Evadé de France

(Sources : Mémorial Maréchal Leclerc de hauteclocque, Musée Jean Moulin, Mairie de Paris)

Evadé de France, par Henri Pinède, extrait du journal " Pays basque et Béarn " d'octobre 1970.

 

L'Oloronais Henri Pinède est devenu, depuis la guerre, industriel dans la région parisienne et fait partie de notre Association. En 1942, après l'occupation de la zone " libre " par les Allemands, il est menacé d'arrestation et s'empresse de franchir les Pyrénées pour s'engager dans les Forces Françaises Libres. Mais auparavant, il lui faudra subir l'inévitable incarcération au camp espagnol de Miranda. Parvenu enfin  au Maroc, il fera campagne dans la 2e D.B. du Général Leclerc.

Nous publions aujourd'hui la première partie de ses aventures, récit qu'Henri Pinède a intitulé : " Evadé de France ". . (N.D.L.R.)

 

En Béarn, l'an 1942.

 

Les Allemands ont envahi la zone française dite libre, et le " vert de gris " parade maintenant à Pau, à Oloron, à Bedous, partout ! Ces messieurs veulent être aimables, les Béarnais les regardent, ou avec un sourire goguenard, ou ne s'occupent pas d'eux ; on les ignore, mais malgré tout on les surveille.

En vallée d'Aspe, on note leurs heures de sorties de patrouille, le croisement des relèves à des points sensiblement identiques ; la Résistance active, qui ne se montrera vraiment qu'en 1944, commence à s'organiser ; son but principal est de faciliter les passages des patriotes vers l'Espagne.

De partout, on volt arriver des gens dont le comportement trop voyant gêne tout le monde ; ils veulent aller en Espagne, et c'est tout juste s'ils ne mettent pas une étiquette sur leurs vestons : " Touristes clandestins pour traverser la frontière ".

C'est alors à la Résistance naissante de savoir faire un choix : quels sont les vrais, quels sont les faux ? Quels sont les patriotes, quels sont les aventuriers ? On parle le moins possible, on essaye de dégonfler tout ce inonde en noircissant au maximum les risques de traversée des Pyrénées, ensuite on parle des prisons d'Espagne, sans d'ailleurs savoir ce qui s'y passe et la sélection des candidats s'opère. Dans cette époque troublée où chacun épie son voisin, la suspicion plane sur tout le inonde, sauf évidemment dans les cercles très fermés des premiers gaullistes. Messieurs les Allemands sont naturellement mis vaguement au courant de ces activités et essayent de connaître les filières. Un Jour, je suis averti par un ami qu'ils veulent s'occuper de mol, une photo a été prise, je dois filer de France sous 48 heures. Deux passeurs ont été interceptés, l'un est mort, l'autre expédié à la prison du Fort du He à Bordeaux.

Le responsable me prend sous sa protection et en plein hiver, vers 20 h 30, je traverse en compagnie de trois camarades le pont d'Osse direction Lees-Athas ; contact avec le guide, départ immédiat. Plus on grimpe les sentiers de montagne, plus le ciel s'obscurcit. Il neige, impossible de continuer. On s'arrête dans une cabane de berger ; je m'étends sur le lit, et chose étrange le matelas est bosselé et des pointes métalliques m'entrent dans les côtes ; je soulève la paillasse et je découvre, à mon grand ébahissement des fusils de chasse, un Mauser et autres instruments de ce genre. Pas question de faire du feu, la fumée se volt de loin. On gèle dans ce réduit et le lendemain matin, Il neige toujours. Le guide, prudent, nous fait redescendre et nous cache dans sa maison pendant 24 heures.

Lo lendemain soir, le vent d'Espagne se lève, la neige fond et nous repartons. Très belle nuit étoilée, nous y voyons comme en plein jour et nous évitons les plaques de neige afin de ne pas laisser de traces de pas. La neige s'épaissit et II arrive un moment où nous enfonçons jusqu'au ventre. Puis nous nous trouvons en face d'une paroi de glace ; notre guide nous quitte, au-delà de la paroi glacée, c'est l'Espagne. Avec nos bâtons ferrés nous taillons des marches, et après beaucoup d'efforts, nous arrivons au sommet. La neige tombe à nouveau et nous apercevons bientôt une cabane de berger ; nous sommes sauvés, nous voilà en Espagne I Nous allumons du leu, et à la lueur de la flamme, quelle n'est pas notre déception, nous lisons sur la porte: " Commune de Sainte-Engrâce ".

