Extraits des carnets de route

(Sources : Mémorial Maréchal Leclerc de hauteclocque, Musée Jean Moulin, Mairie de Paris)

IL Y A 50 ANS APRES KSAR-RHILANE : LES DJEBELS OUTID ET METLAB

 

Le 10 mars 1943, après la nette victoire remportée sur les Allemands à Ksar-Rhilane par la Force L., renforcée depuis la veille par l'Escadron Blindé des Spahis Marocains, l'ennemi en déroute s'est retiré vers le massif d'El Outid d'où est partie son attaque malheureuse dont le but était de détruire ces hommes du Général Leclerc qui le gênent beaucoup trop. Le djebel Outid se trouve à une vingtaine de kilomètres au nord-est de Ksar-Rhilane. Une Division néo-zélandaise, commandée par le Général Freyberg, s'est regroupée plus à l'est dans les environs de Médenine. Sa mission est d'ouvrir une trouée vers Matmata. 0r, les Allemands retranchés au Djebel Outid risquent d'embarrasser beaucoup une nouvelle poussée alliée vers le nord. Cette position ennemie est aussi un bon observatoire qui domine toute la région. Le Général Montgomery demande au Général Leclerc de détruire cet abcès ennemi. Le 14 mars, Leclerc se rend en conférence au Q.G. du "NZ Corps". Des entretiens avec le Général Freyberg, s'il résulte que pour la grande offensive à venir la Force L. fera mouvement avec les Néo-Zélandais. A cet effet le Capitaine Alaurent, commandant du 5° peloton de la 2° D.C. est désigné comme officier de Liaison à l'état-major du Général Freyberg vu qu'il semble être particulièrement qualifié pour donner sur la Force L. tous les renseignements indispensable. Néanmoins il ne disposera pas de poste radio. Les liaisons pourront être établies avec la radio de la patrouille anglaise du Capitaine Carter qui se trouve avec nous depuis le début de la campagne du Fezzan. Le 17 mars, le Général Leclerc se rend encore au Q.G néo-zélandais pour une ultime mise au point de l'attaque contre le Djebel Outid. Il revient à Ksar-Rhilane avec, en renfort, une batterie d'artillerie légère anglaise. La journée du 18 mars se passe en préparatifs. Le Commandant Dio est désigné pour mener à bien la délicate opération. D'importants moyens sont mis à sa disposition : deux unités d'infanterie portée; le Groupe Nomade du Tibesti, la 2° Compagnie, deux pelotons de D.C., tout l'Escadron de Chars et d'A.M. des Spahis Marocains, plusieurs pièces de &fors anti-aériens, un important groupe d'artillerie sous les ordres du Capitaine Crépin, un groupe du Génie britannique. Je suis désigné pour participer à l'opération au P.C. du Commandant Dio. Une fois l'opération déclenchée il m'incombe de rester en liaison avec les différentes unités en mouvement. A cet effet je dispose d'un poste radiophonique portatif fonctionnant sur piles. C'est à Mizda que les Anglais nous ont dotés de ce matériel. Ces postes ont été utilisés pour la première fois lors de la bataille de Ksar-Rhilane. Nous quittons Ksar-Rhilane dans la nuit du 18 au 19 mars. Je prends place sur un camion de la 2° Compagnie qui roule dans le sillage du P.C. de Dio. Mes deux tirailleurs, chargés du matériel radio, ont pris place sur le même véhicule. Les Spahis Marocains roulent en tête du convoi. La nuit est claire. L'allure est lente mais régulière. A part le ronron des moteurs tout est calme. Nous nous suivons en file indienne depuis une demi-heure ou trois-quarts d'heure lorsque, tel un éclair, une vive lueur embrase le ciel devant nous. Une violente détonation troue le silence quelques secondes après. Elle est suivie d'une pareille lueur et d'un même bruit qui ne peut être que celui d'une violente explosion. Notre colonne s'arrête. Dans la nuit froide l'attente se prolonge sans que nous en connaissions le motif. Enfin la consigne est passée de voiture en voiture que nous ne devons pas quitter la trace du véhicule qui nous précède. Les abords de la piste risquent d'être minés par endroits. Nous reprenons notre route. Les chauffeurs s'appliquent à rouler fidèlement sur le rail laissé par les véhicules qui précèdent. En arrivant à l'Oued El Krebech nous comprenons qu'un drame vient de s'y passer. Le fond de l'oued est balisé sur toute sa largeur à l'aide de rubans blancs. C'est d'ici que sont venues les lueurs qui ont rougi le ciel peu avant. Nous en connaîtrons bientôt quelques détails. Les premières voitures de notre colonne viennent de s'engager dans le petit oued. Malgré le " paillasson " en branches de palmiers qui recouvre la piste un véhicule dérape, glisse et s'ensable sur un des côtés. Les voitures qui suivent doivent s'arrêter. Tandis que des tirailleurs mettent des tôles sous les roues de la voiture ensablée, d'autres s'apprêtent à pousser le véhicule. Profitant de cet arrêt quelques heures mettent pied à terre pour satisfaire à un petit besoin naturel ou battre la semelle pour se