La 2e DB en Normandie

(Sources : Mémorial Maréchal Leclerc de hauteclocque, Musée Jean Moulin, Mairie de Paris)

LA 2e D.B. EN NORMANDIE ALENÇON - CARROUGES - ÉCOUCHÉ

Août 1944

 

L'HISTORIEN de l'Armée américaine, Martin Blumenson, écrit dans son livre, Duel pour la France.

 

" Quand les troupes de Leclerc, le 12 août, usurpent la route Alençon - Sées - Argentan, la 56 division blindée (U.S.) a déjà emporté Sées. Mais un combat-command américain se trouvant au nord de Sées, à 8 kilomètres en-deçà d'Argentan, doit retarder son attaque pendant six heures en attendant que les Français aient débarrassé la route. C'est seulement alors que les camions d'essence bloqués au sud de Sées peuvent venir ravitailler les chars américains. De ce fait, l'attaque ne peut avoir lieu que tard dans l'après-midi. Les Allemands en ont profité pour interposer une nouvelle unité entre les Américains et Argentan. L'attaque qui, lancée six heures plus tôt, aurait pu assurer la prise d'Argentan, ne fait que peu de progrès. "

Devant cette grave accusation portée à l'encontre de la 2° D.B. et de son chef, deux questions se posent :

-              dans quelles circonstances de tels faits ont-ils pu se produire ?

-              dans la mesure où ceux-ci son exacts, quelles en ont été les conséquences ?

 

 

 

La 2° D.B. du général Leclerc, au terme d'une longue attente en Angleterre, arrive enfin sur le sol de France à Utah-Beach le 1er août 1944. Après une année d'instruction intensive avec le nouveau matériel américain, elle va pouvoir être mise à l'épreuve.

La 2° D.B. appartient à la III° Armée du général Patton. Quatre jours sont nécessaires pour rassembler tout le matériel. Mais déjà le général Leclerc piétine d'impatience. Il sent sa division prête et sollicite des ordres.

Enfin le 5, elle est affectée au 15° corps du général Haislip qui se trouve déjà sur la route du Mans. Le lendemain, par Coutances et Avranches, le P.C. de la division s'installe à Saint-James. Le 7, alors que tout le monde se prépare à effectuer un nouveau bond eu avant, un contre-ordre arrive. Les Allemands partant de Mortain attaquent en force en direction d'Avranches. Il faut faire face à l'est, prêt à intervenir au moindre signal. La 2' D.B. brutalement se trouve lancée dans le combat. Les premiers contacts avec l'ennemi se produisent à quelque distance de Mortain.

Dès le 8, il s'avère que les troupes américaines ont stoppé l'avance allemande. Il faut donc que la 2e D.B. continue vers le sud-est pour rejoindre le 15° corps. Mais l'Allemand est loin encore d'être battu et la Luftwaffe dans h soirée du 8, par un violent bombardement, inflige à la division des pertes sévères (cinq tués, cent vingt-quatre blessés). Le baptême du feu, a été dur mais ne brisera pas l'élan des hommes de Leclerc. Dans la' nuit du 8 au 9 près de 200 kilomètres sont parcourus ; la division est' dans les faubourgs du Mans le 9.

Quelle est alors la situation générale ?

Les forces anglo-canadiennes du maréchal Montgomery, débarquées le 6 juin en Normandie, n'ont fait que peu de progrès. Si Caen a pu être occupée le 9 juillet, toutes les opérations déclenchées pour élargir la poche vers le sud et l'est sont demeurées vaines.

Par contre, les forces américaines du général Bradley viennent d'obtenir d'importants succès. Le 26 juin Cherbourg était libérée, toute 1a 1re Armée U.S. peut se retourner vers le sud. Après un mois d'efforts, Avranches est atteinte le 28 juillet. La porte vers le sud est ouverte à la III' Armée. Le général Patton découple son 8° corps en direction de Brest et son 15° en direction de Rennes qui est atteinte le 1°` août.

Dès lors, les plans du Q.G. allié étaient tout tracés. Les forces américaines partant de Rennes et fonçant vers l'est devront atteindre Le Mans. De là, se dirigeant droit au nord par Alençon et Argentan, elles viendront donner la main dans les environs de Falaise aux unités anglo-canadiennes. Ainsi devront se trouver prises au piège les forces allemandes de Von Kluge (2). Ces forces sont composées de la plus grande partie de la 7° Armée et de la 5° Panzer Armée. Par ordre direct de Hitler, elles doivent non seulement combattre sans esprit de recul, mais encore, au cours des journées des 7 et 8 août, elles s'engageront à fond pour tenter de couper entre Mortain et Avranches les lignes de communication de la III° Armée U.S.