Avec la nuit et la neige, nous nous sommes perdus, nous revoilà en France. La nuit se passe tant bien que mal à nous sécher, et le lendemain matin, miracle, un soleil éblouissant ; d'un côté se dressa le pic d'Annie, de l'autre le pic d'Arlas. Nous retournons sur nos pas vers le sommet de la paroi de glace où le guide nous a lâchés. Nous sommes sur le bon chemin, Il n'y a plus qu'à aller de l'avant. La neige par endroit est relativement bonne, la chaussure s'enfonce peu ; puis c'est de nouveau la marche épuisante dans du mou et du mouillé, cela dura 3, 4 heures peut-être. La neige ensuite se fait plus rare, et enfin nous apercevons la vallée ; il nous faudra encore 5 heures pour l'atteindre, car nous débouchons peut-être 10 fois sur des parois abruptes, impossibles à descendre.

Après un passage dangereux où le vertige n'est pas admis, quoique personnellement j'avoue avoir eu très peur, nous atteignons une pente relativement douce où enfin nous trouvons un sentier qui arrive au bas de la montagne. Les vivres sont épuisés depuis 8 h ; nous mangeons de la neige pour nous rafraîchir et nous arrivons enfin devant une grange, accueillis par un indigène hirsute et barbu, coiffé d'un béret aussi percé qu'une passoire, les épaules couvertes d'une peau de mouton, chaussé de bottes crottées, et qui nous accueille par un " Buenos dias senores ". Cette fois, c'est vrai, nous sommes en Espagne. Ce brave homme nous invite à entrer et nous nous trouvons alors dans l'arche de Noé : imaginez une grange divisée au sol en deux parties séparées par une planche suspendue par des chaînes accrochées aux poutres de la toiture ; les trois quarts de la surface sont occupés, d'un côté par des vaches, de l'autre par des moutons. Le dernier quart, c'est l'habitation de notre homme ; une paillasse placée sur des planches, des bidons de lait éparpillés, des chaudrons de cuivre. Pas de cheminée, seulement un trou dans le haut du mur à la naissance de la toiture ; au bas de ce mur, des pierres cubiques placées en carré : c'est le foyer. L'ambiance sent la fumée qui fait pleurer nos yeux, et II se dégage une odeur de suif chaud épouvantable. A cela, ajoutez l'odeur des vaches et des moutons, et vous aurez une Idée du " cita-tenu " do notre premier Espagnol I

Il sort d'une musette un pain de 4 kilos qu'il entame de son long couteau à cran d'arrêt et nous offre à chacun une large tranche que nous voulons manger, mais il nous fait signe d'attendre. Au-dessus du feu cuit une soupe dans un chaudron ; l'Espagnol n'a aucune assiette et Il nous montre comment II faut manger : Il tient dans sa main gauche la tranche de pain épaisse d'environ 2 à 3 centimètres, de la main droite, avec la louche, il pulse dans le chaudron et laisse égoutter le liquide, récupère ainsi des pommes de terre et du lard coupé en petits morceaux, qu'Il pose sur sa tranche de pain ; il mange alors une bouchée de ce demi-sandwich, plonge à nouveau la louche dans le chaudron mais cette fois a la surface, on retire du liquide et boit à même la louche. Nous sommes ses hôtes, nous n'avons plus qu'à en faire autant chacun à notre tour; au bout d'un moment, noua avons la bouche en fou, cette soupe est poivrée a l'extrême, niais ceci nous fait oublier un peu l'odeur du suif. Puis il va chercher une gourde de vin épais et un fromage de montagne sec, dur et fort salé. Je vous laisse le soin d'apprécier ce repas qui pour nous, au début, nous es paru un rénal ; pur la suite, petit à petit nous éliminions la graisse et, repus et contents, nous prenions l'échelle pour dormir dans le foin au premier étage. Notre arrivée là-haut fut saluée par des caquets et une nuée de plumes : nous avions dérangé la volaille, qui n'approuvait pas notre intrusion dans son domicile !

