Extrait de l'Honneur de Commander du général CALLET

(Sources : Mémorial Maréchal Leclerc de hauteclocque, Musée Jean Moulin, Mairie de Paris)

Extraits de " L'Honneur de commander " du général Jean CALLET

"24 août, ce matin, pas de soleil.

Une aube livide, un ciel bas, sans horizon. Et la pluie, qui avait cessé de tomber durant la nuit, reprit avec les premières lueurs du jour.

Sur la route qui borde le "terrain", les blindés foncent, soulevant des trombes d'eau et de boue. Avec Etienne, mon observateur habituel, nous les regardons, ces chars, avec un sentiment d'envie. Eux, du moins, ne sont pas arrêtés par la pluie et la brume.

Ce soir, demain au plus tard, ils pénètreront dans la capitale, ils seront vainqueurs, alors que l'escadrille, rivée "au sol par la tempête, verra la victoire sans y participer. Pas d'éclaircies dans la matinée. La pluie tombe toujours, fine, pénétrante, engluant les appareils sur le terrain. Vers 13 heures, une jeep ruisselante de pluie, stoppe devant le P.C. de l'escadrille. Un officier de liaison de l'artillerie divisionnaire - le capitaine Righini - en descend, paraît chercher un instant, puis se dirige vers notre groupe. Et voici que nous recevons la mission attendue, mais inespérée.

"A l'approche de nos blindés, la capitale s'est soulevée. Retranchés dans leurs îlots, les Résistants tiennent tête à l'Allemand et fixent des forces adverses importantes. C'est la Préfecture de Police qui dirige les opérations et qui subit le choc principal des forces allemandes.

Les agents tiennent héroïquement, mais ignorent l'avance fulgurante de Leclerc et la prochaine arrivée de ses blindés. Des émissaires ont franchi les lignes, atteint le P C. du général où ils dépeignent la situation dramatique de ceux qui combattent dans Paris et qu'il faut à tout prix rassurer." Pas de moyen radio. La chasse ? trop longue à déclencher... Il ne reste à la disposition du général que ce petit "Cub" auquel sera confié le soin d'aller lancer sur la Préfecture de Police un message annonçant l'arrivée des troupes françaises. Telle est la mission demandée. Bien sûr, les possibilités de notre appareil sont faibles. Pas de blindage.Vitesse... sans rapport avec celle de a chasse ennemie.

Foin de tout cela, il ne s'agit pas de discuter des caractéristiques réglementaires, mais de réussir. Je demande un volontaire pour remplir les fonctions d'observateur. Sans attendre une seconde, Etienne se présente : l'équipage est prêt. Cependant, sous l'averse qui continue, le terrain devient impraticable.

Je tente de partir seul. Peine perdue : les rafales de vent et d'eau sont d'une telle violence que toute navigation sur cet appareil devient impossible. Il est 14 heures. Je me pose, découragé. Attendre. Il faut attendre l'éclaircie, tandis que les blindés passent en trombe et se rapprochent de la ligne de combat.

A 15 heures, sous le vent d'ouest qui balaye les nuages, une éclaircie sensible semble poindre dans la direction de Paris. Nous parvenons à décoller, avec difficulté, et rejoignons Arpajon, petit village qu'ont dépassé depuis peu les chars du premier échelon Et voici qu'à nouveau, l'ordre nous parvient de partir coûte que coûte, en profitant de l'amélioration des conditions atmosphériques, aussi brève soit elle. Etienne me regarde silencieusement. Je comprends, sans qu'il ajoute un mot, ce que signifie son regard : la mission, la mission la plus difficile, la plus périlleuse que l'on nous ait jamais confiée.

La chasse allemande encore active, la D.C.A., la descente sur l'objectif... Dans une heure, les jeux seront faits : vivants ou morts, disparus ou prisonniers, dans la victoire qui s'annonce." ** "Nous revêtons nos parachutes, bouclons nos ceinturons. Je regarde ma montre. Je me recueille un instant : "Seigneur, je remets mon âme entre vos mains". Il est 16 heures. Sur notre carte, l'itinéraire bien simple, en somme. Et dans ce Paris qu'il connaît à merveille, Etienne me guidera dans la descente sur la Préfecture de Police. Le moteur chauffe rapidement. Je m'installe au poste pilote.