Mais le général Patton ne se soucie pas de ses arrières. Pendant que son 8° corps arrive en vue de Brest le 7 août, le 15° corps occupe Laval le 6, Le Mans le 8. C'est dans cette ville que, le 9, le général Haislip, qui commande ce 15° corps, reçoit la 2° D.B. qui lui est affectée. Il a maintenant sous ses ordres : la 2° D.B. du général Leclerc, la 5° D.B. U.S. du général Oliver, la 79° D.I. U.S. du général Wyche, la 90° D.I. U.S. du général MacLain. Dans la soirée il diffuse son ordre d'opérations pour le lendemain :

" Le 15° corps attaquera le 10 août pour s'emparer de la ligne Sées -Carrouges. Heure de l'attaque : 8 heures... "

La 5° D.B. U.S., suivie de la 79° D.I., progressera à droite du dispositif, la 2° D.B. suivie de la 90° D.I. à gauche. La protection des flancs sera assurée par le 106° groupe de cavalerie.

Limite ouest : la Sarthe.

Limite est : une ligne englobant Bonnetable et Mamers.

Limite entre les deux détachements : voir carte n° 1.

Quatre axes sont donnés à chacune des D.B.

Pour la 2°, les axes A - B - C - D, pour la 5', les axes E - F - G et H. Le 19° Tactical Air Force appuiera l'attaque.

Suivant ces directives le général Leclerc diffuse le 10 à 1 h 30 son ordre d'opérations :

Le G.T.D. (Groupement Tactique Dio) utilisera les itinéraires A et B, le G.T.L. (G.T. de Langlade) les itinéraires C et D, le G.T.V. (3) (G.T. Billotte) en réserve sur l'axe A, les autres éléments (R.B.F.M. bataillon du Génie, R.M.S.M.) sur l'axe D ; 1er bond : ligne Beaumont -  Dangeul ; 2° bond route Fresnay - Mamers ; 3e bond: Alençon ; 4° bond : objectif final ; P.C. : La Trugalle, puis sur l'axe B.

Comment les groupements tactiques vont-ils se mettre en place ?

Le G.T.D. a subi l'attaque principale de l'aviation allemande au cours de la soirée du 8. Cent dix hommes ont été mis hors de combat dont un grand nombre de conducteurs de camions de l'échelon du 12° régiment de Cuirassiers (régiment de chars du G.T.). Le ravitaillement en essence ne pourra se faire au cours de la journée du 9 et pourtant, ce jour-là, le G.T., grâce à ses réserves de carburant, par Château-Gontier et Sablé, rejoint Neuville où le passage de la Sarthe ne se terminera que le 10 à 7 heures du matin.

Le colonel Dio constitue deux sous-groupements :

Sur l'axe A : sous-groupement du commandant Farret avec deux compagnies du régiment de Marche du Tchad (R.M.T.), un escadron du Pr régiment de Marche de Spahis Marocains (ter R.M.S.M.), une batterie du R.A.C. (régiment d'Artillerie Coloniale), deux pelotons de tanks destroyers du régiment blindé de fusiliers marins (R.B.F.M.), deux sections du Génie.

Sur l'axe B : sous-groupement du lieutenant-colonel Noiret avec le 12° Cuirassiers, deux compagnies du R.M.T., un peloton de T.D. du R.B.F.M., une section du Génie.

Si le sous-groupement Farret arrive à peu près à l'heure sur la ligne de départ, il n'en est pas de même pour le groupement Noiret. Tout d'abord, seul un escadron de chars moyens et l'escadron de chars légers du 12° Cuirassiers pourront se porter en avant. Le reste du régiment devra attendre le ravitaillement en essence qui ne pourra avoir lieu qu'en fin de matinée. Il ne rejoindra qu'au début de l'après-midi.

A droite, le G.T.D. de Langlade (G.T.L.) est passé par Le Mans, déjà bourrée de troupes américaines. La traversée de la ville est très lente. De précieuses minutes sont perdues. Le colonel de Langlade constitue deux sous-groupements :

Sur l'axe C : le sous-groupement du commandant Massu avec un peloton de chars légers du 12° R.C.A. (régiment de Chasseurs d'Afrique), un escadron de chars moyens du 12° R.C.A., une compagnie du R.M.T., une batterie de 105 du 1/40° R.A.N.A. (Régiment d'Artillerie Nord-Africaine), un peloton de T.D. du R.B.F.M.

Sur l'axe D: le sous-groupement Minjonnet avec le reste du 12° R.C.A., une compagnie de R.M.T., une compagnie du Génie, un peloton de T.D. (lu R.B.F.M. Le G.T.V. du colonel Billotte est en réserve dans les faubourgs du Mans ; il suivra sur l'axe D.