réchauffer. Certains Européens s'écartent de quelques pas de la piste. Soudain une formidable explosion se produit! En se retirant après leur humiliante défaite à Ksar-Rhilane, les Allemands, persuadés qu'on va les poursuivre, ont miné les deux côtés de la piste dans le lit de l'oued estimant, qu'inévitablement, des véhicules vont s'ensabler et que leurs équipages sont obligés de mettre pied à terre. Notre confiance mais surtout notre peu d'expérience en matière de guerre contre le Boche venaient de nous jouer un sale tour et causer la mort de sept de nos hommes dont quatre de nos camarades du Tchad : les Lieutenants Gué et Colin, les Adjudant-chef Horellou et Urbani. Trois Spahis avaient aussi trouvé la mort. Afin de délimiter cette zone dangereuse et prévenir tout nouvel accident à cet endroit des rubans blancs avaient été posés de part et d'autre du " Paillasson " par le groupe du Génie britannique qui nous accompagne depuis notre entrée en Tunisie. A la pointe du jour, sans autre incident, nous arrivons au haut d'un petit col qui domine au nord le large oued d'El Outid. Le Commandant Dio y installe son P.C. et le Capitaine Crépin son observatoire. Immédiatement je me mets sur écoute des différentes unités toutes calés sur une même fréquence. Elles sont toutes en mouvement conformément aux ordres reçus la veille. Dès six heures du matin un bruit de bataille se fait entendre au nord-ouest en direction de Bir Soltane. Un peloton d'A.N. de nos Spahis venait d'accrocher un élément blindé ennemi. Celui-ci décroche. Rapidement le Djebel est débordé par l'est et l'ouest par nos unités mobiles. Au centre notre infanterie du Tchad avance méthodiquement. Sa progression est appuyée par l'artillerie du Capitaine Crépin. L'artillerie allemande engage le duel mais ses tirs manquent de précisions et sont toujours trop longs. Vers sept heures les Spahis occupent le village d'EL Outid où une de nos unités d'infanterie va immédiatement les relever. L'ennemi, pour ne pas risquer d'être encerclé complètement se retire du Djebel. Ne possédant plus d'observatoire son artillerie se tait progressivement. La bataille semble Il est un peu plus de neuf heures lorsque le Commandant Dio m'ordonne de replier mon poste. Avec nos voitures nous nous engageons dans la large cuvette formée par l'oued. Je prends place sur une voiture qui roule derrière celle de Crépin. Le petit convoi fonce à plein gaz sur la piste qui mène au Djebel. Un semblant de chemin se dirige vers le sommet mais il devient bientôt impraticable ce qui nous oblige à laisser nos voitures à mi-côte. Arrivés au sommet du Djebel le Commandant Dio me fait transmettre un dernier message pour le P.C. du Général à Ksar-Rhilane0I1 me dit que ma mission est terminée, que je peux rejoindre mon unité avec la première voiture qui retournera à notre base. C'est avec une voiture du Train que je rejoins Ksar-Rhilane. Pendant ce trajet, effectué à présent de jour, je peux constater les pertes énormes subie: par les Allemands lors de leur attaque du 10 mars. Dix blindés ainsi qu'une quarantaine de véhicules divers de l'ennemi, des pièces d'artillerie brisées jonchaient de part et d'autre la piste venant d'El Outid. Tout ce matériel éventré ou calciné ne donnait plus lieu à récupération et était laissé sur place. Les Kittyhaws et les Spitfires de la R.A.F., les grands artisans de la victoire de Ksar-Rhilane, avaient fait du beau travail! Dans la soirée le Groupement Dio poursuit sa progression dans la région montagneuse qui s'étend au nord d'El Outid. A Ksar-Rhilane venait de se former un nouveau Groupement placé sous les ordres du Commandant Vézinet. Il comprend mon Groupe Nomade du Borkou, le Groupe Nomade de l'Ennedi, la 2° D.C., la 12° Compagnie, de l'artillerie et des &fors de D.C.A. servis par des Britannique. Le 20 mars, la Division Néo-Zélandaise, libérée de l'abcès d'El Outid, peut reprendre sa marche en direction de Matmata. Tôt dans la matinée te Groupement Vézinet quitte à son tour Ksar-Rhilane. En arrivant au funeste Oued El Krebech il se crée une énorme confusion. Les voitures doivent passer lentement, les unes après les autres, sur le " paillasson " qui commence à s'abimer dangereusement. Dans la soirée, le Colonel Ingold à la tête d'une petite colonne indé pendante s'attaque à Mir Soltane au nord-ouest d'El Outid. La position avait été abandonnée par les Allemands. Le 21 mars, le Groupe Nomade du Borkou, formant arrière-garde de la Porc L., quitte à son tour Ksar-Rhilane. Notre progression s'effectue sans incident. La route devant nous est libre.0r, si de jour l'ennemi semble s'être évanoui totalement il n'en est pas de même dès le soleil tombé. Continuellement, durant toute la nuit, des avions allemands viennent rader au-dessus de nos têtes. Après nous avoir