Etienne s'assied derrière moi. Avant le décollage, je regarde avec avidité cette terre, ce sol sur lequel nous sommes vivants et forts. Cette phrase du chant des Francs me revient à la mémoire : "Les heures de la vie s'écoulent, nous sourirons quand il faudra mourir." Je trouve qu'il est difficile de sourire. Les équipages se sont rassemblés, sur la piste d'envol, au garde-à-vous, comme dans une haie d'honneur.

Le Cub, plein gaz, bondit sur la bande de la prairie... Les pouces se lèvent, oui, bonne chance, et que le "Seigneur vous garde". Le ciel s'est dégagé. Un soleil d'été réchauffe la campagne. Au sol, nos chars aux panneaux roses jalonnent la ligne avancée du combat. Ils sont désormais derrière nous. Maintenant, c'est la terre hostile. Chaque instant, chaque minute peuvent cacher une embûche. Nous avons pénétré dans le royaume interdit, en pointe d'avant-garde... Au trouble, à l'inquiétude du départ succèdent un calme étrange, une volonté déterminée : il faut vaincre ... et vivre.

Nous naviguons dans un silence absolu. Je joue avec les nuages. Dedans, dehors, la brume, le ciel bleu. Avec un spectacle dont chaque minute augmente la beauté. Dans une sorte d'extase, je répète au micro les phrases de Montherlant : "Savoir enfin ce qui compte et ce qui ne compte pas". J'entends Etienne enchaîner : "Nous en tenir ces clartés que nous allons délimiter sous le soleil de la mort".

Le soleil de la mort, oui, c'était cela, une sorte de griserie qui nous gagnait insensiblement, éliminait toute sensation de danger, rendait doux tout départ pourvu qu'il fut rapide. Je me sens invulnérable, protégé par des forces qui me dépassent. Invulnérable, dans la beauté de ce soir d'été. Je ne veux pas mourir, je ne peux pas mourir. Je repousse la mort, car je peux vivre dans cette campagne où la vie semble si douce.

Soudain à l'horizon, une ligne de toits qui miroitent : la banlieue. Paris ? Paris avec ses dômes, avec ses flèches. Au nord, le Sacré-Coeur. Paris que nous avions quitté depuis si longtemps, ville de nos illusions, de nos rêves et de notre jeunesse. Paris était là, comme endormie. Et, de toute la division, nous étions les premiers à avoir le privilège de contempler le visage de la bien-aimée, les premiers à lui offrir notre hommage amoureux. A nos pieds, le dôme doré des Invalides, la Cité, Notre-Dame. Nous regardons de tous nos yeux, oubliant tout danger, fascinés par ce spectacle espéré, mais qui nous paraît insolite, peut-être quelques secondes avant la fin... Nunc dimittis...

Je reconnais le Panthéon, la Préfecture de Police. Etienne me confirme l'objectif que nous survolons, à la verticale. Maintenant il faut descendre. Attention, je "pique". L'avion bascule, vire, plonge en tombant comme une feuille morte. Pour tromper l'adversaire, il faut apparaître comme un avion désemparé, allant s'écraser sur la Seine. Tout se passe bien. Pas de réaction. Dans les rues, personne. Un silence étonnant...

Je fixe l'objectif intensément. La cour de la Préfecture... Le parvis de Notre-Dame sur lequel un homme agite un fanion. La Seine, calme et tranquille. Sur le bas-port, ô miracle, dans la solitude du moment, un couple d'amoureux... La descente continue. Rien, pas un coup de feu. L'altimètre décroît. Voila, nous sommes a quelques mètres au-dessus des flèches de Notre-Dame, je redresse brutalement, en amorçant un virage circulaire autour de la Préfecture de Police, rasant les toits. "Message lancé", hurle Etienne dans le "biglophone". Je vois la banderole couleur d'or se dérouler. Mission remplie.

Il faut maintenant remonter mais... mais de la rive gauche, des mitrailleuses entrent en action. Comme des frelons, les traceuses passent devant l'appareil qui tente, lentement, de reprendre l'altitude nécessaire pour échapper au tir. Mais le "tir" est mal ajusté. L'adversaire surestime notre vitesse et sa correction, trop forte, fait passer la nappe de feu devant le fuselage.