La mise en place des deux G.T. sur la ligne de départ prévue pour 8 heures s'effectue donc avec un important retard encore aggravé par une partie du G.T.L. qui, en quittant Le Mans, se trompe d'itinéraire et par les éléments de la 5° D.B. U.S. qui, installés en bouchon face au nord depuis deux jours, se mettent en mouvement dès leur relève pour rejoindre leur secteur, cisaillant tous les axes de marche de la division française.

Ce qui peut paraître une hésitation passagère de la 2° D.B. est cependant bien explicable lorsque l'on pense que personne n'a dormi depuis deux jours et que 200 kilomètres ont été parcourus en grande partie de nuit.

Malgré la fatigue les deux groupements de tête se mettent en route.

Sur la gauche, le G.T.D., après de sérieux accrochages à Boulay et Lucé, parvient à Vivoin puis, alors que la nuit tombe, à Doncelles où deux chars lourds allemands sont neutralisés.

A droite, le G.T.L. en rejoignant la ligne de départ perd ses deux chars de tête devant Sablon. L'appui de l'aviation est nécessaire pour obliger les Allemands à quitter la place. Malheureusement, par suite d'une méprise, un troisième blindé flambe. L'ennemi se replie au nord de l'Ormes que le sous-groupement Noiret ne peut franchir. Il lui faut demander l'aide du sous-groupement Massu qui, par Ballon, est arrivé au nord de la rivière. Une rapide manoeuvre amène la prise de Congé et de Ponthouin. Le soir, Nouans et Dangeul sont occupées.

Le 1er bond fixé par l'ordre de la division est atteint.

Cette première journée de combat a été éprouvante pour la 2° D.B. Douze de ses chars sont hors d'usage, quatre officiers tués, une quarantaine d'hommes tués ou blessés. Mais elle a été surtout une épi3uve de rodage pour la division. Les caractères se sont affirmés, les liaisons entre les différentes armes se sont perfectionnées, l'exécution de manoeuvres rapides a été mise au point, enfin, par dessus tout, l'inlassable activité du général Leclerc toujours au plus près de la bataille a démontré que la place du chef devait être le plus en avant possible afin d'être en mesure de prendre sur le champ les décisions que le combat impose.

En contrepartie les pertes ennemies sont bien plus élevées. Le seul G.T.D. fait état de cent Allemands tués, quarante prisonniers, cinq chars lourds et quatre canons antichars détruits.

Quels éléments l'adversaire oppose-t-il à la 2° D.B. ? D'après le bulletin de renseignement n° 3, la division s'est heurtée à la 9° PanzerZone de Texte: ,_...,,..) 8 Division qui " a mené une action retardatrice suivant les axes principaux de notre progression - principalement autour des agglomérations.

" 11 utilise une tactique défensive très mobile des chars et des canons antichars... Son artillerie n'a fait preuve que d'une activité très faible. Celle de son aviation a été nulle.

" Peu de mines ont été rencontrées au début de notre progression. Elles ont été plus nombreuses en fin de journée. "

Effectivement la 9e Panzer a été envoyée en hâte du sud de la France pour essayer de barrer la route du 15° corps. Elle a l'ordre de ralentir le plus longtemps possible l'avance alliée sur l'axe Le Mans - Alençon.

Pour la journée du 11 les ordres et les objectifs restent inchangés. Le général Leclerc insiste sur la vitesse. Alençon doit être atteinte au plus vite. Afin de donner plus de puissance à l'attaque, les pelotons de Scherman et de tanks destroyers sont mis en tête. En effet les chars légers n'ont pas l'efficacité voulue pour s'opposer aux Marks allemands.

Au G.T.D., le sous-groupement Farret parvient assez rapidement à proximité du carrefour de La Hutte que l'ennemi tient en force. Cinq de nos chars sont successivement touchée par des 88. Après un dur combat le carrefour est contourné par l'ouest et enfin occupé. Le soir le sous-groupement s'installe à Fyé.

A sa droite le sous-groupement Noiret, par Coulombiers, aborde Rouessé. L'ennemi s'y défend âprement. Quatre chars amis sont détruits. Il faut l'aide de l'artillerie et de l'Air Support pour arriver à bout de la résistance. La localité ne tombera que vers 15 heures. Mais l'Allemand, qui a perdu entre La Hutte et Rouessé onze chars lourds, dix canons antichars et deux cent cinquante prisonniers, se replie en désordre. Bourg-le-Roi est rapidement libérée ainsi que Champfleur où se rend aussitôt le général Leclerc. Alençon n'est plus qu'à 5 kilomètres, niais la nuit est déjà là.

