La secrète entente De Gaulle Leclerc pour la Libération

(Sources : Mémorial Maréchal Leclerc de hauteclocque, Musée Jean Moulin, Mairie de Paris)

La secrète entente de Gaulle-Leclerc pour la Libération Alain de BOISSIEU

Revue des Sciences morales et politiques 0751-5804196/011

$ 4.00 Gauthier-Villars

Est-il possible de transmettre un témoignage sur un ou plusieurs événements historiques un demi-siècle après ceux-ci ?

Je réponds par l'affirmation si ces événements ont fait l'objet de comptes-rendus écrits, c'est en effet le cas dans les Années où toute mission doit être suivie d'un compte rendu.

Les témoignages dont il s'agit, lors de cette communication, sont pris dans mon premier livre de souvenirs " Pour combattre avec de Gaulle... ".Ils ont été écrits, il y a plus de 20 ans, à l'aide de notes et comptes rendus faits à l'époque des événements dont il s'agit.

Ces notes et comptes rendus sont déjà déposés au service historique de l'Armée dans un fonds à mon nom. Ils peuvent être consultés avec mon autorisation, plus tard celle de mes descendants.

Comment le général Leclerc a-t-il été nommé par le général de Gaulle gouverneur militaire de Paris par intérim, dès le mois de décembre 1943 à Alger ? Et comment a-t-il reçu sa mission S de libération de la capitale avec la 2e D.B. ? Ce sera l'objet du début de cette communication.

J'apporterai ensuite un témoignage sur les projets du général de Gaulle vis-à-vis de l'Indochine, avant son départ du Gouvernement, le 21 janvier 1946.

Je me trouvais en cette fin d'année 1943, muté, d'officier de liaison du 3e Bureau Opérations que j'étais, depuis la Tunisie, au rôle de commandant du P.C. avant du général Leclerc et d'un escadron dit " de protection ", composé d'un peloton de cinq chars légers aux ordres de Pierre de La Fouchardière et de deux pelotons de six obusiers de 75 aux ordres d'Hervé de Lencquesaing et de Philippe Duplay. Ces douze obusiers primitivement destinés, sur les tableaux d'effectifs américains, à la défense du quartier général, puis de la base arrière de la division, ainsi que les cinq chars légers, avaient été regroupés en un escadron, sur ordre du général Leclerc. Il voulait ainsi faciliter leur instruction et surtout avoir à son entière disposition une réserve de feux extrêmement mobile, prête à bondir d'un axe de progression vers un autre, afin de faciliter lui-même certaines manoeuvres d'infiltration et de débordement de ses groupements tactiques. Mais le général Leclerc se servait encore de moi pour exécuter certaines missions de liaison, notamment auprès du général de Gaulle à Alger, puisqu'il savait que j'avais servi à Londres à l'état-major particulier du chef de la France Libre par périodes alternées en 1941 et 1942.

Le 6 décembre 1943, porteur d'une lettre du général Leclerc au général de Gaulle, je m'envolai pour aller sur un Dakota de lignes américaines. Dans l'après-midi les aides de camp me firent entrer dans le bureau du Général, entre deux audiences. Le général de Gaulle lut la lettre du général Leclerc, puis me demanda quelques renseignements complémentaires sur l'état de préparation de la division. Il m'annonça qu'un mémorandum, signé des deux coprésidents du C.F.L.N., avait été adressé le 18 septembre à Roosevelt, à Churchill, à Staline, dans lequel il était dit, au sujet de l'emploi des Forces Françaises, qu'il faudrait qu'au moins une division blindée soit transportée à temps en Angleterre pour assurer la libération de Paris.

Il sourit quelque peu de la crainte exprimée dans sa lettre par le général Leclerc de voir une autre division que la 2e D.B. choisie pour cette mission de débarquement en France. " Vous direz au général Leclerc que j'attache une telle importance à ce que ce soit sa division, que, s'il le fallait, les matériels d'artillerie qui lui manquent seraient pris dans une autre grande unité. Quant au régiment de tanks destroyers, il faudra que le général Leclerc en choisisse un parmi ceux qui sont déjà formés...

Votre division sera, je l'espère fermement, mise à la disposition du commandement allié en Europe, mais dites bien au général Leclerc qu'il se peut que j'aie besoin de lui pour une mission nationale essentielle, que dans ce cas il ne devra obéir qu'à mes seules instructions. Comme l'ambiance avec les Alliés n'est pas bonne, tout peut arriver. Les politiciens américains manoeuvrent contre moi, en particulier Roosevelt veut imposer l'A.M.G.O.T. (Administration militaire des territoires occupés) en France, ainsi qu'une monnaie imprimée par le Trésor américain. Tout ceci est intolérable et à la première occasion je rentrerai en France avec ou sans le consentement des Alliés. De ceci vous ne devez parler qu'au général Leclerc qui doit conserver la chose secrète, même pour ses plus proches collaborateurs. Si les Alliés se doutaient de quoi que ce soit, ils trouveraient n'importe quel prétexte pour ne pas transporter la 2e D.B. en Angleterre. Je dois voir le général Eisenhower le 24 décembre, tout se décidera lors de cette conversation. A la différence de Roosevelt qui ne comprend rien aux affaires françaises et qui, de surcroît, n'aime pas la France - j'en ai maintenant la preuve - Eisenhower, lui, comprend nos problèmes politiques. Enfin le comportement des troupes françaises du général Juin en Tunisie ou en Italie lui a montré, en tant que commandant en chef, tout le parti qu'il pouvait en tirer. Faites le nécessaire, bien entendu, pour essayer de trouver ces canons automoteurs des trois régiments d'artillerie qui vous manquent, mais dites bien au général Leclerc de ne pas se tracasser. Si j'obtiens le transport d'une division, c'est la sienne qui ira en Grande-Bretagne ".