La nuit fut délicieuse, rien n'est plus doux que de dormir dans le foin et dans ces conditions de confort et de tranquillité morale. Le lendemain matin, un bol de lait chaud nous attendait avec la tranche de pain noir ; nous pouvions alors reprendre la route. Dix kilomètres parcourus rapidement, et nous étions à Isaba. Accueillis par des enfants qui piaillaient " Marna, los es­trangeros son aqui ", nous entrions au village et, dirigés par les indigènes vers la Mairie où se trouvaient les bureaux de douane et de police, nous avions un accueil agréable : privés d'oranges depuis l'armistice de 1940, nous pouvions en manger autant qu'il noué plaisait.

Après un interrogatoire d'Identité et une fouille en règle de nos sacs, musettes et poches, nous passions notre seconde nuit d'Espagne en prison comme de vulgaires malfaiteurs ; couchés sur des bat-flancs, nous nous endormions du plus pur sommeil du juste...

Le lendemain, flanqués d'un carabinero en arme, nous embarquions en compagnie d'Espagnols dans le car du service régulier Isaba-Pampelune. Ce voyage fut très agréable, les voyageurs nous posaient des questions sur notre identité, notre épopée, etc., mais, habitués à la prudence - nous sortions de France occupée et savions tenir nos langues - nous pariions peu et au contraire essayions de connaître comment se passait la vie en Espagne ; nous étions dans une ambiance sympathique, on nous donnait des oranges et des cigarettes.

 

A Pampelune, arrêt du car devant les locaux de police ; il y avait là une cinquantaine de personnes, toutes évadées de France, Pampelune étant le lieu de regroupement de tous les clandestins ayant traversé les Pyrénées par le département des Basses Pyrénées. On nous distribua des fiches d'identité à compléter et à signer ; chose curieuse, aucun évadé n'était français, Ils étaient... canadiens, américains, irlandais, néo-zélandais... lis vivaient évidemment en France depuis longtemps, à des adresses plus que fantaisistes ! Ils s'appelaient King, Smith, Léa, Brown, Archibald, etc... J'ai connu un pur sang bordelais avec un accent inoubliable qui, pris de court au moment d'établir son identité, se nomma Rouge et comme prénom Dick ; cet amalgame de Rouge Dick était du plus bel effet.

Mais revenons à Pampelune. L'enregistrement de déclarations d'identité terminée et après une Journée d'attente dans les bureaux de police, on nous embarqua dans des " paniers à salade " direction la prison : la Prison Principale de Parnplona ou P.P.P. A l'arrivée, passage chez le coiffeur pour mettre nos crânes à nu, tondeuse double zéro. Prison modèle, genre Sing Sing (j'avais vu ça au cinéma avant la guerre). Un couloir, une porte grillagée, derrière cette porte un autre couloir, autre porte grillagée et ceci ainsi de suite jusqu'au moment où l'on débouchait dans un hall. Cellules du rez-de-chaussée réservée aux républicains espagnols qui purgeaient en général 30 ans de prison ; cellules du 1er étage pour messieurs les Canadiens, Américains et autres sans passeport, donc " sin documentacion ".

Cellule pour un prisonnier : nous étions cinq. Distribution de cinq couvertures, de cinq assiettes en fer blanc et de cinq cuillères. Ameublement un lit de fer avec paillasse, un tabouret, un seau d'eau, une cruche d'eau, un W.C. sans eau courante et une balayette. Emploi du temps : réveil à 7 heures, s'habiller, plier les couvertures, ouverture des portes par les gardiens, hymne espagnol écouté au garde-à-vous et, si possible, le bras droit tendu comme chez Hitler ! Coup d'oeil général d'un officier dans la cellule, fermeture des portes ; puis petit déjeuner, par le guichet le prisonnier passait son assiette, on la lui rendait avec un jus noir chaud où nageaient des pois chiches.