Sur les axes C et D, le G.T.L. lui aussi a fait d'importants progrès, bien que l'arrivée tardive du convoi de ravitaillement en essence ne lui permette de démarrer qu'à 9 heures. Le sous-groupement Massu après avoir annihilé des résistances ennemies sur la route La Hutte - Mamers atteint à 20 heures Ancinnes où il s'installe. Le sous-groupement Minjonnet doit faire face devant Louvigny un important rassemblement d'armes antichars et de véhicules allemands qui sont détruits avec l'aide de l'aviation. La localité est occupée à 15 heures. L'avant-garde du sous-groupement parvient à la nuit aux lisières de la forêt de Perseigne.

Ainsi le 11 au soir, le deuxième bond fixé par l'ordre d'opérations est largement dépassé. Alençon est à portée de la main. La 9° Panzer-Division est coupée en deux et a subi de très lourdes pertes.

Au cours de la journée, le général Patton est venu rendre visite au 15° corps. Il écrira dans ses Mémoires qu'après être passé au P.C. des 5° D.B., 79° et 90° D.I. : " Je ne pus trouver le général Leclerc de la 2° D.B. car il roulait partout en avant, bien que je le suivisse plus loin que la prudence me dictait " (4).

Le général Leclerc n'a pas quitté de la journée les éléments de tête de sa division qu'il voudrait voir aller toujours plus vite. Maintenant que chacun prend un peu de repos, il prépare à Champfleur la prise d'Alençon en recueillant auprès des habitants le maximum de renseignements sur les itinéraires possibles et les forces de l'ennemi.

Dès 4 heures le dimanche 12 août, le sous-groupement Noiret se prépare. A 4 h 30, l'avant-garde du capitaine Da, guidée par un jeune civil, est lancée sur Alençon. Les ponts sur la Sarthe sont rapidement occupés. Le sous-groupement pénètre dans la ville et s'en assure les sorties nord. Une importante colonne de véhicules allemands qui n'a pas le temps de s'enfuir est neutralisée.

Le général Leclerc a suivi le capitaine Da jusqu'au pont sur la Sarthe. Il lui faut maintenant revenir à son P.C. Conduisant sa jeep sur la route menant à Champfleur, avec pour toute arme sa canne légendaire, il se retrouve soudain face à face avec un véhicule allemand. Arrêt brutal. Le commandant de Guillebon sauve la situation en abattant avec son colt le chauffeur ennemi. La route vers le sud est devenue trop dangereuse. Le général revient à Alençon d'où il peut donner ordre à tout le G.T.D. de venir le rejoindre. Le colonel Dio devra achever le nettoyage de la ville et s'y installer jusqu'à relève par la 90° D.1. U.S.

Déjà pour le général Leclerc, la libération d'Alençon est du domaine du passé. Il n'est que 6 heures du matin. Tous les renseignements concordent : de nombreuses colonnes allemandes refluant de Mortain se dirigent vers l'est. Il faut donc essayer de leur barrer la route au plus vite. Maintenant que la Nationale 12 est coupée à Alençon, un nouvel objectif s'impose : la Nationale 24 qui passe à Argentan. Mais cette ville est dans la zone d'action du 2° groupe d'Armées de Montgomery. Le 15° C.A. doit s'arrêter sur la ligne Carouges - Sées. Or, depuis la prise de Caen le 9 juillet tous les efforts tentés par les troupes anglo-canadiennes pour percer vers le sud ont été voués à l'échec. Hier encore, malgré de durs combats, les troupes canadiennes et écossaises aidées de la 1ère D.B. polonaise n'ont pu franchir le Laison, petite rivière passant à 10 kilomètres au nord de Falaise. Par contre, Argentan paraît une proie facile pour les unités du 15° corps. Sans s'être consultés le général Leclerc, le général Haislip, comme d'ailleurs le général Patton, sont décidés à la saisir sans tenir compte des ordres supérieurs. Mais pour le général Leclerc l'important massif de la forêt d'Ecouves que l'on sait grouillant d'ennemis barre sa route. Il n'est pas question de négliger ce môle de résistance et de laisser à l'Allemand le temps de s'y retrancher.

Face à ces problèmes, le général commandant la 2° D.B. a vite pris sa décision. Pendant. que le G.T.L. tentera la traversée en force dé la forêt pour se porter sur la ligne Saint Sauveur - Le Cercueil, objectif fixé par le 15° corps, le G.T.V., jusqu'alors en réserve, contournera Ecouves par l'est en passant à Sées et, de là, fonçant vers le nord-ouest, ira au plus vite s'installer sur la Nationale 24 bis. Un double but sera alors obtenu : d'une part assainir ou tout au moins encercler le massif forestier, d'autre part couper l'axe principal de repli allemand. Le G.T.D. à Alençon hâtera sa relève par la 90° D.I. U.S. puis se portera sur l'important noeud routier de Carouges en vue d'assurer la couverture ouest de la division.