Je rentrai donc par avion à Temara où le général Leclerc fit un accueil enthousiaste à mon compte rendu. Il avait le bon sourire des grands jours, il ne tarit pas d'éloges sur la clairvoyance du général de Gaulle, sur son opiniâtreté, sur sa vision politique et stratégique des grands problèmes, puis après un moment de silence, il murmura : " Apprêtez-vous à repartir pour Alger avant l'entretien du général de Gaulle avec Eisenhower, je veux que le Général sache que j'ai bien compris ce qu'il attendait de moi ".

Le 14 décembre, je repartis pour Alger avec une nouvelle lettre du général Leclerc pour le général de Gaulle. Je fus reçu le lendemain aux Glycines, le Général lut la lettre du général Leclerc qui rendait compte qu'il avait parfaitement compris ce que son chef attendait de lui, mais il faisait remarquer que sa division ne pourrait être prête à embarquer que si quelques décisions, concernant ces fameux matériels et régiments qui lui manquaient, étaient prises prochainement. Le général de Gaulle se pencha pour écrire une réponse dont il me donna connaissance, comme il le faisait toujours lorsque le sujet méritait quelques explications complémentaires de la part du messager. La lettre confirmait que les pourparlers pour transporter la 2e D.B. étaient en bonne voie avec l'état-major du général Eisenhower que le général de Gaulle devait voir seulement dans quelques jours. Les bateaux fort heureusement avaient été trouvés ; ce seraient ceux qui feraient mouvement de Méditerranée vers l'Angleterre, afin de se mettre en place pour le débarquement en Normandie le jour " J ".

Parmi les commentaires du général de Gaulle, je retins surtout ceux-ci. Le président Roosevelt aurait fait savoir à M. Churchill au printemps que l'existence du C.F.L.N. n'était concevable que si ce Comité " se séparait de certains membres comme André Philip, tiède vis-à-vis des Alliés, et faisait entrer dans ses rangs des " hommes forts " tels que Jean Monnet ". De plus, Roosevelt affirmait devant les Britanniques qu'il faudrait " considérer la France comme militairement occupée et gouvernée par des généraux anglais pendant six mois, voire même un an ". Etant donné la tension qui existe entre le président (?) et Roosevelt, par voie de conséquence avec Churchill, il se peut que toute communication télégraphique soit coupée entre Alger et le général Koenig, délégué militaire français à Londres, c'est-à-dire entre de Gaulle et Leclerc, il faudra donc que le commandant de la 2e D.B. ne se laisse jamais enfermer dans des missions purement tactiques, au seul profit du commandement allié. Il faudra qu'il puisse se dégager éventuellement pour une mission purement nationale et française, par exemple le rétablissement de l'autorité de l'Etat à Paris. " Parmi les hypothèses pour mon retour en France, il y a l'entrée à Paris avec votre division ! Tout ceci est à l'étude ", ajouta le général de Gaulle qui prit une autre feuille de papier sur laquelle il inscrivit qu'il nommait le général Leclerc gouverneur militaire de Paris par intérim, ajoutant verbalement que le gouverneur en titre désigné par le gouvernement serait " le général Koenig qui était au courant de cette mission et devait la faciliter par tous les moyens ".

Le général de Gaulle me fit remarquer que ce papier devait être " très secret ". Il m'envoya le faire taper sur-le-champ par sa secrétaire particulière en un seul exemplaire que devait détenir le général Leclerc et lui seul. Je fis taper le document et le rapportait au général de Gaulle qui le signa, le data et me le rendit pour le mettre dans l'enveloppe que je cachetai en sa présence. Ce document, le général Leclerc le conserva sur lui ; il me montra en Angleterre où il le détenait, dans son portefeuille, au cas où il lui arriverait un accident, et me dit que le commandant de Guillebon était au courant, mais lui seul.

Comment se réalisa la libération de Paris ? Le 7 avril 1944 le général de Gaulle vint inspecter la 2' D.B. au Maroc à la veille de son embarquement pour l'Angleterre. Aux officiers et sous-officiers supérieurs rassemblés dans la grande salle du Casino de Temara, il leur dit qu'il avait confiance en eux, qu'il le leur prouverait, qu'ils recevraient une mission nationale essentielle, sans préciser laquelle, mais au général Leclerc, en particulier, il confirma que ce serait la libération de Paris, que le général Eisenhower, futur commandant en chef, en avait pris l'engagement lors de ses adieux à Alger fin 1943.

Lorsque le 20 août 1944 le général de Gaulle apprend de la bouche du Commandant en chef qu'il n'a pas l'intention de prendre Paris maintenant, il lui fait remarquer que cette attitude ne pouvait convenir au chef du Gouvernement provisoire de la République française, alors que Paris était en insurrection.

Le 21 août le général de Gaulle écrivit depuis Rennes à Eisenhower : " Je crois qu'il est vraiment nécessaire de faire occuper Paris au plus tôt par les forces françaises et alliées, même s'il devait se produire quelques combats et quelques dégâts à l'intérieur de la ville. S'il se créait maintenant dans Paris une situation de désordre, il serait ensuite difficile de s'en rendre maître sans sérieux incidents et cela pourrait même gêner les opérations militaires ultérieures. Je vous envoie le général Koenig, nommé gouverneur militaire de, Paris, pour étudier avec vous la question de l'occupation, au cas où, comme je le demande vous décideriez d'y procéder sans délai ".

Dans ses Mémoires de guerre, le général de Gaulle répète ce qu'il m'avait dit à Alger le 6 décembre : " ...l'affaire était à mes yeux d'une telle importance nationale que j'étais prêt à la prendre à mon compte et si le commandement allié tardait trop, à lancer moi-même sur Paris la 2e D.B. ".