A 10 heures, ouverture des portes et promenade au patio ; on retrouvait là tous les détenus et naturellement des copains des Basses-Pyrénées : d'Arette, de Mauléon, de Bayonne, de Pau. Nous étions en prison, mais le moral se maintenait ; Il valait mieux être là que dans les pattes de la Gestapo. Pendant notre absence des cellules, les gardiens espagnols fouillaient nos affaires, et avec une tige métallique tapaient sur les barreaux des fenêtres afin de savoir, d'après le son produit par le choc, si ces derniers n'étaient pas descellés.

A 11 h 30, midi, retour en cellule ; repas, même processus que le matin, même jus avec pois chiches plus un morceau de viande souvent immangeable, un fruit. Vers 14 h 30, retour au patio jusqu'à 18 heures ; remontée dans les cellules, distribution d'un petit pain (chusco) et l'Inoubliable soupe aux pois chiches. Extinction des feux à la nuit, voilà nos journées de P.P.P.

ANECDOTE : Il était évidemment interdit de fumer et de détenir du feu, allumettes, briquet. Malgré celé tout le monde fumait, très peu évidemment, mais on fumait chacun son tour la même cigarette ; pour ma part, j'avais camouflé dans les plis du bas de mon pantalon un briquet à mèche amadou et quelques pierres. Dans une cellule voisine, les camarades avalent bien quelques cigarettes, mais pas de feu ; deux jours après, ils fumaient comme les copains. Voici qu'elle avait été l'astuce : ils placèrent la pierre à briquet dans le bout du manche de la balayette des W.C., Ils avalent remarqué qu'en allant au patio, on passait devant une porte vitrée ; un coup d'épaule, une vitre vole en éclats, hurlement des gardiens, et on ramasse des morceaux de verre, mis soigneusement dans la poche. Ils coupèrent ensuite en bandes étroites plusieurs mouchoirs de coton et en firent une sorte de mèche enfermée dans une boite d'allumettes, avec une allumette restante Ils allumèrent le bout de la mèche pour la carboniser " et l'éteignirent aussitôt. A ce moment-là, le processus était simple : ils trottaient la pierre à briquet contre le verre au-dessus de la mèche carbonisée, cette dernière devenant incandescente le temps d'allumer la cigarette et on refermait la boite pour éviter de consumer la mèche.

Cette vie à la P.P.P. dura pour mon compte personnel trois semaines. Un beau jour, on appela trente noms dont le mien, on nous fit monter dans des cars de police, et nous revoilà repartis vers l'inconnu ou plutôt vers un hôtel-prison. L'hôtel avait été réquisitionné par la police, la vie de château commençait, on dormait dans des lits, on mangeait correctement, sous le regard de policiers en armes et d'un commissaire de police responsable de cette nouvelle prison.

Un jour, un fonctionnaire de l'Ambassade britannique vient voir tous les Canadiens évadés de France " ; ce fonctionnaire, d'après les usages diplomatiques, peut voir ses ressortissants ou se réclamant tels, en tête-à-tête et sana la présence de quiconque du pays où Ils sont incarcérés ; la pièce où il se trouve est en exterritorialité. Ce fonctionnaire me fit remplir deux fiches, l'une avec ma fausse identité espagnole, l'autre avec ma vraie identité ; j'avais d'ailleurs une pièce d'identité cousue dans l'épaulette de mon veston. Il me demanda quel était mon but d'avoir quitté la France ; rejoindre les F.F.L. avait été ma réponse. A partir de ce jour, j'étais considéré comme militaire engagé dans les Forces Alliées.

Le séjour dans cet hôtel dura peu, puis on nous transféra dans une autre localité du Pays Basque espagnol ; la vie était agréable, mais nous n'étions pas allés en Espagne pour cela. Nous questionnions les policiers sur notre départ vers l'Afrique du Nord ou vers l'Angleterre, et la réponse ne variant pas : " manana " (demain). Pendant ce temps-là, nous lisions les journaux espagnols et nous jouions au bridge. Et puis, un jour, brusquement débarquent devant l'hôtel des camions militaires avec un officier et une douzaine de soldats ; l'explication de cette arrivée nous est révélée d'un seul coup : nous partions pour le camp de concentration de Miranda de Ebro. Entassés debout dans ces camions, on nous débarque à la gare et nous montons attachés les uns aux autres par une corde dans un wagon de marchandises. A Miranda, nous nous trouvons devant une grille avec une enseigne au-dessus de la porte : " Campo de Concentra­tion ". Le moral était bas, jusqu'à quand allait-on nous garder et qu'allions-nous trouver dans cette immense prison. Nous n'allions pas tarder à le savoir.