lâché bon nombre de fusées éclairantes ils déversent sui nous des chapelets de grenades et de bombettes. Cela ne s'arrête qu'avec le lever du jour. Les dégâts sont insignifiants. Le lendemain 22 mars, après une nuit sans guère de sommeil, nous reprenons la route direction nord. Vers 10 heures nous nous arrêtons entre deux mamelons. C'est un endroit inhospitalier, pas la moindre végétation, le soleil est blafard. Nous sommes confiants car la chasse britannique veille dans les airs. Nos voitures sont très largement espacées. Comme nous ne devons repartir que dans l'après-midi, mon fidèle Mandy'Bay ouvre ma caisse popote pour ale4portir quelques biscuits et une boite de "Corned-beef". Mes deux tirailleurs en font de même. Fatigué par une nuit sans sommeil je m'adosse à une des roues de ma Ford. Bientôt je somnole profondément. Soudain, un fracas effroyable me fait sursauter. Je vois mes camarades courir vers un amas de ferraille qui fume légèrement....Quatre chasseurs ennemis, du type ME 109, venaient de nous attaquer en rase-mottes lâchant au hasard quelques petites bombes qui vont exploser dans le sable sans faire le moindre dégât ou victime. Ils ont foncé sur notre bivouac certains qu'à, très basse altitude ils échapperaient aux tirs de la D.C.A. Or, les servants d'une batterie de Bofors veillaient au haut d'un des mamelons qui nous surplombaient. En tir tendu, par un hasard extraordinaire, les Britanniques enlèvent une aile à l'un des avions qui vient s'écraser au milieu de nos voitures. Une bombe, déjà désamorcée, explose à l'arrière de son fuselage. L'avion ne prend pas feu. Le pilote est mort la tête fracassée contre le tableau de bord de son avion entièrement disloqué. C'est alors que j'aperçois une jeep qui fonce à toute allure vers la carcasse de l'avion. Ce sont les Grecs du Bataillon Sacré du Commandant Christodoulos Gigantès dont une patrouille nous accompagne depuis Ksar-Rhilane. Ils s'approchent du mort et avec un sang froid qui me glace je les vois fouiller le cadavre et lui enlever, fort délicatement, un foulard en soie qu'il porte au cou et sur lequel, soi-disant, est imprimé la carte de la région. Machinalement je regarde ma montre-il est 11 heures. En début d'après-midi, nous repartons en direction du nord. A cinq cents mètres devant nous roulent une Brigade de chars néo-zélandais et à notre droite une longue file de leurs camions. Un nuage d'avions de chasse britanniques protège notre progression durant tout le reste de la journée. C'est par vagues successives de plusieurs dizaines d'appareils qu'ils passent au- dessus de nos têtes. On se croirait un jour de défilé...Etant donné que le G.N.B. constitue l'arrière-garde du Groupement Vézinet nous nous arrêtons un peu avant la nuit tandis que les autres unités continuent dans le sillage de nos amis néo-zélandais qui progressent lentement, avec prudence0Le Général Freyberg sait bien que tôt ou tard il va tomber sur une nouvelle ligné de résistance de l'ennemi. Les Allemands ne sont pas en déroute car le long de la côte et devant la ligne Mareth les Britanniques piétinent. La 40 Division indienne, engagée dans le massif montagneux de Matmata, immédiatement sur notre droite, est seule à suivre la marche des Néo-Zélandais et de la Force L. Les Hindous qui forment cette Division sont des spécialistes de la montagne. Le rapport télégraphique transmis ce soir-là par le Commandant d'un Bataillon de Gourkas illustre bien le courage et le travail de ces hommes : " Objectifs atteints stop pertes de l'ennemi : trente tués, cinquante blessés stop nos pertes néant stop munitions dépensées néant fin du message. " Il est clair que si les Gourkas n'ont fait aucune consommation de munitions c'est qu'ils ne se sont pas servis de leurs armes à feu mais uniquement de leurs grands coutelas dont ils sont spécialement dotés... Le 23 mars à l'aube, à ma première prise de contact radio, un message du commandant Vézinet nous donne l'ordre de rejoindre immédiatement le P.C. du du Groupement installé à quelques kilomètres au sud-ouest du Djebel Matleb Nous nous frayons un chemin à travers Xx1Ege4eg les nombreuses files de chars et camions néo-zélandais pratiquement à l'arrêt. Notre protection aérienne est toujours intense. Vers 8 heures, nous arrivons au P.C. de la Force F. où se trouve le Général et le Colonel Ingold. Après un bref passage de consignes et d'ordres donnés verbalement au Commandant Poletti par le Commandant Vézinet nous repartons droit vers un vaste massif à l'aspect rebutant, le Djebel El Matleb. Arrivés à proximité nous laissons nos véhicules et attaquons à pieds la pente escarpée par un étroit vallon caillouteux et nu .Il est 8 heures30. En tête de notre groupe marchent en éclaireurs deux de nos Goumiers. Ils sont suivis d'un groupe