Leclerc au Maroc par Lantenois

(Sources : Mémorial Maréchal Leclerc de hauteclocque, Musée Jean Moulin, Mairie de Paris)

Leclerc au Maroc

  

Lorsque, en Août 1943, la 2e D.F.L., alors cantonnée dans les olivaies clairsemées des environs de SABRATHA en TRIFOLITAINE, reçut la notification officielle de sa transformation en "2ème Division Blindée", tous les "LECLERC" eurent l'impression d'inscrire au blason de leur nouvelle grande unité une date qu'ils étaient certains de faire suivre par celles de nouvelles et glorieuses étapes; l'ordre était donné, en même temps, de former la nouvelle division au MAROC où elle devait, recevoir ses effectifs réglementaires en personnel et matériel.

Faire partie d'une Division blindée, n'était-ce pas là le plus cher désir de tous ceux qui, soit dans les rangs de la Force LECLERC au FEZZAN, soit incorporés à la Huitième Armée Anglaise, avaient compris l'importance d'une guerre de mouvement; ne pensaient-ils pas non plus, après avoir subi ou après avoir connu indirectement en 1940 les actions fulgurantes des Divisions blindées ennemies, que la meilleure riposte leur serait donnée par des unités du même type, au cours de la campagne victorieuse à. laquelle ils se préparaient.

Enfin venir constituer cette unité au MAROC, c'était dans leur esprit, renouer difficilement avec ce qu'il restait de l'Armée française, susceptible et désireux de reprendre la lutte.

Le mouvement de la 2ème D.F.L. de SABRATHA s'opéra dans ces conditions dans la joie d'un avenir rempli de promesses; les quelques 6000 hommes que comportait alors la Division furent transportés, tantôt par, la route, tantôt par le réseau ferré de l'AFRIQUE du NORD, avec un matériel hétéroclite que les unités conservaient soigneusement, soit parce qu'il constituait le souvenir de chaudes journées, soit pour leur permettre de poursuivre leur entrainement, avant de toucher le nouveau matériel.

Le Général, évidemment soucieux de passer aux premières, réalisations, avait pris la téta de la colonne, avec sa "Caravane", c'est-à-dire le camion, que le Lieutenant GIRARD, Officier d'Ordonnance, avait fait sobrement aménager en bureau et couchette; dès son arrivée, dédaignant les somptueuses résidences de la Capitale marocaine toute proche, il s'installait dans un champ, en bordure de la route de CASABLANCA à RABAT:, près du NARRAS de TEMARA; et tout en travaillant à la constitution de sa nouvelle Division, il y recevait les Officiers des unités qui arrivaient un à un de TRIPOLITAINE, et même déjà les Comandants des Unités d'AFRI­QUE du NORD, récemment affectés à la 2ème Division Blindée.

Peu à peu bivouac se constitua, profitant, d'ailleurs avec discrétion, de l'accueil des habitants de la région, les Etats-Majors d'Unités; elles-mêmes s'installaient aussi correctement qu'il était possible de faire; et ce fut seulement lorsque cette installation fut achevée que le Général consentit à accepter de résider dans une maison situé en bordure de la plage de TEMARA, que lui offrait depuis quel que temps déjà un généreux habitant de RABAT.

Alors commença le travail considérable que représentait la mise sur pied de la 2ème Division blindée.

Tandis que le Service du matériel de la Division s'installait à CASABLANCA, Fanant ses dispositions pour absorber le matériel disparate déversé sur les quais du port par les navires américains, les Commandants d'unités, en, possession de leur nouveau tableau d'effectifs mettaient sur pied leur nouvelle organisation; dès que les premiers matériels parvenaient, l'instruction commençait.

Sans doute, le Général s'attachait à ce que l'organisation matérielle fut menée aussi rondement que possible; sans doute s'attardait-il, par sa présence continuelle, à vérifier que chacun s'adaptait bien au nouveau matériel; mais sa préoccupation essentielle était d'assurer la cohésion morale de sa nouvelle grande unité; après avoir assisté au mouvement de masse qui, au milieu de 1943, avait aggloméré, autour de la 2ème D.F.L., des volontaires individuels, nous assistions maintenant à une amalgamation ordonnée, dans laquelle restait pourtant une grande part de spontanéité, d'unités constituées, désireuses de poursuivre la lutte et reconnaissant d'emblée l'auréole de LECLERC.

Bientôt, au FEZZAN, en TRIPOLITAINE, en TUNISIE le Général avait fait part à ceux qui l'approchait de son souci de rassembler progressivement, autour des premiers compagnons de la France Libre, des éléments soucieux avant tout de reprendre le combat.

Dès son arrivée au MAROC, LECLERC concrétisa ce souci; des réunions fréquentes de Chefs de corps furent organisées; dans les bivouacs, les anciennes unités du TCHAD voisinaient avec des unités d'AFRIQUE du NORD récemment agglomérées.

Lorsqu'il fut question de rechercher un insigne pour la 2ème D.B. il apparut naturel à tous que cet insigne fut la carte de France, puis que la reconquête de la Patrie était le but commun, absolument incontesté; quelque temps après, il apparut tout aussi naturel de placer une Croix de LORRAINE sur cette carte de France, car il semble évident aux yeux de tous, anciens ou nouveaux, de placer les opérations futures, sous l'emblème qui avait présidé aux premières victoires de la FRANCE LIBRE.

Ce fut finalement un très grand succès pour LECLERC que de réaliser rapidement cette union spontanée, sans laquelle la nouvelle grande unité n'aurait pu combattre. Peu à peu, Fantassins Cu TCHAD et Chasseurs ou Cuirassiers d'AFRIQUE du NORD prirent l'habitude de combattre côte à côte, les uns protégés par les autres.

Peu à peu le matériel se rassembla, les hommes s'instruisirent, des manoeuvres s'organisèrent, intéressant d'abord de petites formations, rassemblant ensuite plusieurs unités et bientôt plusieurs groupements tactiques; des instructeurs américains venaient constamment contrôler l'organisation de la Division; frappant de la canne, le Général s'attachait à démontrer devant eux les résultats obtenus.

Ayant acquis l'assurance que sa Division était constituée et parfaitement cohérente, le Général s'attacha alors, avec l'opiniâtreté que l'on peut imaginer, à préparer son action dans la libération de la FRANCE. Combien nombreux. ont alors, été les Officiers chargés de porter des messages au Général de GAULLE ou au Commandant du Corps expéditionnaire français; et ce fut de nouveau une bien grande date pour tous les compagnons du Général que celle du jour où il leur transmit l'ordre de se préparer pour passer en ANGLETERE le jour où, toujours en précurseur, il quitta les Officiers qui l'entouraient, pour partir le premier en avion, se mêlait dans le coeur de chacun, la joie de rentrer enfin dans l'action et la conscience de la gravité de la tâche à laquelle la. Deuxième D.B. était appelée.

Dans l'histoire de la 2ème D.B. le séjour que fit l'unité au MAROC, de Septembre 1943 à Avril 1944 fut véritablement une veillée d'armes; tous ceux qui y participèrent se rappelleront toujours avec émotion non seulement la fièvre des préparatifs, mais surtout l'austère responsabilité que le Général avait su donner à chacun lorsque, les recevant dans sa villa du bord de mer, il les scrutait de son profond regard bleu pour mesurer leurs possibilités morales et techniques; il a forcé l'admiration de ceux qui ne le connaissaient pas encore, et il n'en est pas un qui, à partir de ce séjour au MAROC, n'ait formulé le voeu de le servir jusqu'au dernier sacrifice.

DAKAR, le 16 novembre 1952 R. LANTENOIS.