Ce plan présente un inconvénient majeur : le G.T.V. devra traverser presque perpendiculairement toute la zone réservée à la 5° D.B. U.S. Mais les renseignements signalent que les Américains sont encore au sud de la Sarthe. En agissant rapidement, le général Leclerc espère effectuer son mouvement loin devant les éléments de tête américains. Pour hâter la marche, il décide qu'avec un état-major réduit il suivra l'itinéraire du général Billotte.

A 8 heures ce dernier a reçu les ordres. Son G.T. entre dans Alençon. Deux sous-groupements sont constitués. A droite celui du lieutenant-colonel Warabiot avec deux escadrons du 501° régiment de chars, deux compagnies du R.M.T. et un groupe d'artillerie. Il devra atteindre Sées en empruntant l'itinéraire passant par Larré -Mesnil - Erreux - Meauphe. A gauche celui du commandant Putz avec un escadron de chars, une compagnie d'infanterie et une batterie d'artillerie suivra la Nationale 138 - Départ immédiat.

Au G.T.L., le 11 dans la soirée, le colonel de Langlade a arrêté ses sous-groupements à Ancinnes et aux lisières de la forêt de Perseigne. Dès 6 h 30 le lendemain, le sous-groupement Massu démarre en direction de Saint-Rigomer, couvert par le détachement de reconnaissance du capitaine Siegfried du 1er R.M.S.M. A peine est-il parti que le commandant Gribius du 3° bureau de la division apporte un ordre du 15° corps. Le 19e Tactical Air Force doit effectuer un bombardement massif de la forêt de Perseigne et de ses lisières. En conséquence :

" La 2° D.B. française doit contourner la forêt à l'ouest de la limite de bombardement (donnée sur un calque) ". Le résultat de cet ordre est d'interdire au G.T.L. de continuer sa marche sur les itinéraires fixés. Il devra emprunter l'axe B pour rejoindre Alençon et reprendre ensuite sa route au nord de la ville. Ce mouvement sera long et entraînera un certain nombre d'embouteillages, car sur l'axe B se trouvent déjà l'arrière-garde du G.T.D. ainsi que les réserves divisionnaires.

L'ordre du 15° corps, signé par le général Haislip dans la nuit du au 12, prévoit en outre :

" Le 15° corps reprend son attaque le 12 août 1944 à 9 heures contournant la forêt de Perseigne et avançant vers Argentan ". Officiellement la ligne Sées - Carrouges peut donc maintenant être dépassée. Le nouvel objectif est Argentan. A 13 heures, le G.T.L. reçoit l'ordre de pousser au plus vite sur la D. 26. Mais le temps perdu a permis à l'ennemi de se renforcer sur 1(18 lisières sud de la forêt. Le sous-groupement Massu doit s'arrêter à la ,nuit au carrefour de Granchamp. Le sous-groupement Minjonnet ne s'empare de Lourai qu'après de durs combats. Cuissai reste inabordable.. L'arrivée en renfort d'un détachement du 1" Spahis commandé par le lieutenant-colonel Roumiantzoff ne permet aucune nouvelle progression.

Pendant ce temps, le G.T.V. parti de Sainte-Paterne à 7 heures se retrouve à Sées en fin de matinée après quelques petites escarmouches avec des éléments ennemis qui se replient vers la forêt d'Ecouves. A Sées, où le général Leclerc rejoint le colonel Billotte, arrivent les éléments de tête de la 5° D.B. U.S. Pour éviter les embouteillages sur le pont de l'Orne, le général commandant la 2e D.B. donne ses nouveaux ordres. Objectif : Ecouché - Itinéraire : pour le sous-groupement Warabiot Mortrée, Saint-Christophe. Pour le sous-groupement Putz : La Ferrière, Le Cercueil, Francheville, Avoines.

Le sous-groupement Warabiot doit dès le départ abandonner la Nationale 158 dont les Américains se réservent l'usage. Il faut donc emprunter des routes secondaires qu'heureusement un officier de réserve de la région connaît bien : le capitaine Denormandie est volontaire pour conduire la colonne.