de combat commandé par le Sergent-chef Thuilliez Le Commandant Poletti marche d'un pas alerte malgré ses 48 ans. Je le suis dans ses pas avec mes deux tirailleurs, l'un portant le petit poste radiophonique, le second la boite piles. Le Sergent-chef Lassause et son groupe de mortiers est derrière nous. Il a plus de peine à grimper la pente, les pièces et leurs munitions étant portées à dos d'homme. L'ennemi ne s'est manifesté Où se trouve-t-il ? Nous ne percevons aucun bruit de combats. C'est rassurant Comme nous n'avons pas été attaqué au pied du djebel il peut néanmoins nous guetter au sommet. Vers 9 heures .50 nous arrivons sur la calotte du piton que nous avion aperçu de loin. Il ne s'y trouve personne. A environ 300 mètres de haut nous dominons toute la partie ouest du massif et la vaste plaine devant nous. Le Commandant Poletti me remet un message. Il signale au P.C. que le djebel Matleb n'était pas occupé par l'ennemi dont aucune manifestation n'est observée. Devant nous, en contrebas du massif, nous découvrons une large vallée sillonné par un grand oued qui est à sec. En retrait de cet oued dans la plaine, à l'ouest de notre position, nous voyons des petits points bien alignés, Ce sont les chars néo-zélandais en formation de combat mais ils semblent immobiles. L'oued doit certainement faire rempart. On ne distingue aucun mouvement de l'ennemi, il doit être parfaitement camouflé. Si les deux adversaires sont là, immobiles, au milieu de cette plaine aride, c'est qu'un facteur important les empêche de manoeuvrer. L'immense oued qui sépare le Djebel Matleb, sur lequel nous nous trouvons, du Djebel Tébaca, au nord-ouest, constitue un fossé anti-char. En étudiant la carte on constate que le Djebel Matleb, observatoire dominant toute la plaine, se trouve au centre de la trouée de Gabès. Celle-ci ne présente que deux voies d'accès, celle de Mareth le long de la côte, et celle d'El Hamma devant laquelle nous nous trouvons. Mais pourquoi l'ennemi a-t-il abandonné cet observatoire idéal du Djebel Matleb ? Le Djebel Tébaca, sur la gauche de l'oued, se prolonge jusque vers Kebil région où s'est portée la patrouille du Commandant Dio. Cet endroit pourrait présenter une troisième voie d'accès vers Gabès mais les Chottes, zones marécageuses et sablonneuses sont difficilement praticables pour des blindés ou autres véhicules lourds. Devant nous, donc pas le moindre indice d'une présence ennemie. Mis en confiance par le grand silence qui règne autour de nous, sans penser que des hommes peuvent être terrés au bas du djebel dans les bras de l'oued nous nous tenons debout au sommet du piton. Nous sommes parfaitement rassurés car même au loin la vallée semble déserte. A la jumelle, mon camarade Lassause repère un camion qui semble avoir été abandonné. C'est un véhicule italien peut-être laissé par son équipage. Quel magnifique objectif pour un exercice de tir! Avec l'accord du Commandant Poletti, Lassause met en batterie ses deux mortiers. Il expédie un premier obus, puis un second, sur la cible. Après un nouveau tir il me passe les jumelles pour voir le dernier impact, très rapproché du camion délaissé. Mais il n'y a pas lieu de gaspiller des munitions pour nous amuser. Soudain je remarque près du camion une tache blanche qui monte, puis s'agite. Cela ne peut être qu'un drapeau blanc....L'équipage italien qui se trouvait caché dans l'oued près du camion, croyant être repérés, trouvait préférable de se rendre. A cet instant le Commandant Poletti revient sur le piton. I1 était parti inspecter une section du G.N.B. qui se trouve sur notre droite un peu en contrebas. Cette section est commandée par un officier récemment évadé d'Algérie, le Lieutenant Boussion. Depuis Ksar-Rhilane il remplace de Capitaine d'Abzac qui a pris le commandement de la 12° Compagnie à la suite du Capitaine Corlu, gravement blessé par l'explosion d'une mine avant notre arrivée à Ksar-Rhilane. A la vue de ce drapeau blanc, le Sergent-chef Thuilliez, toujours bouillant, demande au Commandant s'il peut descendre chercher ces hommes qui cherchent visiblement à se rendre. Ils se trouvent approximativement à 1.500 mètres de notre position. Poletti lui donne son accord. I1 ne peut y avoir de problème car rien d'autre ne bouge dans l'oued. Thuilliez rassemble quelques tirailleurs de sa section et fonce dans la descente nord du piton. Avec leur drapeau blanc les hommes, des Italiens, marchent à sa rencontre. Ils sont bien une quinzaine marchant en file indienne... Sans perdre de temps, Thuilliez et ses prisonniers remontent la pente du djebel. C'est à ce moment qu'arrive le Général Leclerc au sommet du piton. Il est accompagné de son officier d'ordonnance, le Capitaine Girard, du Colonne: Ingold, du Commandant Vézinet, du Capitaine Crépin