Causerie du 4 octobre 1997 par Ceccaldi

(Sources : Mémorial Leclerc de Hauteclocque, Musée Jean Moulin, Mairie de Paris)

KOUFRA

 

Causerie du 4 octobre 1997 à Rambouillet

 

 

Mon cher Président,
Messieurs les combattants volontaires
Mesdames et Messieurs

En faisant appel à mes souvenirs déjà bien lointains, je vais vous parler de Koufra, tel que je l'ai vécu à mon échelon de jeune lieutenant d'Artillerie, commandant l'unique canon de l'opération.

C'est incontestablement un exploit réalisé aux fins fonds de l'Afrique par une poignée de volontaires mal équipés, aux ordres d'un jeune Colonel inconnu jusque là mais qui, par son courage, son audace extrême rentrait désormais dans l'Histoire.

C'était en février mars 1941.

Des Français Libres se battaient déjà aux cotés de nos alliés, sur terre, sur mer, dans les airs et la Résistance Intérieure s'éveillait en métropole.

Mais Koufra était la première action offensive en territoire ennemi, menée par des français à partir d'un territoire français.

Ressenti comme le retour de la France au combat, il a redonné confiance et courage à ceux qui comme vous, Messieurs les engagés volontaires, avaient dit NON ! ! A l'Armistice qui nous était imposé.

Pour bien comprendre l'ampleur des problèmes qu'il a fallu résoudre pour conduire victorieusement une telle entreprise, reportons-nous, si vous le voulez bien, une cinquantaine d'années en arrière.

La France, en guerre contre l'Allemagne est écrasée, vaincue. Elle a subi la plus désastreuse défaite de son histoire. Son armée submergée par le déferlement des blindés s'est repliée sur les routes encombrées de réfugiés. Ses sacrifices pourtant nombreux, n'ont servi à rien.

Le Capitaine de Hauteclocque qui sera l'instigateur, l'organisateur et le vainqueur de Koufra était avec eux. Il n'a pas accepté l'idée de voir ses six enfants grandir sous la botte allemande.

Il a donc rejoint sous le nom de Leclerc, le Général de Gaulle à Londres qui l'a immédiatement envoyé, avec un quatrième galon, en Afrique Equatoriale qui a donné des signes de ralliement.

Il a rallié le Cameroun avec une poignée d'hommes, organisé le Pays en vue des actions futures, révélant d'emblée par ses directives précises et courageuses, ses exceptionnelles qualités de Chef Le Corps Administratif, pourtant jaloux de ses prérogatives, s'est joint sans complexe à ce chef dynamique et audacieux.

 

Mais le temps presse et il faut aller plus vite et plus loin.

Promu Colonel il reçoit du général de Gaulle le commandement du Tchad qui s'est rallié à la France Libre le 26 août 1940.

Il est à Fort-Lamy la Capitale, le 2 décembre ; le 18 il est à Faya où je me trouve depuis plusieurs mois déjà.

Faya est une grande palmeraie choisie à la veille de la guerre par le Gouvernement français pour y installer une importante base militaire face à l'Italie qui a toujours des visées sur le Tchad. Pendant plus d'un an nous avons fait de gros efforts pour construire, aménager et approvisionner cette base dans des conditions particulièrement difficiles et pénibles. Nos sacrifices n'ont servi à rien. Et aujourd'hui, 18 décembre, l'ambiance est à la déprime. Nous avions suivi de très loin la guerre en France sans possibilité d'y participer et pratiquement sans nouvelles. Les rares communiqués qui nous parvenaient n'étaient jamais alarmants : " activités de patrouilles, rectification du front..... ".

Nous avions confiance quand tout à coup une nouvelle incroyable, inattendue s'abat sur nous comme un coup de masse sur la nuque : l'armistice est signé, la France est envahie déshonorée. Que s'est-il passé qui puisse expliquer un tel désastre ?

Nous ne comprenons pas, nous sommes découragés, honteux d'avoir été maintenus si loin de France malgré nous.