Le 21 août, également, de son P.C. avancé de Fleuré, devant Argentan, le général Leclerc écrit au général de Gaulle : " Depuis huit jours le commandement allié nous fait marquer le pas, on m'a donné l'assurance que l'objectif de ma division était Paris. Mais, devant une pareille paralysie, j'ai pris la décision suivante : Guillebon est envoyé avec un détachement léger... direction Versailles, avec ordre de prendre le contact, de me renseigner et d'entrer dans Paris si l'ennemi se replie Je ne peux malheureusement en faire de même pour le gros de ma division pour des questions de ravitaillement en carburant et afin de ne pas violer ouvertement toutes les règles de la subordination militaire. Voilà, mon général, j'espère que dans quelques jours vous vous poserez à Paris ".

Le 22 août à midi, le général de Gaulle répond : " J'approuve votre intention. Il faut avoir un élément au moins au contact de Paris sans délai. J'ai vu Eisenhower, le Général Koenig est envoyé vers lui, ainsi que le général Juin. Ils sont porteurs d'une lettre de moi qui insiste. Je coucherai ce soir au Mans et tâcherai de vous rencontrer demain ".

Le 23 août, message du général Leclerc à Rambouillet au général de Gaulle à Chartres : " Guillebon a pris le contact avec pas mal d'Allemands. Les F.F.I. ont peut-être libéré l'intérieur de Paris à l'heure actuelle, mais la périphérie est encore solidement tenue avec artillerie, chars et antichars, mines, etc. J'engagerai donc l'opération demain matin au petit jour ".

Le général de Gaulle répond par l'intermédiaire du capitaine Janney, sur du papier à en-tête de la préfecture d'Eure-et-Loir, en disant au général Leclerc qu'il le verrait le soir même à Rambouillet. Il termine par une formule inusitée chez lui : " Je vous embrasse ". En fin d'après-midi, le général de Gaulle arrive à Rambouillet, il demande aussitôt à voir le général Leclerc. Le P.C. avant est à peine installé, si bien que les cartes du général commandant la division ne sont pas encore renseignées, c'est en définitive avec mon porte-cartes, que je venais de mettre à jour, que le général Leclerc se rend au château de Rambouillet.

Là, le général de Gaulle lui donne l'accolade, le félicite de l'action remarquable de sa division en Normandie et lui demande comment il compte s'y prendre pour conquérir Paris avec une division blindée.

Le général Leclerc fait un exposé " extrêmement clair ", de l'avis du général de Gaulle, situant bien les possibilités de l'ennemi et évaluant son état d'esprit, qui commence à flancher dans Paris, mais qui demeure élevé à la périphérie. Les unités allemandes venant de Normandie sont formées de combattants chevronnés, ce sera dur. Le général, commandant la 2e D.B., conclut qu'il pensait être dans Paris le 24 au soir, c'est alors cette phrase historique : " C'est égal, Leclerc, libérer Paris avec une division blindée, nul chef français n'a jamais eu une chance plus grande, mais nul ne l'a mieux méritée. La chance des généraux en temps de guerre c'est le bonheur des gouvernements et des peuples ".

Le général de Gaulle reprend la parole et décrit devant le général Leclerc la situation politique dans Paris telle qu'il la voit. Il lui dit le dernier télégramme du 18 août du général Chaban-Delmas, délégué militaire du G.P.R.F. dans Paris, au général Koenig, à son retour d'une mission de liaison en Angleterre "Ai trouvé situation Paris très tendue, grève Police, Postes et Cheminots, avec tendance croissante grève générale. Peuple parisien répandu dans les mes, croit entendre canons et attend heure en heure arrivée Alliés. Toutes conditions préparatoires à insurrection sont réalisées. Des incidents locaux soit fortuits, soit provoqués par ennemi ou même groupements Résistance impatients, pourraient entraîner troubles graves avec représailles sanglantes pour lesquelles l'ennemi semble avoir pris décision et réuni moyens... Situation aggravée sans cesse par paralysie services publics : plus de gaz, une heure et demie d'électricité par jour, l'eau manquant dans certains quartiers, ravitaillement déficient, impression personnelle d'ambiance très lourde. En conséquence si situation militaire le permet, nécessaire que interveniez auprès des Alliés pour demander occupation rapide Paris. Si impossible, serait urgent nous prévenir par câble pour consignes à donner et alerter population officiellement de façon nette et précise par B.B.C. pour éviter nouveau Varsovie. " Quartus " Alexandre Parodi et " Algèbre " Colonel Ely en plein accord avec moi sur tous ces points. Signé, Arc Chaban-Delmas ".

Le général de Gaulle fait part ensuite au général Leclerc de ses difficultés avec certains membres du C.N.R. qui voudraient s'ériger en gouvernement, il lui parle de ses intentions de se rendre dans la capitale, non pas à l'Hôtel de Ville, mais 14 rue Saint-Dominique au ministère de la Guerre, à l'endroit d'où il est parti en 1940 comme sous-secrétaire d'Etat, n'ayant jamais démissionné de sa charge. Ce n'est qu'ensuite qu'il irait à la Préfecture de Police et peut-être à l'Hôtel de Ville saluer le Comité de libération de Paris et éventuellement le C.N.R. s'il est là.

Au moment d'écrire Paris brûle-t-il ?, Dominique Lapierre vint me voir à Saint-Germain-en-Laye, où je commandais la 2e brigade blindée, héritière des traditions et, à ce moment-là, dépositaire de certaines archives de la 2e D.B. Je lui parlai de cet ordre qui prouvait que c'était à Alger, en 1943, que s'était décidée la libération de Paris par la 2e D.B. Mais peut-être ne m'a-t-il pas cru ? Toujours est-il qu'il n'en est pas question dans son livre, cependant remarquable de vérité par ailleurs.