et d'un officier anglais ou néo-zélandais. Eux aussi doivent être persuadés que l'ennemi s'est volatilisé Debout au sommet du piton, sans chercher à se camoufler, Leclerc observe la progression de l'autre section du G.N.B. qui, partit de la contre-pente du piton, va occuper un mamelon plus large et moins haut qui se trouve juste devant elle. L'Huiliez arrive à notre emplacement avec ses prisonniers. Ils sont minables, sales, les traits tirés et surtout peureux à la vue de nos tirailleurs. Le Général en interroge quelques-uns .Européens et tirailleurs les entourent. Au sommet de ce piton d'El Matleb règne une joyeuse animation. Soudain, avec le bruit d'un effroyable tonnerre, un, deux ou trois obus éclatent à quelques mètres de nous. Nous sommes plongés dans la fumée et la poussière. Instinctivement tout le monde se trouve à plat ventre. Seul le Général n'a qu'un genou à terre. Les prisonniers sont affolés. Leclerc dorme immédiatement l'ordre de les évacuer vers l'arrière. Les tirs ennemis reprennent mais ils sont heureusement plus courts. Sur le piton impossible de se mettre à couvert. La situation risque de devenir tragique. Le nez sur là roche je m'attends à chaque seconde d'être réduit en miettes...Du groupe d'officiers et de mes camarades combien sont touchés ? Et le Général ? Enfin, après quelques minutes oui paraissent bien longues, les tirs se dirigent vers le mamelon à notre droite. Le Capitaine Crépin, qui se trouve à côté de moi à ma gauche, ne rie voyant pas bouger me secoue doucement. Me croyait-il mort ? Un obus avait éclaté juste devant nous. Dans le fracas épouvantable il avait entendu un bruit métallique pro venant de mon casque anglais. Il ne s'était pas trompé mais, heureusement pour moi, cela ne venait pas d'un éclat d'obus mais d'un morceau de roche projeté sur le casque. Maintenant c'est la Section du G.N.B. qui se trouve sur la crête à notre droite qui-est prise à partie par l'artillerie ennemie. Et voilà que la bataille se déchainent feu nourri de mitrailleuses balaye cette position. Ne pouvant se mettre à l'abri la Section recule. Des hommes sont blessés. Plus loin des armes automatiques se font aussi entendre. Drôle de stratégie de l'ennemi! Au sommet du djebel El Matleb, ce piton nu, nous ne sommes guère rassuré quant au sort qui nous attende malgré l'encadrement parfait des obus ennemis nous n'avons eu que quelques tirailleurs légèrement blessés. Le plus grièvement atteint semble être un des prisonniers italiens. Chacun d'entre nous doit se poser la question : " Si nous sommes de nouveau pris à partie par l'artillerie aurons-nous la même chance ? " Tout va se passer rapidement. Le Général a compris la situation dans laquelle nous nous trouvons. En quittant le djebel, suivi de ses officiers, il donne ordre au Commandant Poletti d'évacuer la position. Le plus rapidement possible " nous plions bagages ". Petit moment d'affolement, chacun a hâte de quitter les lieux...Le Commandant Poletti, quelque peu désorienté par l'ordre qu'il vient de recevoir, me demande : " Sergent, par où sommes nous montés? " Après une descente rapide du djebel, avec l'appréhension d&être réduits en miettes si l'ennemi allonge son tir, nous nous retrouvons près de nos voitures où venait de se regrouper tout le P.C. Cette matinée du 23 mars 1943 aurait pu devenir une date historique de cette guerre. Ce jour-là, à 11 heures, les Général Leclerc et certains de ses meilleurs officiers venaient de frôler la mort (et moi aussi). Mais, une fois encore, la légendaire "baraka" veillait sur notre chef. Le sort de la Force L (et celui de la future 2° DB) n'avait tenu qu'à un fil. Nous venions encore de prendre une bonne leçon de stratégie! Les Allemands de l'Afrika Korps venaient de nous donner un nouvel exemple de leur expérience guerrière devant laquelle nous devrions nous méfier à l'avenir. Le camouflage de leurs positions dans les anfractuosités rocheuses au bas du versant nord du djebel a été parfait jusqu'au déclenchement de leur artillerie. Leur but était de nous laisser approcher le plus près possible avant d'engager le combat! Après notre descente rapide du djebel El Matleb, avec l'angoisse toute naturelle d'être réduits en miettes sin l'ennemi allongeait son tir, nous nous regroupons près de nos voitures où s'était avancé le P.0 du Colonel Ingold. Entre-temps une troisième section du G.N.B. a été chargée d'occuper la côte 354 située à environ 300 mètre à droite de la position que nous venons de quitter. Pour elle aussi, la montée au sommet de l'arête s'est déroulée sans incident, mais, arrivés au soumet elle est soumise à un feu intense d'armes automatiques. La 12° Compagnie du Capitaine d'Abzac, qui vient de débarquer de ses voitures, est immédiatement envoyée en renfort. Vers la soirée la