xxx
MIRANDA DE EBRO

Une première cour remplie de soldats ; à Miranda, ce ne sont plus les policiers qui noua gardent, mais l'armée. On traverse cette cour pour arriver dans une caserne, et l'interrogatoire d'Identité (fausse évidemment) recommence ; refouille de nos sacs, musettes, poches, et nous entrons dans te camp. Il n'est pas dans mes intentions de décrire la vie des prisonniers dans le camp de Miranda d'autres bien plus qualifies que moi ont écrit des livres a ce sujet, aussi me contenterais-je surtout de conter des anecdotes dont j'ai été le témoin durant mon séjour de cinq mois.

 

Le comportement des autorités espagnoles a suivi, vis-à-vis des prisonniers évadés, la courbe inverse des succès de l'Axe ; lorsque les armées allemandes étaient victorieuses sur les fronts, la discipline au camp était très stricte.

Les consignes sévères, et les punitions sévissaient dans le camp ; au fur et à mesure des revers allemands, donc des succès alliés, tout au camp s'adoucissait, et nos gardiens se rapprochaient de nous. Lorsque J'ai quitté Miranda, des, évadés de France étalent inscrits sous leur vraie identité, la cohorte des Canadiens fondait de jour en jour, pour devenir des évadés français.

A mon entrée au camp, Je rencontre un vieux copain d'Oloron, et d'autres évadés plus Jeunes que nous deux, d'Aramitz, de Lasseube ; nous décidons de former une " cale " dans le baraquement vide qui nous est désigné. Tous les prisonniers résidant dans le camp depuis des mois ont chacun leur lit, leurs couvertures et tout un matériel de boites de conserves vides indispensables à notre existence. Nous arrivons sans rien, le ventre vide et après la distribution de la soupe ; mon camarade qui s'est évadé d'un camp de prisonniers d'Allemagne " connait la musique " ; si on veut " croûter ", me dit-il, il n'y a qu'une solution, faire les poubelles ! Et nous partons comme doux clochards fouiller dans les détritus ; on trouve des fonds de boîtes de conserves, d'autres évadés nous donnent des biscuits... On se débrouille. Huit jours après notre arrivée, toujours avec le système " D " nous étions dans nos meubles ; nous touchions des vivres anglais de la Croix-Rouge, comme Canadiens ; des camarades déclarés américains percevaient des vivres américains ; nous faisions des échanges afin de varier les menus.

Et puis, il y avait la soupe espagnole ; c'était certainement le môme jusqu'à la prison de Pampelune ; dans des " perolas " où l'eau bouillait, cuisaient les pommes de terre ni lavées, ni épluchées. Lorsque ces patates étalent cuites, les " cuisinières " versaient de l'huile d'olive froide qui naturellement surnageait dans le jus. A la distribution de soupe que nous prenions dans des boites de conserve, on nous versait deux louches de ce jus avec deux ou trois patates, ensuite on y ajoutait un morceau de viande cuit à part dans une autre " perole " et nageant dans un bain d'huile d'olive chaud. Inutile de dire que tout cela était immangeable tel quel, mais nous faisions quand même un bon repas. Le premier soin était de retirer l'huile qui surnageait et de la conserver avec précaution : cette huile servait à nous éclairer. Dans une boite de sardine remplie aux deux tiers d'eau, on mettait un tiers d'huile ; une mèche maintenue dans la partie huileuse grâce à un bouchon, était allumée à son extrémité et suffisait à nous éclairer.

Le jus de soupe rejeté, il restait les patates que nous épluchions et que nous mélangions avec les pâtés de conserve ; quant à la viande espagnole, elle prenait le plus souvent le chemin des poubelles.