Quand le film sur " la libération de Paris " fut tourné, j'écrivis à Marie-Madeleine Fourcade, qui supervisait amicalement le tournage au nom de la Résistance, pour lui rappeler ce fait historique. Elle fit tout ce qui était humainement possible auprès du commanditaire américain du film, qui était prêt, je dois l'écrire, à introduire cet événement dans le scénario. Mais, comme si ce témoignage gênait ceux qui avaient bâti d'autres versions sur les responsables de la libération de Paris, il n'en fut pas question dans le film.

L'intervention du président Gaston Palewski, au courant comme moi de cette décision de libérer Paris à l'aide de la 2e D.B. prenant ses origines à Alger en 1943, on ajouta seulement) l'arrivée de l'avion du général de Gaulle, à bout d'essence, au-dessus de Maupertuis près de Cherbourg le 20 août à 8 heures, mais ce n'est pas là que s'est jouée la libération de Paris. Elle a pris corps dans ce memorandum de septembre 43 et dans cette directive verbale puis écrite du général de Gaulle au général Leclerc en décembre 43 en Algérie.

Ensuite c'est la ténacité, la foi, l'esprit manoeuvrier, l'audace de Leclerc, son opiniâtreté à rester dans la ligne de pensée de son chef qui ont fait le reste. C'est le plus bel exemple de fidélité qu'ait jamais donné un subordonné de grande classe aux directives qu'il avait reçues de son gouvernement. Alors pourquoi le taire devant l'Histoire ?

Je veux également apporter un témoignage sur un autre point qui intéresse aussi les rapports du général de Gaulle avec le général Leclerc au sujet de l'Indochine. La question que l'on me pose souvent est celle-ci : " Pourquoi le général de Gaulle a-t-il nommé deux autorités en Indochine, l'amiral d'Argenlieu et le général Leclerc ? " Je réponds : parce que tous les territoires de la France Libre pendant la guerre ont été administrés par un Haut-commissaire ou Délégué général et par un général ou amiral commandant supérieur des Forces armées. Ce fut vrai pour l'A.F.L., pour le territoire du Levant et pour le Pacifique. Ce fut même la réussite de l'amiral d'Argenlieu avec les Américains, après une crise grave dans le Pacifique, qui orienta le général de Gaulle dans son choix. De plus il fallait remplacer à son avis un amiral, l'amiral Decoux, qui avait fortement marqué l'Indochine, par un autre officier général de la Marine pour la relève.

Le colonel Leclerc et le commandant d'Argenlieu s'étaient de plus fort bien entendus au moment de la campagne du Gabon en 1940, il n'y avait donc pas de raison qu'il en soit autrement en Indochine en 1945.

Enfin l'amiral d'Argenlieu (alias R.-Père Louis de la Trinité) avait demandé à rentrer dans son Ordre des Carmes, et Rome avait fait savoir qu'il était réclamé par le Saint-Siège dès que possible. La mission ne serait donc que temporaire. Le général Leclerc, ou un autre, assurerait la suite avec un Haut-commissaire civil, dans l'esprit du général de Gaulle. Quelle politique pour l'Indochine ?

On a accusé l'amiral d'Argenlieu de ne pas avoir parlé aussitôt d'indépendance Mais ce n'était pas an Haut-commissaire en Indochine, c'était au gouvernement de la France, hésitant, de le faire.

Il est certain que le départ du général de Gaulle a considérablement gêné le gouvernement et l'amiral d'Argenlieu, qui avait quitté Paris avec l'éventualité d'utiliser la carte du prince Vinh San, ancien Empereur d'Annam, en le rétablissant sur son trône, avec extension de ses pouvoirs sur le Tonkin puis la Cochinchine, prévoyant en effet l'indépendance à terme et une confédération avec les territoires du Viêt-Nam, du Cambodge et du Laos.

Le prince Vinh San, fils de l'Empereur Thantaï (de la lignée la plus ancienne des Gialongs qui avait abdiqué en 1907 à la suite de difficultés de santé) avait remplacé son père sur le trône à la suite d'un conseil de famille. Il fut malheureusement mêlé en 1916 à un complot d'étudiants. Avouant sa responsabilité, il fut exilé dans l'île de La Réunion par le Gouvernement de la Ille République. Il arriva à Saint-Denis le 21 novembre 1916 avec sa mère et son père malade, il n'avait que 16 ans.

Pris dans l'ambiance de la jeunesse de La Réunion il devint un lycéen brillant, particulièrement doué en science et remarquable spécialiste radioélectricien, puis la guerre de 1939 arriva.

Après le 18 juin 1940, il se signale par message secret en tant que " gaulliste ", désirant continuer la guerre, à ses voisins anglais de l'île Maurice. Ceux-ci lui demandèrent de rester à La Réunion mais de maintenir le contact avec eux. Ils se présentèrent même comme des représentants de la France Libre et lui firent passer des moyens pour établir et entretenir un réseau. C'est grâce à ce réseau que le ralliement de l'île de La Réunion à la France combattante se réalisera sans difficultés en décembre 1942 entre Français et sans intermédiaires.

Lorsque le torpilleur FNFL " Léopard " du commandant Evenou Richard arriva à La Réunion, le prince Vinh San, qui portait le nom de Duy Tan, s'engagea comme marin-radio sur le bâtiment et y servit en opérations pendant plusieurs semaines. Le général Legentilhomme, Haut-commissaire pour les possessions françaises de l'Océan indien, qui avait servi en Indochine avant guerre, et connaissait l'affaire Duy Tan, ayant appris la chose le convoqua.

Il le félicita de son attitude et lui proposa de l'envoyer en Angleterre pour suivre un stage de formation à l'Ecole des Cadets de la France Libre, afin de le nommer officier. Duy Tan, remercia.