Ne disait-on pas que nous avions 1 'armée la meilleure du monde ; la marine et l'aviation les plus modernes ? N'avions nous pas un immense Empire qui avait donné dans le passé, tant de preuves d'attachement et de fidélité à la France. Et pourquoi aussi demander aux jeunes officiers d'active en pleine forme que nous étions, de déposer les armes sans avoir combattu. Nous n'acceptions pas ce déshonneur.

C'est donc dans l'enthousiasme que nous avions décidé de rallier le Général de Gaulle derrière nos chefs, le Colonel Marchand et le Gouverneur Eboue. C'était le 26 août 1940.

Mais rien n'avait changé depuis. Le Gal de Gaulle était venu nous voir, il nous avait dit des choses intéressantes certes, mais trop générales pour nous remonter le moral. Rien sur notre avenir immédiat, rien sur notre participation au combat. Pour nous rassurer sans doute, il nous a dit que nos soldes nous seraient payées comme par le passé. Triste consolation ! ! Nous nous fichions de nos soldes, dans l'impossibilité où nous étions d'en dépenser le moindre sou. Nous les mettions dans une cantine métallique à l'abri des termites pour les jours meilleurs.

Le 18 décembre, alors que nous étions encore traumatisés par l'Armistice, tout a changé. Un avion que nous ne connaissions pas est venu tourner sur notre terrain de fortune encombré de fûts de 2001 pleins de sable.

Nous n'avions aucun moyen de communiquer avec lui ; qui pouvait venir nous voir ainsi sans même s'annoncer ? Encore un pensions-nous qui vient comme tant d'autres avant lui nous bercer de bonnes paroles et nous prêcher la patience et la résignation. Nous n'étions pas disposés à lui faire bon accueil ; mais comme il n'avait pas l'air hostile le commandant a fait dégager le terrain.

L'homme qui descend de l'appareil s'avance vers nous la canne à la main. Il est grand, mince, racé, son regard est énergique et franc. D'emblée, je ne sais par quelle alchimie nous sommes conquis et nous sentons que l'homme qui est devant nous est le chef que nous attendons depuis si longtemps. Et avant qu'il ne prononce une parole nous nous sentons prêts à le suivre n'importe où.

Sans longs discours, sans mots inutiles, sans rien savoir de nos moyens ni de nous-mêmes, sans connaître le pays, il nous dit de nous préparer à l'attaque de Koufra, de travailler sans relâche à ce projet le temps nous étant compté.

Il nous a transformés, ragaillardis, rendu l'espoir. Enfin, nous avions devant nous un homme qui parlait le langage que nous désespérions d'entendre un jour.

Très éloigné de mes Chefs directs, j'avais l'habitude de prendre des initiatives. Sa manière de commander par ordres simples, précis, efficaces me plut beaucoup. Avec lui pas de complications paperassières. Tout se réglait par contacts directs et par la suite lorsqu'il revenait nous voir, il nous réunissait assis sur le sable autour de lui pour nous donner ses instructions ce qui resserrait encore nos liens avec lui. En nous quittant ce premier jour il nous dit : " tout ce qui pourra être fait du point de vue combat le sera ". Il tint parole. La ruche de Faya assoupie depuis l'Armistice se remit à bourdonner. Mais si nous avions fourni de gros efforts pendant des mois nous n'étions pas prêts pour la mission qui nous était fixée.

 

Lorsque le Gouvernement français a décidé en 1938 de renforcer le Nord du Tchad la défense du territoire saharien du Borkou, Ennedi, Tibesti n'était assurée que par des postes isolés d'importances diverses et de trois groupes nomades. En dehors des chameaux il n'y avait aucun moyen de transport. Une compagnie portée a été créée dont la motorisation a été un échec total. Ses véhicules venus de France, des Laffly type S20 des Dragons portés n'ont pas dépassé Koro-Toro à l'entrée du désert, 350 kms au sud de Faya. Ils y sont encore, ensevelis sous le sable et personne ne sait où exactement.

La Section d'Artillerie à chameaux, que je commandais a également été motorisée mais ses véhicules porte-pièces type S15, moins lourds et à pneus semi-gonflables se sont mieux comportés sur le sable mais ils nous ont tout de même lâchés en cours de route vers Koufra.

Nous avons aussi construit et alimenté par convois incessants de chameaux et de camions les dépôts que nous avions faits. Mais ils sont actuellement insuffisants.