côte 354 est entièrement occupée. Pendant que je me trouve au P.C. on amène des blessés qui sont dirigés sur l'antenne médicale où ils reçoivent les premiers soins de nos héroïques toubibs, Mauric et Chauliac. Je vois un Sergent-chef, chef de groupe au G.N.B. qui arrive vers nous. C'est un vieux Colonial endurci qui s'est engagé au Cameroun. Il est couvert de sang. Il est légèrement blessé mais avait ramené vers l'arrière un tirailleur grièvement atteint. Il est tellement épuisé que ses nerfs lâchent. Il s'affale. C'est à ce moment que nous parvient la tragique nouvelle de la mort du Capitaine d'Abzac. A la tête de sa 12° Compagnie, engagée avec le G.N.B. à la côte 354, i1 a été tué par une balle en plein front. Son fidèle goumier qui le servait depuis 1939,1'a pris dans ses bras et ramené à l'arrière. D'Abzac ne portait certainement pas on casque métallique. Mauvaise habitude des officiers de la Coloniale! Les képis étaient toujours une cible de choix pour les tireurs d'élite ennemis! Immédiatement le Général Leclerc désigne le Capitaine d'Allones pour le remplacer en plein combat. Dans la soirée de ce 23 mars toutes les unités du Groupement Vézinet engagées à pied ont atteint leur objectif. Toutes les crêtes de ce vaste djebel et en particulier celle qui se présente en lame de couteau allant d'est en ouest, la côte 354. C'est sur elle que le Capitaine Crépin décide d'installer l'observatoire pour son artillerie. Tout semble indiquer que l'ennemi va se fixer et amener des renforts. Et me voilà désigné pour accompagner le Capitaine Crépin à son observatoire. Pour de telle mission toujours la bonne cota ma radio n'est encore jamais tombée en panne!...Après explication du lieu que je dois rejoindre je me mets en route suivi de mes deux tirailleurs qui portent le matériel radio. Nous prenons du ravitaillement pour deux jours. Par un vallonnement escarpé nous abordons la côte 354.Nous entendons au loin des tirs d'armes légères. La montée est extrêmement fatigante pour mes tirailleurs. Le matériel de transmissions et leurs équipements pèsent lourds. En plus nous avons déjà une très rude journée derrière nous. Le repli de terrain que nous suivons nous conduit à quelques mètres du sommet. On entend que l'ennemi est toujours présent. On m'indique aine l'observatoire de Crépin se trouve à une centaine de mètres sur notre droite. Un étroit sentier, sans doute une piste pour animaux sauvages, longe la crête. A un endroit où ce chemin se trouve dégagé sur une quinzaine de mètres. Une sentinelle m'indique que cet endroit a été balayé à plusieurs reprises par des tirs ennemis. Nous devons y passer l'un après l'autre au pas de course. Je passe le premier. Mes deux tirailleurs me suivent ensuite. Ils courent sans sentir le lourd fardeau qu'ils portent...Nous arrivons à l'endroit où s'installe l'observatoire. Cette première nuit au sommet du djebel est rude. Recroquevillés dans les cailloux nous avons froid. Néanmoins la nuit est calme, la bataille semble arrêtée. Le lendemain matin à l'aube Crépin installe sa binoculaire. Il me communique l'ordre de transmissions pour la fréquence à utiliser pour le contact radiophonique avec la batterie d'artillerie qui se trouve au bas du djebel. Crépin fait alors tirer sur tout ce qui bouge, convois ou batteries ennemies. L'ennemi ne semble pas vouloir décrocher. Au contraire, au milieu de l'après-midi on aperçoit des renforts ennemis qui débarquent de plusieurs camions .Nous ne risquons pas de surprise si l'ennemi tente de contre-attaquer. Soudain, à 17 heures, la côte 554, et tout le djebel, sont soumis à un terrible feu d'artillerie. Cela doit préluder une importante action de l'ennemi. De partout il lance des fusées pour indiquer à son artillerie où, progressivement, se trouvent ses positions. C'est l'arrête sur notre droite qui semble la plus menacée. Elle est tenue par une section commandée par le Lieutenant Perceval. Dans le fracas des obus qui explosent partout sans néanmoins mettre en danger notre observatoire, je remarque soudain de gros flocons noirs dans le ciel. L'ennemi arrose, surtout notre droite, avec des obus fusants ou shrapnels. Ils sont spécialement destinés à notre infanterie. Sous les explosions des obus on entend aussi crépiter des armes automatiques. Une sérieuse bataille semble enclenchée. Et voilà que d'un coup je n'ai plus de contact radio avec la batterie d'artillerie de 25 livres dont je dirige le tir depuis le matin. Mes appels répétés restent vains. Crépin s'énerve. N'ayant plus de contact radio avec son artillerie, il ordonne à quelques hommes de dérouler une ligne téléphonique de campagne par une coulée descendante sur notre droite. Sous l'explosion des shrapnels les hommes n'avancent que par petits bonds. Crépin se fâche. Je l'entends