À la suite de manoeuvres diverses du commandement à Madagascar, après le départ du général Legentilhomme et le mien vers l'Afrique du Nord, Duy Tan fut employé comme sous-officier interprète et du chiffre à Tananarive et n'alla pas en Angleterre.

Après le coup de force des Japonais en Indochine le 9 mai 1945, le général Legentilhomme, qui commandait la Région militaire de Normandie, fut convoqué par le ministre des Armées, M. Diethelm, qui avait servi aussi en Indochine avant guerre, pour le consulter au sujet du prince Vinh San.

Le général Legentilhomme fit part de sa déception de ne pas avoir été suivi dans ses projets au sujet du Prince et qu'à on avis le faire venir en France rapidement pour voir ce que l'on pourrait faire avec lui pour l'Indochine.

Il suggéra au ministre de me confier l'accueil du Prince en France, puisque je l'avais connu pendant la guerre à La Réunion.

Alors que j'étais dans la région de Châteauroux avec mon unité de la 2e D.B., je fus convoqué par M. Diethelm m'annonçant que j'étais chargé de cette mission, pour cela je serai aussitôt détaché puis affecté au cabinet militaire du général de Gaulle. Le général Leclerc, mis au courant, tout orienté, comme moi, vers la fin de la campagne d'Allemagne, envoya un télégramme de protestation qui n'eut aucun effet sur le général de Gaulle.

Je reçus donc le prince Vinh San, en juin 1945 et lui fis visiter un certain nombre d'unités qui venaient de terminer victorieusement la guerre en Allemagne.

Notre collaboration se poursuivit à Paris au cabinet militaire.

Bien qu'il y existât à l'époque, rue Saint-Dominique, un comité de l'Indochine qui se réunissait régulièrement, dont le gouverneur de Langlade assurait le secrétariat, je continuai à garder le contact avec le prince Vinh San.

Lors d'un de ses passages par Paris il me remit un exemplaire de ce qu'il appelle " son testament politique ". Il y travaille depuis mars 45, me dit-il. Ce programme contient trois idées-forces :

- Réunion des trois KY (Tonkin, Annam, Cochinchine).

- Indépendance absolue sans aucune réserve.

- Alliance étroite avec la France.

Le prince suit avec attention la situation en Indochine où il a des correspondants. Il m'apprend qu'à la suite de l'arrivée de Leclerc et des opérations militaires de ses troues, des dissidences commencent à se produire au sein du Viêt-Minh. A son avis, l'heure approche d'un règlement politique, seul capable d'amener la paix et la réconciliation dans les esprits.

Ce règlement politique l'inquiète. Il me parle souvent de la déclaration du G.P.R.F. du 24 mars 1945. Il y voit l'oeuvre des bureaux de la " rue Oudinot " qui parlent encore de colonies, d'Empire colonial, de souveraineté française, d'administration directe. " Ils ne veulent entendre parler, me dit-il, ni d'indépendance, ni d'esprit national, ils nient l'existence d'une Nation, d'une Patrie vietnamienne, c'est inquiétant ". Je lui fais remarquer que ce texte a été publié, il y a plusieurs mois, avant le coup de force du 9 mars, et que, de plus, il prévoit la consultation des intéressés, donc il est négociable. Il en convient. Pour Vinh San, le salut est dans la réunion des trois KY, qui se ressemblent par la race, par l'histoire, par la langue. Des alliances avec le Laos et le Cambodge doivent être scellées avec un organisme fédérateur sous l'autorité de la France. Il faut enfin une association étroite, mais sans aucune sujétion avec la France, au point de vue économique, sans aucune réticence puisqu'on lui confierait l'armée et la diplomatie pendant plusieurs années.

Je rends compte de tout cela en haut lieu et quelques jours plus tard il m'est annoncé que le général de Gaulle recevrait le prince Vinh San le 14 décembre. Les deux hommes se mirent d'accord, sur beaucoup de points, au cours de cet entretien. E.-P. Thébault, magistrat, ancien directeur de cabinet du, gouverneur Capagory à La Réunion, qui était un fidèle ami du prince, se trouvant à Paris, l'a rencontré après son entrevue avec le général de Gaulle ; il a écrit ce récit dont je partage entièrement les conclusions. " Pour l'un comme pour l'autre, l'heure n'est pas aux discussions secondaires et aux marchandages. De Gaulle voulait avant tout juger l'homme qu'on lui présentait comme capable de résoudre l'imbroglio indochinois ; il verrait ensuite comment il lui ferait admettre ses idées... Pour Vinh San l'essentiel était de reprendre sa place dans son pays sur un trône qu'il n'avait jamais abandonné. L'un comme l'autre espéraient bien parvenir à se convaincre mutuellement ou tout au moins à s'entendre ; et puis l'essentiel ne consistait-il pas pour la France à reprendre sa place en Indochine et pour Vinh San à y ramener la paix et la prospérité ; son pays était épuisé par la guerre, désorganisé, désemparé... Le plus pressé, c'était de remettre de l'ordre dans la maison, de ramener le paysan à sa rizière et l'ouvrier à son usine, bref de rétablir l'économie de ce pays. Et l'on verrait bien ensuite comment s'entendre sur les modes de gouvernement, les rôles, les droits et les devoirs respectifs de chacun. De Gaulle dans la page de ses Mémoires le montre très nettement : " Je le recevrai pour voir avec lui d'homme à-homme ce que nous pourrons faire ensemble ". C'est donc sans plan nettement défini qu'il reçoit le prince Vinh San. Il veut juger l'homme, lequel ne veut qu'une chose : qu'on le replace à la tête de l'Annam.