Là où il y a 20000 litres d'essence il en faut désormais 200 000. Il faut des suppléments de vivres et de munitions ; il faut de l'essence et des renforts ; il faut reprendre à zéro la motorisation de la compagnie portée. Les camions et les chameaux reprennent les pistes sans interruption nuit et jour. Les difficultés à surmonter sont énormes.

Faya est à 1000 kms de Fort-Lamy lui-même à 1200 kms du port du Cameroun le plus proche.

L'Afrique Equatoriale est la moins bien équipée de toutes nos colonies. Elle s'étend sur 3000 kms du sud de l'équateur au Nord du Tibesti qui culmine à plus de 3000 m. Elle n'a aucune route carrossable, ses pistes en terre battue sont impraticables six mois par an ; elles sont inondées en saison des pluies et les guides les recherchent de leurs pieds nus. Au Nord les chauffeurs civils refusent de dépasser Koro-Toro ; il faut faire un transbordement ce qui augmente encore considérablement la fatigue et les délais. La colonie n'est pas mieux équipée en moyens téléphoniques ou radio.

Si elle est attachante à bien des égards, cette cendrillon de l'Afrique comme l'a écrit le Colonel Michel, est telle que mon père l'a connue trente ans plus tôt au service des Largeau, Borgnis-Desbordes, Marchand. Rien n'a changé. Le Léon Blot, bateau à roue de 1903, navigue toujours sur le Congo l'Oubangui, les mêmes baleinières relient encore Archambaut a Fort-Lamy par le Chari...,

Pour vous donner une idée de la précarité des moyens de liaison, voici un très court résumé de mon voyage en 1938 de Bordeaux a Faya :

J'ai utilisé successivement un paquebot jusqu'à Pointe Noire, un train jusqu'à Brazzaville, un bateau à roue sur le Congo et l'Oubangui, une vieille guimbarde jusqu'à Archambaut, des baleinières sur le Chari un cheval et des boeufs de Fort-Lamy a Abécher et enfin des chameaux jusqu'à Faya. J'ai du marquer bien entendu des arrêts, parfois importants :

A Brazzaville 15 jours, où mon Colonel commandant l'Artillerie a voulu m'a t-il dit voir ce que j'avais dans le ventre avant de me lâcher au bout du monde ;

A Fort-Lamy où mon autre Colonel Cdt le R T S T m'a retenu une semaine, sidéré et très mécontent, d'apprendre par ma bouche que je ne connaissais pas le 75 de montagne et moins encore les chameaux dont je n'avais vu qu'un seul exemplaire au jardin des plantes de Marseille. Ne pouvant me remplacer il m'a laissé filer sur Abécher, à cheval, avec mes boeufs pour les bagages, mon jeune interprète et mes bouviers. Tout le pays était inondé, le Bata était en crue, nous l'avons franchi sur des radeaux de branchages. Dépêchez-vous m'avait-on dit à Fort-Lamy la guerre est imminente. Les postes que je rencontrais ne savaient pourtant rien ; ils n'avaient aucune liaison même avec leur voisin le plus proche. Après 45 jours, j'arrivais à Abécher où j'apprenais que ma Section était transférée en entier en renfort à Faya.

Départ immédiat ! !

Le temps de rassembler le personnel affecté à des travaux divers, de regrouper le matériel plus ou moins à l'abandon, d'acheter des chameaux, de faire les bats, de recruter des chameliers et un guide, la section au complet, réserve de munitions comprise, s'enfonçait dans le désert par Biltine et Fada.

En cours de route pour tester les capacités de mon Unité dont je ne savais rien, j'ai fait des exercices de mises en batterie et de tir fictif; elle en avait besoin. Mon prédécesseur qui était adjoint au Cdt civil et militaire du Ouadaï n'avait pas eu le temps de s'en occuper.

Après 33 jours de désert ma colonne de 250 chameaux, 50 canonniers indigènes, 200 chameliers débouchait sur la Place Blanche à Faya. C'était le 4 décembre 1940 jour de la Ste Barbe, patronne des artilleurs. J'avais quitté Bordeaux le 10 mai précédent, c'était la fin du voyage.