Il y avait une cantine où un préposé espagnol vendait toute l'alimentation et surtout des fruits et salades, où nous nous approvisionnions à des prix prohibitifs. En tant que prisonniers, lieus percevions un prêt-franc de 20 pesetas par jour, si mes souvenirs sont exacts, alors que les soldats qui nous gardaient n'en touchaient que 10. Ce prêt franc nous autorisait tout juste à acheter 2 ou 3 bananes par jour. Aussi le marché noir fleurissait-il dans tous les domaines ; il était naturellement interdit d'avoir du vin ou des alcools dans le camp ; or, on rencontrait chaque jour des hommes ivres. Cet alcool entrait au camp la nuit par les sentinelles espagnoles qui, elles, touchant un prêt franc minime, taisaient des échanges alcool-vin contre pesetas et conserves.

Malgré les fouilles des Espagnols, les dollars or et papier, les livres sterling et les pesetas circulaient dans le camp et un cours des changea s'instaurait au nez et à la barbe des Espagnols. Il se manipulait des centaines de mille pesetas par semaine ; II y avait des riches, des moins riches... et tes autres. Il était relativement facile de s'enrichir dans le camp à condition de n'avoir aucune conscience, d'être un aventurier et de rester prisonnier aussi longtemps qu'on le voulait.

Voici quel était le processus : Pierre était déclaré Canadien, Paul Américain, Jean Anglais. Chaque semaine une liste dos prisonniers libérés était affichée. Pierre Canadien devait partir, mais cela ne l'intéressait pas. Paul Américain voulait à tout prix s'en aller ; il donnait à Pierre une valeur de 10.000 pesetas soit en or, soit en bijoux, montre, etc... Au moment du départ, Paul Américain prenait le nom de Pierre Canadien, et sortait du camp (aucun de nous n'ayant une pièce d'identité avec photo). Pierre le Canadien était devenu Paul l'Américain, et restait au camp.

Quelques jours plus tard, Paul Américain était sur une liste de départ et ne voulait toujours pas partir. Jean l'Anglais avait de l'argent et voulait payer sa liberté ; Il rencontrait Paul, lui donnait une valeur de 10 ou 20.000 pesetas, et sortait sous le nom de Paul l'Américain. De ce fait, Pierre Canadien était toujours au camp après trois identités différentes, mais avait empoché 20 ou 30.000 pesetas. Avec cet argent, Il vivait largement et pouvait se payer de bons repas grâce à la cantine.

Et puis, il pouvait jouer ; Il y avait dus cercles du Jeux " clandestins " naturellement, mais que tout le monde connaissait, où là, des milliers de pesetas valsaient. Cet exemple montrait comment existaient les riches.

Les débrouillards essayaient de gagner de l'argent différemment et " honnêtement ", si je puis m'exprimer ainsi, pour améliorer l'ordinaire ; voici comment : un prisonnier sans " moral " ni courage avait sur lui quelques valeurs qu'il voulait liquider pour avoir des pesetas, cherchait un dégourdi du camp, et parmi les Français il trouvait son homme. Il voulait vendre une bague, valeur 10.000 pesetas. Par l'entremise du dégourdi, Il était mis en rapport avec un acheteur qui lui donnait 5.000 pesetas, un costume et 5 kg de continue. Il encaissait les pesetas et donnait à vendre le costume et la confiture ; l'intermédiaire vendait le tout pour 6.000 pesetas, remettait son compte au vendeur (5.000 p.) et gardait le reste.

A mon arrivée à Miranda, et ceci durant trois mois, la préoccupation principale de nous tous était l'eau, car il y avait en tout et pour tout dans le camp qu'un seul filet d'eau pour 3 à 5.000 prisonniers ! Or, les Espagnols arrêtaient l'eau pendant 6 heures environ, percevant par la Croix Rouge des biscuits de soldat, nous récupérions les emballages, ces grandes boites cubique d'une contenance de 20 litres environ ; à tour de rôle nous taisions la queue avec nos " touques " pour avoir notre eau, attente qui durait souvent 6 heures ; chacun de nous faisait " un quart de 2 heures " par température normale ; plus on avançait vers le printemps et l'été, plus nous raccourcissions les heures de quart a cause de la chaleur.