Dans une lettre à E.-P. Thébault, le prince écrit de son côté, à la suite d'entretiens avec des collaborateurs du Général : " C'est fait, c'est décidé, le Gouvernement français me replace sur le trône d'Annam, de Gaulle m'y accompagnera lorsque je retournerai là-bas. Quand ? De Gaulle envisage les premiers jours de mars ; d'ici-là on va préparer l'opinion tant française qu'internationale, qu'indochinoise. En outre, il faut mettre sur pied une série d'accords à passer entre les deux gouvernements. Demain à Hué, à Hanoï, à Saigon, deux drapeaux flotteront côte à côte, celui de la France, avec ses trois couleurs et celui du Viêt-Nam avec ses trois barres symbolisant ses trois KY ".

Comme je demandais au prince Vinh San, à mon tour, si le fait de revenir dans son il me répondit tout net : " Mais je n'ai besoin ni d'investiture, ni d'intronisation, je suis légalement l'Empereur. Je n'ai pas abdiqué. Je rentre chez moi avec le général de Gaulle. Exactement comme il est rentré chez lui à Bayeux. Mais c'est un honneur pour moi d'accomplir ce geste à ses côtés. D'ailleurs tout cela sera sanctionné par une consultation populaire, si les Indochinois ne veulent plus d'Empereur on changera la Constitution ".

Il avait été fasciné par la personnalité du général de Gaulle. Avant de le rencontrer il admirait son oeuvre, mais quand il l'eut vu et parlé avec lui, il fut littéralement conquis. " Après avoir sauvé la France Libre, il va sauver l'Indochine ", me dit-il. Son départ pour La Réunion était fixé au 24 décembre. Disant au revoir à E.-P. Thébault, il examine froidement l'avenir avec beaucoup de courage. " Je vais donc retourner en Indochine, peut-être pour y recevoir une bombe, c'est le destin et l'on n'y échappe pas. Le poignard, la balle ou la bombe, c'est le destin des princes. J'envisage cette perspective sans peur et sans effroi. Le jour où je tomberai ainsi, j'aurai accompli mon destin et en tous les cas j'aurai fait mon devoir, celui que ma naissance m'a imposé, j'aurai fait ce pourquoi je suis prince. Mais je ne me déroberai pas. Si je meurs je veux qu'on inscrive sur ma tombe l'épitaphe suivante : "J'ai conscience d'avoir servi la France comme j'ai servi mon propre pays".

Le prince Vinh San prit passage sur un avion Lockheed Lodester des lignes aériennes françaises qu'exploitait le colonel de Marmier. C'était peut-être l'appareil que nous avions pris pour aller du Caire à Nairobi, à Djibouti ou à Madagascar. Ce type d'appareil n'avait pas un long rayon d'action, il avait besoin de faire beaucoup d'escales. C'est ainsi que, parti de Paris le 24 décembre, il était à Fort-Lamy au Tchad seulement le 26 décembre, après avoir fait étape à Alger. L'appareil quittera Fort-Lamy le 26 à 13 heures 50 pour une nouvelle escale. Vers 18 heures 30 G.M.T., près du village de Bossako, subdivision de M'Baiki, l'avion s'écrasait, il n'y eut aucun survivant. Erreur des instruments, erreur de navigation, attaque par la foudre ce qui expliquerait le silence de sa radio, ou plus simplement une tornade sur Bangui qui aurait empêché le pilote d'atterrir ?

Celui-ci aurait alors recherché une clairière ou une piste hors de la forêt au nord de Bangui vers la vallée de la Lobaye, car l'avion s'est écrasé à proximité d'une colline dont il écrêta les arbres... Il cherchait donc à atterrir. Le général de Gaulle fut très affecté par cette mort du prince Vinh San. Lors d'un dîner chez lui, à la villa de Neuilly, le général me prit à part et me dit : " La France n'a pas de chance en ce moment... Cette mort du prince nous prive d'une carte maîtresse en Indochine ". Puis il ajouta qu'il avait donné des instructions très rigoureuses pour qu'une enquête approfondie soit faite sur cet " accident ". En prononçant ce mot il fit une moue qui en disait long sur ses soupçons.

Cette enquête devait aboutir aux hypothèses énumérées ci-dessus dans la conclusion de son livre sur " Duy Tan ", M. Boulé, qui était son ami de longue date, n'hésite pas à affirmer qu'il y a eu une manoeuvre criminelle. E.-P. Thébault et moi-même aurons toujours un doute sur les causes de cette catastrophe, le retour du prince n'étant pas apprécié dans certains milieux d'Indochine et dans certains partis politiques.

L'amiral d'Argenlieu fut douloureusement touché par cette mort qui rendait caduques les directives du général de Gaulle sur la restauration éventuelle de la monarchie au Viêt-Nam. Un de ses derniers télégrammes au chef du G.P.R.F. disait : " Le prince dispose de soutiens importants, en particulier les Dao Xen. Des sections sont établies en province, elles font circuler les prophéties de Tan Trinh, les N'Guyen reviendront et une ère nouvelle commencera, Duy Tan est l'ère nouvelle ". Et ailleurs, dans une autre correspondance au général, l'amiral signalait qu'Hô Chi Minh étant gêné au Tonkin par les Chinois de Lou Han, le prince pourrait établir son autorité en Annam et dans le Sud, ce qui lui permettrait par la suite de s'imposer au Tonkin et au Cochinchine.

Contrarié dans ses projets, soupçonneux comme l'était l'amiral, il faisait faire une enquête sur les circonstances de l'accident de M'Baiki par le colonel de Saint-Péreuse, colonel de l'armée de l'Air, secrétaire général de l'Ordre de la Libération. Celui-ci concluait que l'insuffisance des aides radio à la navigation à partir de Bangui et notamment l'absence de tout radio-guidage avaient rendu impossible le retour sur Bangui, moyennant quoi le pilote, s'étant trouvé à court d'essence, avait cherché à se poser dans une clairière. Quant au changement de route vers le Nord, il aurait été occasionné par un front de tornade que l'équipage attrait voulu contourner. Le prince fut enterré à M'Baiki dans le cimetière de la mission catholique ; sur sa tombe fut inscrite l'épitaphe qu'il avait demandée : " J'ai conscience d'avoir servi la France comme mon propre pays ". En 1985 la famille du prince demanda son retour au Viêt-Nam, il fut reçu avec des honneurs dignes d'un chef d'Etat par les autorités en place.