Par ces petits chemins le colonel Warabiot marche à peu près parallèlement à la Nationale 158 où se trouvent les éléments de tête de la 5° D.B. Les Américains ne peuvent atteindre Mortrée ; l'arrivée des chars français à Montmerrei oblige les Allemands à décrocher. Un violent combat de blindés devant Vieux-Bourg stoppe la 2° D.B. L'avance de la 5° D.B. sur la grand-route contraint les chars allemands à se dévoiler ; ils sont détruits. Saint-Christophe est atteint et le sous-groupement continuant sa route vers Ecouché se trouve soudain face à une longue colonne de camions allemands. Les chars se déploient et, en quelques instants, cinquante camions sont en flammes. Les Allemands qui tentent de fuir sont mitraillés sans merci. Ce carnage va continuer toute la soirée à Fièvre d'abord puis à Loucé. Mais la nuit est arrivée. Seules les lueurs des véhicules en flammes éclairent le paysage. Le sous-groupement s'installe alors en centre de résistance à proximité de Loucé. Au cours de la nuit deux auto-mitrailleuses ennemies seront encore détruites. Le colonel Billotte qui, au cours de la journée, a suivi le sous-groupement Warabiot décide d'attendre le lendemain matin pour attaquer Ecouché. Il reste inquiet car il n'a de liaison ni avec le sous-groupement Putz, ni avec la division.

Le commandant Putz a quitté Sées par la Nationale 808. Il atteint La Ferrière puis le carrefour avec la D. 26. Il devait continuer vers Le Cercueil et Franceville mais le général Leclerc va transformer sa mission. Les comptes rendus radio annoncent que le G.T.L. et le détachement Roumiantzoff sont bloqués sur les lisières sud de la forêt d'Ecouves. Le commandant Putz reçoit alors l'ordre d'attaquer en direction de la Croix de Medavi et de continuer dans la forêt jusqu'à ce que la liaison soit établie avec les spahis. Seul un faible détachement sera chargé d'aller reconnaître la route Le Cercueil, Francheville. Il est déjà 18 heures' 45 et la nuit approche. Le commandement Putz décide avec une compagnie de chars et une compagnie d'infanterie de venir en aide au détachement Roumiantzoff. Le peloton d'échelon restera sur place pour défendre le carrefour N. 808-D. 26. Un détachement aux ordres du capitaine Branet, composé d'une section de chars moyens, d'une section de chars légers et d'un peloton de reconnaissance devra se porter à Ecouché par l'itinéraire initialement prévu.

Il est 19 heures. Le commandant Putz, après avoir réparti ses half-tracks d'infanterie entre ses chars, se lance dans la forêt. De tournant en tournant la colonne avance lentement dans la demi-obscurité. A proximité de la Croix-de-Medavi, le combat s'engage. Des chars Panther sont embossés dans les taillis. L'infanterie a mis pied à terre et dans la nuit, qui maintenant est complètement tombée, c'est un duel à mort. Rapidement un Panther brûle et éclaire la forêt. Deux chars français sont en flammes, l'Elchingen et le Montereau. Enfin l'infanterie qui a progressé d'arbre en arbre oblige l'Allemand à se replier. Il n'est plus question de le poursuivre ; le commandant Putz regroupe son détachement et l'installe pour le reste de la nuit en hérisson autour du carrefour. Il est 22 heures.

Pendant ce temps le capitaine Branet s'est mis en route vers le nord. Le Cercueil est facilement atteint. A 20 heures, le détachement, en arrivant à La Bellière, se heurte à une formation sanitaire allemande. Deux cent cinquante prisonniers sont faits et les véhicules pris en bon état. Peu après un escadron d'auto-mitrailleuses allemandes se présente. Ses éléments sont capturés. Enfin à 22 heures, le capitaine Branet entre dans Francheville où il surprend une colonne de ravitaillement et de réparation. Deux Tigres et deux Panthers sont détruits, de nombreux véhicules incendiés, un officier et dix hommes prisonniers. Le détachement Branet s'enferme pour la nuit dans le village.

Au cours de cette journée, la 2° D.B. s'est trouvée opposée aux restes de la 116° Panzer Division envoyée en hâte pour arrêter l'avance du 15° corps. L'arrivée de la division française ne lui laisse pas le temps de prendre son dispositif de combat. Elle est disloquée avant de pouvoir réagir.

Mais la situation de la division française répartie entre Alençon et Loucé, soit sur près de 40 kilomètres, est très précaire d'autant que les liaisons radio par suite des distances sont presque inexistantes. Les routes sont sillonnées de petits détachements allemands qui cherchent à tout prix un débouché vers l'est. C'est ainsi que le sous-lieutenant Herry du 501° Chars parti en jeep de Francheville, pour aller rendre compte (le la situation au général Leclerc et chercher les nouveaux ordres, fera plusieurs kilomètres au milieu d'un convoi ennemi où heureusement il ne sera pas reconnu. Son passager, un officier allemand prisonnier ne fera pas un geste.