L'eau pour nous était aussi précieuse que pour un naufragé du désert, mais il ne fallait pas en abuser en boisson, car la dysenterie nous guettait, et quel n'est pas l'évadé de France qui n'ait pas eu la " mirandite ", Pour nous guérir, une seule médication boire du thé chaud au citron.

Pour nos ablutions, il fallait économiser notre eau au maximum, aussi je me rappelle un certain jour d'orage où, par une pluie diluvienne, tous les prisonniers, nus, étaient alignés devant les baraques pour recevoir cette manne du ciel I Cette sortie unanime dans le plus simple appareil mit nos gardiens en furie, et ils nous firent rentrer sans ménagement or, comme Je tai dit plus haut, les Alliés refoulaient nos ennemis, et les Espagnols voulant se racheter de ce pote inamical, nous donnèrent l'autorisation, baraque après baraque, d'aller nous baigner sous surveillance plus serrée, dans la piscine réservée aux soldats du camp. Au même moment, l'arrêt de 6 heures d'eau potable était ramené à 4 heures, puis à 2 heures.

Parallèlement à cela, la baraque-prison grillagée (le calabos) était supprimée et remplacée par une salle de cinéma ; chaque prisonnier reçut une carte numérotée pour les séances successives. Les journaux espagnols rentraient plus facilement dans le camp, nos geôliers devenaient aimables. lis le furent, parait-il bien davantage par la suite, après mon départ vers l'Afrique du Nord. Les évadés de France arrivaient plus nombreux et restaient de moins en moins longtemps à Miranda ; ceci était dû surtout à l'audience de plus en plus grande que prenait le représentant de la " France libre " à Madrid, par rapport à son vis-à-vis du gouvernement de Vichy ".

Ayant vécu cinq mois à Miranda, dévoré par les poux, puces et punaises, je puis témoigner de la vitalité et du moral élevé dus Basques et des Béarnais dans ce camp ; tous avaient la foi et je n'en al connu aucun qui se soit laissé aller au désespoir de ne jamais sortir de cette enceinte fortifiée, comme nous en avons vu souvent l'exemple de certains, venant d'autres régions de France. Les étudiants des grandes villes formaient une sorte de clan ; les Basques d'au-delà du col d'Osquich ne se quittaient pas ; ceux de Mauléon et des environs restaient ensemble ; quant aux Béarnais, ils formaient aussi une famille, et ce n'était pas les plus silencieux, de loin s'en faut. Tout le répertoire folklorique y passait, depuis la " Bielhe d'Aulourou " jusqu'au " Bet Cell de Pan " qui était pour nous l'hymne national et je crois que nous n'étions Jamais plus émus que lorsque nous entonnions ce chant, sachant fort bien que des tâches plus dures nous attendaient avant le retour en France.

Un roi était souvent sur la sellette : Louis XIV avait dit " il n'y a plus de Pyrénées ", s'il les avait traversées à pied en plein hiver par 4 mètres de neige, son opinion aurait certainement changée.

Enfin, notre tour de départ arriva ; ceux arrivés ensemble partirent ensemble et nous nous retrouvâmes Béarnais et Basques dans le même train. Au sortir du camp, refouille minutieuse en règle ; je me demande vraiment ce que nous aurions pu emporter, sauf évidemment nos tristes vêtements. A ce sujet ce fût un calvaire que de remettre vestons et pantalons d'hiver par une chaleur torride du mois d'août espagnol, et puis une mauvaise surprise nous attendait : les poux, puces et punaises avaient élu domicile dans les coutures et nous nous grattions à qui mieux.

Embarquement dans un train avec évidemment dans les couloirs les sentinelles espagnoles en arme, et enfin nous arrivions au Portugal. Ici, vraiment, nous nous sentions libres pour la première fois depuis longtemps : des sourires aimables des Portugais, des gares accueillantes où la Croix-Rouge distribua des paniers de vivres dans chaque compartiment ; quels délices de manger enfin des choses saines et non pas nos éternelles conserves où le scorbut nous guettait.