OBSERVATIONS présentées à la suite de la communication du général d'Armée Alain de Boissieu (Séance du lundi 29 janvier 1996).

Henri AMOUROUX : Je traduirai sans doute le sentiment général de mes confrères en vous disant que nous vous avons écouté avec d'autant plus de passion que vous avez intensément vécu tout ce que vous venez de nous raconter. Je souhaite revenir sur les événements liés à la libération de Paris et vous poser deux ou trois questions à ce sujet.

1) Vous n'avez pas évoqué la mission du lieutenant Petit-Leroy qui arrivait de Paris et qui sera tué d'ailleurs en y repartant. Petit Leroy vous a confié ce jour-là qu'il existait à Paris la menace d'une Commune de Paris. Le préfet Luizet a téléphoné au colonel Crespin, et il exprimait la même crainte. Je crois que cette crainte a joué un rôle important dans la décision du général de Gaulle de diriger la division Leclerc vers Paris. En effet, la Résistance étant fatalement une compétition entre le clan gaulliste et le clan communiste, tout le problème était donc de savoir si le général de Gaulle entrera à Paris en libérateur ou s'il serait accueilli par des 'militants communistes qui lui donneraient peut-être quelques honneurs, mais certainement pas le pouvoir. Pouvez-vous confirmer cette thèse ?

2) Que pensez-vous de la trêve ? Dans ses Mémoires de guerre, de Gaulle rapporte qu'elle lui avait laissé une impression désagréable. Or elle avait été décidée par ses proches (Chaban, Luizet, Parodi).

3) Lorsque le général de Gaulle arrive à la gare Montparnasse, le général von Choltitz vient de signer l'acte de reddition. Or, il y a deux signatures au bas de cet acte, celle du général Leclerc et celle de Rol-Tanguy, militant communiste, chef des résistants communistes. En cosignant cet acte, Rol instaure une codirection de l'insurrection, comme quelques heures plus tard le C.N.R. tentera d'établir une codirection du pouvoir. C'est pourquoi le général de Gaulle mettra les choses au point quelques jours plus tard, tant avec les chefs résistants qu'avec le C.N.R.

Réponse : Je répondrai d'abord sur l'affaire Petit-Leroy dont la mission était fort importante puisqu'il venait nous prévenir de lapart du général Chaban-Delmas que les Allemands commencaient de-miner-les-ponts-de-Palis. Le général Leclerc a dicté une lettre au capitaine Girard qu'il a fait traduire en allemand, menaçant von Choltitz de le traiter comme un " criminel de guerre " s'il procédait à la destruction des ponts avec des torpilles de marine. Cette lettre a été ramenée par Petit Leroy, le général Leclerc m'ayant ordonné de trouver un véhicule pour le reconduire dans Paris, Petit-Leroy à bicyclette devant servir d'éclaireur pour franchir certains passages dangereux par la Jeep année qui suivait.

Or le lieutenant Petit-Leroy, l'adjudant-chef Dericbourg et le chauffeur sont tombés sur une patrouille de SS : l'adjudant-chef a été tué et Petit-Leroy achevé par les Allemands. Mais l'essentiel est que la lettre est bien arrivée jusqu'à Von Choltitz, et que ce dernier a reconnu le soir de sa reddition qu'il avait tenu compte de l'avertissement qu'elle contenait. Petit-Leroy a effectivement dit que risquait de se produire une Commune communiste à Paris. Propos qui m'a été tenu également par Chaban lors du dîner chez le général Koenig, le 25 août au soir. Mon sentiment personnel est que, si nous avions pris une douzaine d'heures de retard, la libération de Paris ne se serait sans doute pas déroulée aussi favorablement à tous les points de vue.

Quant à la trêve, elle aura rendu service, même si je reconnais volontiers que ceux qui étaient en charge des intérêts de la France, et notamment le général de Gaulle, ne pouvaient certes pas approuver une trêve en plein combat. Cela dit, il a parfaitement admis qu'on ait utilisé ce procédé, notamment pour délivrer des prisonniers, même s'il ne l'a pas pleinement approuvé.

Il me semble que l'idée de délivrer Paris à l'aide de la 2e D.B. ne pouvait pas découler de la menace immédiate d'une Commune communiste à Paris. Un faisceau de faits le prouve à mon sens. Depuis septembre 43, le général de Gaulle était obsédé par la perspective de l'A.M.G.O.T. Dès décembre 43, il confiait à Leclerc le rôle de rétablir à Paris l'autorité de l'Etat. Et dès le 14 juin, à Bayeux, il avait imposé la présence de François Coulet en Normandie comme Commissaire de la République, et celle de notre confrère Raymond Triboulet comme sous-préfet, de manière à créer un fait accompli et à empêcher que l'A.M.G.O.T. puisse s'installer. La mission du général Leclerc était donc fixée, et cela dès l'année précédente. Elle avait pour double but d'empêcher l'installation d'une administration militaire alliée d'une part, et d'éviter que le pouvoir ne tombe aux mains des partisans d'autre part. Me trompé-je si j'énonce que ces deux objectifs étaient conjoints dans la pensée du général de Gaulle ?

Réponse : Vous ne vous trompez pas du tout. L'A.M.G.O.T. a été réduit en cendres lorsque, le 14 juin, le général de Gaulle est venu à Bayeux avec François Coulet nommé Commissaire de la République, et qu'il a utilisé des hommes d'une grande compétence, comme Raymond Triboulet, pour assurer la continuité de l'Etat, en Normandie libérée. D'ailleurs Montgomery l'a bien compris puisqu'il a écrit dans ses Mémoires que " De Gaulle a roulé tout le monde ce jour-là ".

