Rapport de Leclerc à Monsieur le Commissaire à la Défense Nationale

(Sources : Mémorial Maréchal Leclerc de hauteclocque, Musée Jean Moulin, Mairie de Paris)

RAPPORT

à Monsieur le Commissaire à la Défense Nationale.

 

La réception du TO N° 6443 P/O dont copie ci-jointe, présente une telle importance que j'estime nécessaire de soumettre à la haute autorité de Monsieur le Commissaire à la Défense nationale le rapport suivant destiné à bien mettre en lumière la situation de la 2e D.B.

 

.Un premier T.O. N°3143 S/CG/P/EM du 14 Novembre prescrivait à la2e D.B. et à la 1ère DSI de rechercher dans leurs unités et corps les volontaires parachutistes pour exécuter des missions en France. Cet Etat fut fourni à Alger.

Ce premier télégramme, bien que provoquant de sérieuses difficultés de commandement pouvait être justifié auprès des subordonnés comme s'adressant aux deux anciennes divisions Françaises Libre.

Par contre le nouvel ordre susvisé, parvenu par le Commandant Supérieur des Troupes du Maroc s'adresse aux 2e, 3e DB et aux formations du territoire. L'interprétation immédiate par les commandants d'unités et la troupe sera la suivante : la 3e DB est une unité de deuxième urgence dont l'arrivée du matériel est actuellement hypothétique, les formations du territoire ne peuvent prétendre être utilisées dans les premiers échelons du Corps expéditionnaire, en serait-il autrement pour la 2e DB. Qui jusqu'ici avait toujours été considérée et désignée comme unité de première urgence ?

Ces déductions, jointes au fait que des préférences continuelles semblent être accordées à certaines autres Grandes Unités, que l'absence du Régiment de Chasseurs de Chars primitivement affecté à la 2e DB puis n'ayant jamais rejoint, enfin mis à la disposition d'une autre Division, que le matériel d'artillerie est toujours absent pour les trois quarts, bref autant d'indices qui semblent signifier que la 2e DB ne serait pas considérée par le commandement comme une unité de première urgence devant prendre part initialement aux opérations décisives du débarquement en Europe occidentale.

La conséquence de tout ceci est facile à prévoir : c'est l'écroulement du moral pour tous, c'est l'impression d'avoir été dupés, c'est la perte de confiance de nos hommes dans leurs chefs.

Le problème me semble d'une telle gravité que je me permets d'exposer à nouveau l'ensemble de l'histoire de la Division.

Au mois de Juillet, le Général de Gaulle me convoquant pour la première fois après les opérations de Tripolitaine et Tunisie m'indique qu'il donnera l'ordre au Commandant de me confier une division blindée. Je me permets de lui signaler qu'à mon avis, quelle que soit la destination qu'il prévoit pour nos hommes, une seule chose leur importe : c'est de rentrer dans leur pays en tête de nos Armées, c'est dans ce seul but qu'ils ont tout abandonné, qu'ils luttent depuis trois ans. Le général de Gaulle est entièrement d'accord et donne l'ordre de prévoir l'équipement de la Grande Unité en première urgence. Néanmoins il n'est pas possible ni raisonnable d'arrêter l'équipement comme la 1ère DB déjà à peu près complètes.

Puis ce fut la mise sur pied de la Division ; tout d'abord le problème du personnel ; la division comprendra trois catégories de combattants :

-          Des Français Libres de vieille souche ayant combattu en Libye, au Fezzan et en Tripolitaine.

-          Des Français d'Afrique du Nord venant de rallier délibérément le Général de Gaulle

-          Des unités auparavant dans l'Armée de Vichy et qui s'empressent d'accepter leur affectation à la Division, certains chefs me le demandent même et  j'appuie vigoureusement leur démarche ; leur présence me permettant de résoudre le problème délicat de la fusion des deux Armées.

Le résultat actuellement acquis prouve que cette mesure était utile car l'influence " France combattante " a déjà profondément pénétré dans ces unités.

Dans tous les cas, ces trois catégories de combattants prennent place avec enthousiasme dans la Division, convaincus que celle-ci sera à l'avant-garde des troupes de libération.

Ensuite le problème est matériel. La mise sur pied s'effectue au début sans difficulté et malgré certains retards et certaines modifications aux ordres de priorité, je ne m'inquiète pas, supposant qu'elles sont imposées au Commandant par les nécessités de la guerre.

Actuellement la situation est la suivante :

-          Au point de vue du Personnel, la Division est prête plus que prête même que certaines Grandes Unités mises sur pied depuis plus longtemps qu'elle, notamment en ce qui concerne les questions d'atelier et de maintenance.

-          Au point de vue matériel, à la suite de je ne sais quelle interférence ? ou accident maritime ? la Division n'a pas encore perçu ni son Artillerie, ni la totalité de son matériel du génie, matériel qui devait arriver pour le 15 novembre. Il avait été affirmé que la 2e DB devait être complètement armée pour fin octobre ; maintenant on parle timidement de fin décembre...

Il est permis néanmoins d'affirmer que l'essentiel est fait puisque nous avons 6000 véhicules sur 3300.

Certains organes du Commandement français, animés il y a quelques mois d'une hostilité très nette envers le Comité de la Libération Nationale avait semblé s'en rapprocher, mais les évènements politiques des dernières semaines ont provoqué un recul très net, la 2e DB n'est donc pas " persona grata " auprès d'eux. Elle est cependant, je puis l'affirmer en toute objectivité, l'unité de l'Armée Française la plus passionnée à la restauration nationale derrière le Comité Français de la Libération. Les hommes pris individuellement ont réellement des droits, mais le seul qu'ils revendiquent est celui de prendre part à une place d'honneur dans la libération de leur patrie. Ce sont, d'où qu'ils viennent, des patriotes.