Après la traversée du Portugal, nous embarquions à Serubal sur un transport français, La vie était belle, la mer magnifique, le ciel bien, rien ne faisait penser à la guerre ; à quelques milles au large, au début dus eaux internationales, un torpilleur anglais nous tint compagnie et un 'hydravion américain surveillait la mer autour de nous, ceci pour nous rappeler qu'un U. Boat allemand pouvait surgir dans les parages. Ces deux chiens de garde nous escortèrent jusqu'à Casablanca. En entrant en rade, un cuirassé français, le " Jean Bart ", nous rendit les honneurs : salves d'artillerie, équipage impeccablement rangé sur le pont présentant les armes aux évadés de France ; en écrivant ces lignes, Je suis encore aussi ému en me rappelant ce spectacle grandiose.

Par les marins de notre bateau, nous avions appris que tous les débarqués  venant d'Espagne étaient de nouveau internés pour un certain temps, afin d'abord de contrôler leur identité ; il pouvait très bien se glisser parmi nous des espions à la solde de l'Axe et de Vichy, et les autorités françaises ne tenaient pas à faire réinstaller en Afrique du Nord un embryon de 5e Colonne. Pour ma part, j'avais un ami du collège d'Oloron, Inspecteur des douanes à Casablanca qui, dès mon arrivée, certifia de mon identité et de celle de quelques-uns des Béarnais arrivés avec moi.

Malgré cela, nous eûmes droit à nouveau à l'horizon des fils de fer barbelés, prison dorée évidemment où on nous purifia sur le plan physique, décrassage en règle et visites médicales approfondies. Nous eûmes droit enfin à des vêtements propres, chemise et short de toile. Les Arabes stationnaient aux abords du camp et je leur vendis, pour pas grand chose, tous mes vêtements d'Espagne, vermine y compris.

Puis vint l'autorisation de sortir dans Casablanca, où grouillaient des soldats de toutes nationalités et de toutes armes, surtout des Américains. Nous étions littéralement ébahis de voir la puissance du matériel de guerre. Bientôt vint l'heure du choix d'engagement dans l'Armée française ; or, à cette époque, il y avait un certain tiraillement, donc une concurrence entre les unités de la France Libre 1er et 2° D.F.L. venant d'Afrique centrale et d'Angleterre, et celles stationnées avant le débarquement en A.F.N. et qui avalent repris du service, augmentées par un apport de volontaires originaires d'Afrique du Nord.

Pour mes camarades évadés de France et mol-môme, nous optâmes pour les unités de France Libre, la 2° D.F.L. ou Force L (général Leclerc) qui se transformait en 2° Division blindée ou 2° D.B. Je rejoignis alors Temara, petite bourgade située à une dizaine de kilomètres de Rabat, centre de stationnement de la 2e D.B. Leclerc. Habillés en uniforme anglais, calot français, le général Leclerc réunit tous les évadés de France en forêt de Marchand ; formés en carré sur trots rangs, le général entouré de ses chefs d'état-major nous souhaita la bienvenue en ternies brefs et secs, comme c'était sa manière de parier ; il nous félicita d'avoir quitté la France et d'avoir " tenu le coup " dans les prisons d'Espagne ; il nous annonça que nous aurions pour cela la récompense que nous méritions (médaille des évadés). Ensuite, Ii nous demanda rie répondre à trois questions lorsqu'il passerait dans nos rangs notre nom, notre métier, la région de France d'où nous venions.

Cette revue terminée, Il revint au centre du carré, et nous adressa quelques phrases nous disant en ne mâchant pas ses mots, qu'un jour nous débarquerions en France, mais qu'Il y aurait sûrement beaucoup de " casse " et que, parmi nous, tous ne reverraient pus leurs familles ; que si noua étions Ici c'était pour nous battre pour la France et détruire la puissance nazie afin de reconquérir la liberté. Il termina en disant " la seule chose valable que je reconnaisse aux Allemands, c'est la discipline ; ici, à la 2° D.B. elle sera encore plus dure ; ceux qui ne s'y pileront pas seront abandonnés en A.F.N., nous sommes tous ici des combattants volontaires, nous irons Jusqu'au bout e. il se mit au garde-à-vous, salua et s'en alla.

Nous savions tous maintenant à quoi nous en tenir ; le générai tint parole, il nous amena en France et à partir de ce moment-là, nous entrions dans l'histoire de la 2e D.B. Henri PINEDE.