crier à un sous-officier : " S'ils n'avancent pas je les fais fusiller ". Après un long moment le contact radio est rétabli. Un peu plus tard une liaison téléphonique fonctionne aussi. C'est par ce canal que nous apprenons la raison du silence momentané. La batterie du Sous-lieutenant Hering, installé dans la vallée juste derrière nous a été localisé par l'artillerie ennemie qui s'est acharnée sur elle par un terrible tir de concentration. Un obus de 105 allemand touche une pièce qui vole en éclats. Hering et tous les servants sont tués. Mais les Allemands ne connaissent pas encore tout le courage et l'ardeur des gars du Tchad. La section du Lieutenant Perceval attaque sur notre droite et aborde lu descente Ou versant nord du djebel. L'ennemi décroche. Un autre groupe ennemi tente d'aborder une autre crête occupe par la section du Lieutenant Courtecuisse. Il est également mis en déroute. C'est lors de ces affrontements qu'un autre de nos officiers trouve la mort. C'est le Lieutenant Danis tué comme d'Abzac d'une balle en plein front. Nous saurons plus tard qu'au cours de la poursuite des Allemands un "jeune" venu d'Angleterre, le Sergent Tripier, se trouve nez à nez avec un Boche. Chacun des deux adversaires s'abrite derrière un rocher. Le terrain n'offre aucune possibilité de retraite. Comme aucun ne veut se rendre à l'autre un duel à mort s'engage au fusil. Notre camarade en sort vainqueur! Un officier allemand et plusieurs de ses hommes ont trouvé la mort. C'est aussi ce 24 mars 1943 que les _ Tchadiens font leurs premiers prisonniers allemands de leurs trois ans de guerre. Dès la tombée de la nuit le calme revient. Les tirs d'artillerie cessent et l'aviation ennemie ne rode pas comme les jours précédents. Mais il est difficile de trouver un peu de sommeil, il fait froid au sommet de cette montagne et la journée a été particulièrement épuisante. Le 25 mars la Force L consolide toutes ses positions. C'est le Lieutenant Boussion qui conduit avec brio une dernière attaque. Heureusement il n'a que quelques blessés. Le duel d'artillerie est toujours très violent. L'ennemi use toujours d'obus fusants. Heureusement qu'avec la nuit le calme revient. A proximité de mon emplacement j'ai découvert une cavité dans la roche, peut-être le refuge d'un renard ou d'un chacal. Je le nettoie et l'agrandis un peu. Je peux m'y reposer mieux des fatigues de la journée. Mes deux tirailleurs couchent toujours en plein vent sur le caillou. Ils sont stoïques et ne se plaignent jamais. Et voilà que dans la journée du 26 mars les tirs d'artillerie deviennent, de part et d'autre, encore plus intense. Ma radio fonctionne toujours. Au dessus de nos tête passent des vagues d'avions de la R.A.F.Ils vont se mêler à la bataille qui semble enclenchée dans la plaine. Leur mission doit être de réduire la résistance ennemie au delà de l'oued. Vont-ils baisser les bras ? Peut-être pas car du haut de notre djebel nous voyons une escadrille de la Luftwaffer lâcher des bombes dans la plaine au sud du djebel. Un sérieux problème se pose maintenant pour mes deux tirailleurs et pour moi-même. Le 23 mars nous sommes partis avec deux jours de vivres et un bidon d'eau. Aucun ravitaillement ne nous est parvenu et ce n'est que grâce à la générosité des hommes qui se trouvent sur l'arête que nous trouvons quelques biscuits et de l'eau. La journée du27 mars débute comme la précédente mais les tirs d'artillerie sont plus espacés. Dans l'après-midi notre artillerie cesse ses tirs. Il est exactement 16 heures lorsqu'un vacarme terrifiant monte de la plaine devant l'Oued. Le Capitaine Crépin jubile. Il appelle ses adjoints, puis moi aussi. Il pointe son doigt vers la plaine. Devant l'oued des dizaines de chars néo-zélandais, alignés comme à la parade, progressent lentement vers le fossé naturel, puis le traversent. Nous poussons avec joie un gros soupir de soulagement. A la tombée de la nuit tout semble terminé. On n'entend plus que le bruit lointain d'une bataille qui s'achève. Il règne un calme inhabituel! A quel moment Crépin quitte-t-il son observatoire? Le lendemain matin à l'aube ses adjoints enlèvent la binoculaire. De l'arête sur notre droite des hommes descendent dans la vallée. Bientôt il ne reste plus que moi et mes deux tirailleurs au sommet de la 354! Personne n'a pensé à me transmettre l'ordre de repli. Il ne nous reste plus qu'à descendre aussi... Le G.N.B se trouve-t-il toujours à l'endroit où nous l'avons quitté il y a maintenant cinq jours? Avec notre matériel nous prenons le chemin de la descente en nous efforçant de bien repérer le sentier escarpé et caillouteux par lequel nous sommes montés le 23 mars. Après plus d'une heure de marche nous retrouvons notre unité. Le Commandant Poletti n'attendait plus que nous...Nous