Ceux de Leclerc en Tunisie CHAPITRE XI

(Sources : Mémorial Maréchal Leclerc de hauteclocque, Musée Jean Moulin, Mairie de Paris)

CHAPITRE XI RÉGION DE GABÈS (29 mars-5 avril 1943)

" La population de Gabès accueille avec enthousiasme les premiers soldats du général de Gaulle, symbole de la libération. En envoyant à leur chef le témoignage de son indéfectible fidélité dans l'union de tous les Français, elle souhaite qu'il réalise ce qui a été son programme dès la première heure. " (Message de la municipalité au général de Gaulle.)

A partir du 28 mars, nos éléments quittent la montagne, " le caillou ", suivant l'expression du Tibesti-Ennedi, et se portent en direction de Gabès. Spectacle de la bataille moderne perdue. Monceaux d'armes... Effets épars près des abris abandonnés... chars, avions, auto-mitrailleuses, véhicules brûlés, déchiquetés par le feu ennemi, ou sautés sur des mines. Ce qui était hier un champ de bataille ou les arrières ennemis est parcouru par des colonnes de milliers de véhicules divers. Les nôtres s'intercalent, se glissent et enfin s'arrêtent à la nuit en un point fixé par le commandement. Le regroupement ne se fait pas sans difficultés. Après notre arrêt, longtemps encore dans la nuit, des convois passent qui montent vers le nord. Ce sont des convois britanniques. Pas un cri, pas une lumière, mais seulement le long ronronnement continu des moteurs. On ne peut s'empêcher d'admirer la perfection de l'exécution de ces déplacements. L'étape du 29 matin amène nos éléments de tête dans la région de Gabès. L'accueil à Gabès, c'est l'accueil de la France libérée à des Français qui, quelques jours seulement auparavant, combattaient pour cette délivrance. Dans des heures comme celles-là, il ne peut, il ne doit y avoir aucun différend entre Français. Comme " aux journées inoubliables de la libération de l'Alsace et de la Lorraine " (Louis Madelin), là ville se couvre soudain de drapeaux tricolores. La population fait dire une messe pour nos morts. A la Table sainte, où hier communiaient Italiens et Allemands, communient maintenant Français et Anglais. Dieu, dans cette guerre encore, comme le remarquait déjà Jules Romains dans Prélude à Verdun, domine les camps, chacun se réclame de sa protection. N'avait-on pas, au dernier combat, trouvé les mêmes images pieuses sur des hommes qui s'étaient mutuellement donné la mort ? Simples détails : De petits chanteurs groupés en avant du choeur portent sur la poitrine des croix de Lorraine en bois ciré. Une ovation spontanée est faite au général Leclerc à sa sortie de l'église. Sur des maisons en ruines flottent des drapeaux tricolores. Quelle émouvante affirmation de confiance, d'attachement dans ce brutal contraste ! Nos hommes vont et viennent dans la sympathie générale. Pour beaucoup, revoir la mer évoque des souvenirs bien lointains. Pour tous, la mer est une sorte de preuve - affirmée par la matière elle-même - du succès de notre marche du Tchad à la Méditerranée. La pensée unit soudain Fort-Lamy, paresseusement dormante au long- du Chari, dans la chaleur, à Gabès, sentinelle en garde au long de la mer, encore toute vibrante et meurtrie.