région parisienne. Un système de liaison à travers les lignes sera monté dès mon retour à PARIS. Les points d'unité à l'Etat-Major Sème Armée - sont installés. Le nécessaire va être fait pour décentraliser jusqu'aux divisions. Au MANS, j'ai vu ORBITE, très en forme, venant de libérer La FLECHE et s'apprêtant à continuer. J'ai établi quelques contacts avec des officiers de liaison de l'armée américaine. Les difficultés ont trait aux relations F.F. Commandant de région militaire. Le préfet et ORBITE sont inquiets de voir la précipitation avec laquelle le commandant militaire veut substituer aux F.F.I. deux bataillons (dont un de 4 noirs !), encadrés par une nuée d'officiers et de sous-officiers de la dernière heure. Nous trouvons là une manifestation nette de l'esprit militaire dans ce qu'il a de faux et de rétrograde. Il est urgent d'envoyer à tous les commandants de région des ordres très précis, dans le cadre de l'instruction signée par le Général NOIRET. Tant que les F.F.I. conservent un rôle d'aide militaire à l'armée américaine, il me parait nécessaire de leur laisser leur organisation et leurs chefs. Le commandement territorial ne doit pas prétendre prendre le commandement. Il faut admettre que les F.F.I. sont des troupes assimilables aux unités combattantes utilisant au passage le territoire d'un commandement militaire mais ne relevant pas de ce dernier pour leur emploi. Cela ne doit pas faire obstacle à ce que le commandement territorial fournisse aux F.F.I. les moyens matériels dont il dispose, en particulier des uniformes. Lorsque la pacification de la région sera absolue, le choix sera alors donné aux F.F.I. entre l'incorporation volontaire et le retour à la vie civile avec remise des armes. Si nous n'agissons pas de cette manière, nous allons à des difficultés intérieures certaines qui ne pourront qu'inciter les Alliés à changer d'attitude. Je n'insiste pas, mais il faut agir vite, au MANS en particulier.

2 - POUVOIRS CIVILS Vu le Commissaire de la République, le Doyen à RENNES ainsi que le Préfet, BERNARD CORNU-GENTIL. Le Commissaire a l'air en selle. Le Préfet aussi. J'ai pu leur fournir quelques indications sur le rôle respectif de chacun des nombreux organes civils ou militaires, français ou alliés, qui fonctionnent actuellement. Dîner avec les officiers alliés. J'ai appuyé, au cours d'un entretien particulier avec le Colonel, sur 1a nécessité pour les Alliés de laisser l'administration française renouvelée remplir sa mission. Compréhension très grande. Si les Français, civils ou militaires, ne font pas de grosses bêtises, la partie est déjà gagnée. Au MANS, le préfet COSTA a fait un très bon travail. Rétablissant l'ordre par son action personnelle en l'absence des F.F.I. survenus trois jours après la libération de la ville. Il semble agir en politique et administrateur avisé. Très sûr.

3 - DELEGATION MILITAIRE Je confirme mon câble sur la nécessité de maintenir ORBITE comme d'ail leurs tous les Délégués régionaux et départementaux en place depuis assez longtemps pour bien connaître leur circonscription. Je me rallie entièrement à cette thèse. Il faut envoyer à chaque Délégué militaire des instructions précisant le nouvelle mission :

a) continuer à être vos officiers de liaison auprès des F.F. pour leur transmettre les ordres venant soit de vous, soit, directement, des alliés opérant sur place. Les moyens de remplir les missions seront demandés par eux soit à Londres, soit sur place, aux Alliés.

b) rôle général de conseil et de liaison auprès des diverses autorités françaises, civiles ou militaires. Ce deuxième rôle est très important.

4 - ACTION DES ALLIES CONCERNANT MON VOYAGE : Parfaite. Captain Millet depuis Londres. Major Mills depuis l'aérodrome XII Groupe d'armées - Major Dartlett depuis l'Etat-Major IIIe armée. Je vais les quitter dans un moment. J'ai une dizaine d'heures de bicyclette à faire si tout va bien. Je vous attendrai, mon Général, avec impatience et patience à la fois. Je vous prie d'admettre que mon dévouement est total.

 

signé : CHABAN