sommes aussi affamés qu'assoiffés! Depuis trois jours nous n'avions pas grand chose à nous mettre sous la dent. Mes camarades s'amusent bien de notre mésaventure. Mais d'avoir couché pendant cinq jours sur la roche froide, mon bras droit est complètement ankylosé, une tendinite peut-être me bloque l'épaule. Immédiatement le Commandant Poletti me fait comprendre qu'il ne peut être question que j'aille me faire soigner à l'antenne médiale. " Si vous ne pouvez vous servir du bras droit ", me dit-il, " vous vous servirez du bras gauche. Je ne puis vous laisser partir! " .Il est vrai qu'on peut se passer d'un officier, d'un sous-officier, mais jamais du radio... Le 29 mars, le G.N.B. quitte en dernier son bivouac devant le djebel Matleb. En traversant le large et profond oued nous comprenons quel obstacle il représentait pour les blindés néo-zélandais. Au delà de ce fossé anti-char naturel une vaste plaine aride s'étend devant nous. Une large piste bien droite conduit vers le nord. De part et d'autre le terrain est défoncé par les bombes et les obus. Un peu partout on aperçoit des carcasses de blindés et véhicules de toutes sortes dont beaucoup sont calcinés. Après une trentaine de kilomètres d'un cheminement assez lent nous abordons la verdoyante palmeraie d'El Hamma. C'est une vue bien reposante après des semaines passées dans le sable et les cailloux! Dans la soirée nous reprenons la route en direction est par un chemin bien carrossable. A travers la poussière soulevée par nos véhicules j'aperçois un panneau routier. Une flèche indique : Gabès! Nous apprenons d'ailleurs que cette capitale du sud-tunisien est investie par les Néo-Zélandais depuis 15 heures. Le Général Leclerc s'y trouve aussi. Le lendemain 30 mars nous bivouaquons à Chemini, un lieu-dit situé sur un plateau aride à 7 kilomètres de Gabès. Avec les autres unités de la Force L. nous devons, soi-disant, y rester quelques jours. Les derniers à se joindre à nous sont les Spahis Marocains. Ils avaient été chargés de ratisser la région des djebels à la recherche d'Allemands ou d'Italiens "égarés" dans la nature. Nous pouvons enfin nous décrasser correctement... Le dimanche 4 avril une permission de la journée est accordée aux Européens pour se rendre à Gabès. Le Général Leclerc a reçu du Corps d'Armée britannique l'autorisation d'être reçu officiellement par la municipalité de cette ville. Un de nos canions y transportera les permissionnaires. En arrivant à Gabès nous sommes agréablement surpris. Les maisons, dont beaucoup de style français, sont pavoisées de nos trois couleurs. Quelle émotion! Les civils français que nous rencontrons nous saluent tous avec un large sourire. A 10 heures une messe d'action de grâce doit être célébrée dans la petite église catholique de la ville. La petite église, avec son clocher pointu, se trouve au fond d'une allée bordée d'arbres bien verts. L'image qu'elle rend me rappelle la petite église aperçue à Koenigshoffen, près de Strasbourg. A sa vue l'image de l'Alsace passe devant mes yeux. Une pensée angoissée va à mes parents dont je n'ai plus de nouvelles depuis Quatre ans. Avec plusieurs de mes camarades nous nous rendons aussi à la petite église qui, aujourd'hui est trop petite pour contenir tous ceux qui veulent rendre hommage à nos camarades morts pour les libérer de l'empreinte de Vichy. Lors de la messe, et son sermon en français, un détail me frappe particulièrement : les petits chanteurs qui se trouvent dans le choeur portent tous une petite Croix de Lorraine en bois sur leurs tuniques blanches. Lorsque le Général Leclerc sort de l'église, entouré du Lt Colonel Ingold et de beaucoup de nos officiers, l'ovation de la foule ne connait plus de bornes. Avant de retourner à notre bivouac nous faisons une promenade jusqu'à la mer. Au petit port d'où partent les bateaux pour l'ile de Djerba il n'y a personne. En regardant les vagues nous pensons qu'il faudra traverser cette mer pour rentrer un jour chez nous. Nous savons que nous sommes encore loin d'être au bout de nos peines. Tunis est encore à 310 kilomètres à vol d'oiseau. Tous les soirs nous voyons que l'ennemi est toujours présent. Dès la tombée de la nuit les projecteurs de la D.C.A. anglaise balayent le ciel au delà de Gabès et de longs chapelets d'obus traçants semblent monter lentement à la recherche des rodeurs de la Luftwaffe gent ils ne viennent pas jusqu'à notre bivouac. Nous parlons souvent de nos camarades disparus depuis Ksar-Rhilane : dix de nos camarades du Tchad, dont cinq officiers, ont trouvé la mort; cinq autres ont été blessés. Nos vaillants tirailleurs ont également payé un lourd tribut : sept ont trouvé la mort au combat et vingt-cinq autres blessés.

 

(Extraits des "Carnets de route d'un rat du désert de la France Libre.)