Si je continue ma montée, il corrigera son tir qui deviendra fatal. Ma décision est prise : je rentre les épaules et je pique à mort sur les toits. En sentant l'avion basculer, Etienne me croit blessé, et, pour redresser, saisit la double commande de l'appareil. Je n'ai pas compris : j'imagine que les commandes ne répondent plus, sectionnées par le feu. Une seconde, deux secondes que sais-je ? Je réalise enfin et hurle à Etienne de tout lâcher, que je suis sain et sauf. Ca y est, bravo, l'appareil repart, je file au ras des toits... le tir s'arrête ! Nous piquons vers le sud, mais le tir reprend. Kremlin-Bicêtre, l'appareil est touché. Dans le crépitement des armes, l'essaim des traceuses nous entoure. Des trous dans les plans, un choc violent au train d'atterrissage, mais le moteur tourne toujours et l'avion continue sa route éperdue.

A droite, à gauche, en zig-zag, les tirs s'arrêtent, puis reprennent à Villejuif, à Arcueil, à Cachan, et je me demande si se tairont jamais ces mitrailleuses qui donnent l'impression de cracher de toutes parts. Nous quittons les toits, pour le vergers de banlieue. Nous volons à quelques mètres d'altitude. Le tir s'arrête. Là, tout près, derrière la crête qui se rapproche, c'est Montlhéry. Hurrah, ce sont les chars aux panneaux roses. Nos chars. Contact radio. Le P.C. du général est tout près d'ici, à Longjumeau. Une prairie me paraît accueillante. Allez, tout est fini. Nous atterrissons. "Mission remplie" . A l'atterrissage, clac, cheval de bois. L'avion se couche sur une aile : je ne m'étais pas aperçu que le train d'atterrissage avait été arraché par une explosion. Nous sautons de l'appareil vers lequel se précipitent les mécaniciens qui nous serrent dans leurs bras. Nous voici au P.C. où le général nous reçoit chaleureusement. Etienne fait un rapport détaillé de la mission, avec tous les renseignements qu'il a pu recueillir.

Le général et les officiers de son état-major nous écoutent attentivement. Voilà, c'est terminé. Leclerc nous félicite avec émotion et nous nous retirons sous les regards envieux et admiratifs de nos camarades. Sur la route de Longjumeau, les blindés foncent. Nous répondons en agitant les bras aux signaux des chefs de chars. Oui, les gars, nous étions dans Paris, il y a quinze minutes et nous voici de retour... A présent nous réalisons tout le danger couru et la Baraka qui nous a protégés. Je ris en regardant l'avion criblé de balles.

Je ris en répondant aux questions que l'on me pose. Je ris d'un rire nerveux, étrange, comme si j'avais perdu la raison En compagnie d'Etienne, je m'assieds sur le bord de la route. Salut, les chars maintenant, nous sommes à égalité, et nous pouvons participer à votre triomphe. Ce soir, demain ? Dans leur suite, un convoi hétéroclite de voitures civiles qui, bloquées par les événements, essayent de rejoindre Paris dans notre sillage. Des filles en short sourient aux soldats qui passent. Le canon gronde, tout près, là, derrière ces petits boqueteaux. Une guinguette a rouvert ses portes. La mélodie d'une vieille rengaine est interrompue par les brèves rafales des armes automatiques. On se bat à Wissous. On se bat à Verrières. On se bat déjà plus loin, presque aux portes de Paris. On se bat à la Croix-de-Berny.

On se bat avec une rage grandissante sur tous ces axes qui convergent vers Paris. On se bat, frémissants d'impatience, comme si ces résistances qui barrent la route, avaient juré de nous faire arriver en retard au rendez-vous que la capitale nous avait fixé. Avec le crépuscule, la dernière mission au P.C...., à Longjumeau, signalant que nos chars poussaient toujours de l'avant, par saccades, arrêtés à intervalles réguliers par des centres de résistance placés aux points névralgiques. Le soir tombe ; quelques fumées dans le lointain tendent un voile qui précède celui des ténèbres.

La nuit, tous les équipages sont rassemblés pour écouter les nouvelles qui se précisent ... Nos chars sont à la porte d 'Italie. Nos chars pénètrent dans Paris. . . "Le Champaubert " est à 1 'Hôtel de Ville.. . Mais la nuit est tombée impénétrable. Et nous nous allongeons sur le sol en pensant que la lutte reprendrait demain, sous le soleil de la Victoire et de la Libération.