 

Le 13 août, la situation s'éclaire.

Tout d'abord le sous-groupement Putz, dès 7 heures, poursuit son mouvement vers le sud. L'Allemand semble avoir abandonné l'axe central de la forêt et, à 9 heures, la liaison s'opère avec les spahis du colonel Roumiantzoff. Quant au capitaine Branet qui vient de passer la nuit enfermé dans Franceville, il repart dès le lever du jour. A 8 h 30, arrivée à Boucé ; la chasse aux véhicules allemands commence sur la grand-route Argentan - Carrouges. De nombreux camions sont encore détruits. La liaison est établie avec le G.T.V. à Fleuré où deux chars Mark IV abandonnés sont rendus inutilisables. Le détachement Branet par Avoines rejoint Ecouché où vient d'arriver le G.T.V. En effet le colonel Warabiot, dès l'aube, fonce par surprise sur Ecouché. Il y pénètre en semant la déroute dans une nouvelle colonne de la 116° Panzer. Le pont sur l'Orne est saisi intact. Le sous-groupement, après avoir nettoyé la ville et tous ses abords, y prend position interdisant ce carrefour important. Pendant cinq longues journées l'Allemand, cherchant une issue dans sa retraite, viendra buter et subira de nouvelles et importantes pertes. Le capitaine Denormandie tombera mortellement blessé, le 13 août, victime de son dévouement.

Pendant ce temps, le G.T.D. qui était resté toute la journée du 12 à Alençon, enfin relevé par la 90° D.I. U.S., reprend sa marche en direction de Carrouges. En chemin il va se heurter aux restes de la 2° Panzer. SS Division qu'il taillera en pièces. Pour cinq tués et dix blessés français plus deux chars et deux véhicules mis hors d'usage, le G.T.D. annoncera le soir : 1.022 Allemands tués, 1.417 prisonniers, 12 chars, 11 canons et 190 véhicules détruits.

Carrouges et Le Mesnil-Scelleur sont solidement tenus. Les liaisons sont rétablies avec les autres G.T.

Le G.T.L. qui se trouve devant Cuissai reçoit, le 13 au matin, l'ordre de se diriger sur Carrouges en empruntant les axes B et C. Dans une région infestée d'ennemis, l'avance est lente. Cuissai, La Roche-Mibille, Longuenoé, Chahains sont le théâtre de violents combats. Dans la soirée l'ordre arrive par radio de rallier le P.C. de la division à Montmerrei. Le sous-groupement Massu y arrive lorsque la nuit tombe. Le sous-groupement Minjonnet stoppé dans la forêt par des blindés ennemis ne rejoindra que le lendemain matin.

Simultanément une action qui aurait pu avoir une importance capitale est tentée par le détachement Roumiantzoff. Au cours de la matinée, le 1" Spahis débloqué sur la D. 26 par le sous-groupement Putz commence le nettoyage systématique de la forêt d'Ecouves. Le char du sous-lieutenant Gourlain atteint par un panzerfaust brûle, l'officier gravement blessé est évacué. A 13 heures, le lieutenant-colonel Roumiantzoff à la tête d'un détachement composé de deux pelotons de chars du 1" Spahis, d'un peloton de T.D. du R.B.F.M. et (l'une section du R.M.T. est envoyé sur Argentan dont les faubourgs sud sont atteints à 15 h 30. L'infanterie s'avance à pied et réussit à pénétrer dans la ville. Mais à 18 heures, des' chars lourds ennemis prennent à partie les blindés français qui appuient l'avance des fantassins. Un char léger des spahis est détruit, un half-track est endommagé. Le détachement est trop faible pour continuer seul la progression dans la ville. A la nuit tombante le colonel Roumiantzoff ordonne le décrochage et le détachement s'installe à Mauvaisville. Tout est prêt pour reprendre la progression le lendemain, niais dans la soirée arrive l'ordre  d'opérations n° 3 du général Haislip. " Toutes  les unités du 15° corps dans la zone Ecouché - Argentan se retireront au sud de l'Orne le 13 août à 22 heures ". La 2° D.B. devra tenir le quadrilatère formé par Ecouché - sud Argentan - Sées - Carrouges et se concentrer en vue de se préparer à une nouvelle avance vers le nord, le nord-est ou l'est lorsque la décision en sera prise. L'ordre est donc impératif : interdiction de franchir l'Orne. Argentan ne peut donc plus être attaquée par le sud. Cet ordre ne sera cependant pas entièrement exécuté par le général Leclerc. Une petite tête de pont sur l'Orne conquise le 13 par le peloton du lieutenant Galley sera conservée sur la route menant d'Ecouché à Montgaroult.