Raymond TRIBOULET : Au moment de l'anniversaire de la libération de Paris, de nombreuses réunions se sont tenues à l'Hôtel de ville de Paris, en rassemblant tous les acteurs. À les entendre, la Libération de Paris a eu lieu dans la plus grande concertation des forces en présence, de toutes les branches de la Résistance. Et les communistes d'alors (peut-être le sont-ils moins) ont participé aux célébrations de fort bonne grâce. L'Union Sacrée a été pleinement respectée. Que serait devenue l'insurrection communiste prématurée si la 2e D.B. n'était pas survenue et réciproquement ?

Réponse : Il est tout à fait certain que sans les FTP et les FFI, nous n'aurions pas pu nous en tirer non plus. Qu'aurions nous fait de tous les prisonniers allemands ? Qui les auraient gardés ? En outre, les FTP et les FFI ont tenu lieu d'infanterie, ce que n'aurait pu faire le seul régiment du Tchad. L'ambiance entre les combattants a été parfaite en particulier avec Rol-Tanguy, c'est pourquoi le général de Gaulle n'a pas réagi devant la double signature... du moins pas devant lui ! D'ailleurs il l'a nommé Compagnon de la libération et a approuvé son action dans les Mémoires de Guerre.

Alain PLANTEY : Il ressort de la narration de ces événements une grande liberté de manoeuvre du général Eisenhower, jouxtant les politiques.

Réponse : C'est vrai et il y a eu, en outre, de la part du général Eisenhower une prise de position très nette contre Roosevelt. Bradley m'a rapporté qu'Eisenhower avait décidé d'envoyer la 2e D.B. sur Paris, à la suite d'un entretien que lui-même avait eu avec le général Juin, où ce dernier lui avait confirmé que si les forces alliées ne décidaient pas elles-mêmes d'envoyer la 2e D.B. sur Paris, de Gaulle l'y mènerait de son propre, chef. Eisenhower a manifestement pris le parti du général de Gaulle dans cette affaire.

Pierre MESSMER : Vous avez évoqué dans la dernière partie de votre conférence le testament de Vinh San. Il se résume en deux voeux : la réunion des trois KYS, d'une part, et l'indépendance à terme, d'autre part. Ces revendications sont les mêmes que celles avancées à la même époque par Ho Chi Minh. Cette convergence montre à quel point l'aveuglement était général en France, tant chez les civils que chez les militaires, à propos de l'Indochine. On continuait d'affirmer qu'il n'y avait pas de mouvement nationaliste puissant et profond au Vietnam.

Ce constat m'amène à vous poser la question suivante : si Vinh San n'était pas mort dans cet accident d'avion, le général l'aurait rétabli comme l'Empereur qu'il avait été. Vinh San aurait donc réclamé au général la réunion des trois KYS et l'indépendance à terme. Quelle aurait-été la réaction du général de Gaulle à une demande à laquelle il devait s'attendre ?

Réponse : Sans doute. J'était présent lorsque le Général a lu ce testament de Duy Tan. Il n'a eu aucune réaction négative. Ce que j'avais d'ailleurs confirmé à Palewski. Il est tout à fait erroné d'affirmer, comme on le fait maintenant, que le Général de Gaulle n'avait rien compris au problème indochinois, il avait parfaitement admis l'indépendance à terme pour les trois royaumes, Vietnam, Cambodge et Laos, et le regroupement dans une sorte de Fédération de la péninsule indochinoise.

Orientations bibliographiques L'auteur :

- Alain de Boissieu, Pour combattre avec de Gaulle 1940-1946, Paris (Pion), 1981.

- Alain de Boissieu, Pour servir le Général 1946-1970, Paris (Pion), 1982.

- Alain de Boissieu, Souvenirs, Paris (Pion), 1981.

Le Maréchal Leclerc :

- Maja Destrem, L'aventure de Leclerc, Paris (Fayard), 1984.

- Philippe Duplay et Guy Pédroncini (dir.), Leclerc et l'Indochine 1945-1947 ; quand se noua le destin d'un empire (Actes du colloque international, Paris, 24, 25 et 26 octobre 1990, organisé par la Fondation Maréchal Leclerc de Hauteclocque, Fonds historique, et par la Fondation pour les études de défense nationale, Institut d'histoire des conflits européens), Paris (Albin Michel), F9927

- Général Jean Compagnon, Leclerc, maréchal de France, Paris (Flammarion), 1994.

La libération de Paris :

- Henri Michel, La Libération de Paris, Bruxelles (Éd. Complexe), 1988.

- Jean-Pierre Azéma et François Bédarida (dir.), La France des années noires, Paris (Seuil), 1993.

- Jean-Pierre Azéma et Olivier Wierviorka, Les Libérations de la France, Paris (Éd. de la Martinière), 1993.

- Christine Levisse-Touzé (dir.), Paris 1944. Les enjeux de la Libération (Actes du colloque du 2-4 février organisé par le Comité d'honneur des célébrations du cinquantenaire de la Libération de Paris), Paris (Albin Michel), 1994.

- Christine Levisse-Touzé, Paris liberé, Paris retrouvé, Paris (Découvertes Gallimard), 1994.

La guerre d'Indochine :

- Gilles Février, Les trois guerres d'Indochine, Lyon (Presses Universitaires de Lyon), 1993.

- Hua Lin, Chiang Kaï Shek, de Gaulle contre Hô Chi Minh : Viêt-nam 1945-1946, préface de Jacques Guillermaz, Paris (L'Harmattan), 1994.

- Laurent Cesari, L'Indochine en guerre 1945-1993, Paris (Belin), 1995