Pendant cinq longues journées, la 2° D.B. va rester dans la zone qui lui est impartie. Elle continuera à augmenter son tableau de chasse en détruisant ou en capturant de nombreux détachements allemands qui sous la poussée alliée retraitent de l'ouest.

La mort dans l'âme, le général Leclerc verra défiler devant lui les restes de la 7° armée allemande et de la Se Panzer Armee qui profitent du passage encore existant entre Argentan et Falaise.

Le général Patton ne décolère pas, il écrira dans ses Mémoires :

" J'aurais pu aisément pénétrer dans Falaise et fermer complètement la poche, mais il nous fut ordonné de ne pas le faire... Cette halte fut une grave erreur... ". Dégoûté de ne pouvoir agir, il acceptera sans remords l'ordre du général qui donne à la Ire armée U.S. et au 5° corps du général Gerow la 2° D.B. française, la 79° et la 90° D.I. U.S. Quant à lui, emmenant la 5° D.B., il foncera sur Chartres et Orléans.

La poche sera refermée définitivement le 19 août dans la soirée à Chainhois avec la participation du G.T.L.

Quel est le bilan pour la 2° D.B. de ces combats de Normandie ?

Les pertes infligées à l'armée allemande ont été de : 4.500 tués et 8.800 prisonniers, 117 chars, 104 canons et plus de 700 véhicules détruits. Trois divisions blindées (les 2', 9° et 116° Panzer divisions) ont été démantelées. En contrepartie les pertes de la 2° D.B. se chiffrent à 120 tués, 432 blessés et 63 disparus. Au point de vue matériel : pour les G.T.L. et G.T.D. elles se sont élevées à 45 chars, 3 canons et 35 véhicules détruits. Celles du G.T.V. ne .peuvent être données avec exactitude.

C'est donc un bilan de grande victoire pour la 2° D.B.

Cependant va subsister chez les Américains un ressentiment qui sera long à s'apaiser. Le' général Leclerc, ne se conformant pas aux ordres donnés, a envoyé le G.T.V. à Sées et bouleverse pendant quelques heures les plans établis par le 15° corps. Si le général Patton, commandant l'armée, oublie rapidement cette insubordination, le général Bradley, commandant le groupe d'armées, ne le pardonnera pas.

Il est certain que si Argentan avait été prise le 13 août la fermeture de ce que l'on a appelé la poche (le Falaise aurait probablement pu être avancée de quelques jours mais il est aussi certain que l'occupation de cette ville n'aurait été obtenue que par une suite de désobéissances à tous les échelons, car Argentan se trouvait dans la zone réservée au groupe d'armées Montgomery.

Une question reste posée. Quelle influence le passage à Sées du G.T.V. a-t-il eue sur l'ensemble de la manoeuvre du 15° corps ? Si l'on s'en réfère aux documents français existant dans les archives, ce sont les éléments de tête du G.T.V. qui sont entrés les premiers dans la ville. La progression vers le nord jusqu'à Saint-Christophe n'a pu se réaliser que grâce à l'aide réciproque que se sont apportée les unités américaines et françaises. Loin d'être un handicap, la manoeuvre d'ensemble n'a pu qu'en être accélérée.

Quant à l'influence que cette " désobéissance " a eue sur la manoeuvre de la 2° D.B. elle a été déterminante du bilan exposé ci-dessus. L'irruption d'une partie importante de la grande unité française au nord de la forêt d'Ecouves, où l'ennemi ne l'attendait pas, a permis de surprendre toute la mise en place du dispositif allemand, d'encercler dans les bois les restes de la 9° Panzer Division et d'empêcher toute réaction organisée de la part des 2° et 116° Panzer Divisions. La prise d'Ecouché et de Carrouges n'aurait probablement pas pu avoir lieu aussi rapidement si la désorganisation totale n'avait été apportée dans les colonnes allemandes et si le temps de se fortifier autour du massif forestier avait été laissé à l'ennemi.

Le général Leclerc l'avait bien pressenti à Alençon. 11 s'en est fallu de très peu de temps que le G.T.D. ne passe à Sées en entier avant l'arrivée de la 5° D.B. Si, la manoeuvre s'était déroulée comme espérait le général commandant la 2° D.B., aucune controverse n'aurait été soulevée. Au lieu de cela une inaction forcée de cinq jours va être imposée à la division. Cela lui permettra de combler ses pertes en hommes et en matériel et de se préparer pour une nouvelle et très glorieuse étape : la libération de Paris.

 

Commandant de WAZIERS