 

Revenons à Faya où le Colonel nous a laissés à nos occupations.

Conjointement à la préparation matérielle, des raids ont été effectués pour déterminer l'importance de l'objectif et ses accès. Des reconnaissances aériennes ont aussi survolé Koufra d'une part et Aouenat d'autre part, à la frontière du Soudan Anglo-égyptien où les Italiens ont installé un poste qui, s'il était occupé pourrait-être dangereux pour nous. Cette dernière reconnaissance ne revint jamais.

J'ai retrouvé son équipage bien plus tard dans un camp de prisonniers des Abbruzzes où j'avais moi- même été transféré après ma capture à Bir-Hakeim. Il avait initialement été interné à la prison civile de Benghazi au régime des droit-communs. L'avion obligé d'atterrir pour raisons techniques n'avait pas pu repartir. Une patrouille italienne l'avait découvert neuf jours après son atterrissage. D'autres avions ont aussi eu des problèmes. Certains, que nous avons retrouvés s'étaient égarés. L'un d'eux n'a pas eu cette chance, il a été découvert par un chamelier 18 ans plus tard.

Les aviateurs tous très jeunes et inexpérimentés ont fait preuve d'un grand courage et de beaucoup d'adresse. Ils ont eu du mérite. Leurs cartes se résumaient à un quadrillage des parallèles et des méridiens portant simplement l'indication : région sans eau et sans pâturage permanent. L'air chaud faussait la perception exacte de l'altitude et les appareils radio et de navigation n'étaient pas mieux adaptés que le reste, à leur mission.

Une dizaine de français dont le Lieutenant-colonel Colonna d'Ornano, le capitaine Massu, le lieutenant Eggenspiller ont pris part à un raid sur Mourzouk, au centre du Fezzan avec les fameuses patrouilles britanniques du L R D G (Long Rang Désert Group).

Le raid a-t-on dit, a été un grand succès qui a malheureusement coûté la vie au Colonel d'Ornano tué d'une balle dans la gorge à l'attaque du terrain d'aviation. Nous avons beaucoup regretté ce grand soldat, figure de légende à la haute stature, au monocle et au saroual noirs, qui dirigeait en grand seigneur d'autrefois son immense territoire de sable et de cailloux. Les patrouilles L R D G après ce raid sont arrivées à Faya où l'approvisionnement des dépôts se poursuit ; où nous procédons à la modification des véhicules de la Cie Portée. Les cabines sont coupées pour permettre le tir tous azimuts des armes automatiques, les caisses et les châssis sont renforcés. On fabrique des tôles de désensablement à partir de fûts de 200 litres et des supports pour les accrocher de chaque coté des camions. Bref il faut beaucoup travailler. Le résultat fait un peu bricolage et romanichel mais nous sommes enthousiastes et contents.

Une seule crainte pour tous : celle de ne pas être de la Fête.

Lorsque le Colonel Bagnold Cdt les patrouilles britanniques arrive à Faya il paraît surpris par nos équipements : " C'est ça votre Artillerie demande t-il au Colonel en passant devant moi ". Oui c'est ça ! ! Il n'ajoute rien mais sa mimique en dit long sur la confiance que lui inspire ce petit canon bas sur "pattes ".

C'était un 75 de montagne Schneider réputé efficace par son constructeur. Ses obus avaient la puissance de ceux du 75 de campagne qui avait si grandement contribué à la victoire de 1918. Mais nous étions dans le désert aux températures extrêmes, néfastes au bon fonctionnement des freins et des récupérateurs trop fragiles, qui nous ont trop souvent donnés des sueurs froides. Les véhicules qui nous avaient été affectés -des S15 Laffly, en remplacement des chameaux n'étaient pas non plus faits pour le désert Ils nous ont abandonnés au puits de Sarra où ils sont arrivés péniblement en consommant énormément d'essence.

Si nous n'avions pas épaté le Colonel Bagnold, lui par contre avec ses patrouilles, nous a émerveilles.

Tout semblait fait dans le moindre détail pour les grandes randonnées sahariennes. Les véhicules, sur leurs pneus larges et à basse pression semblaient particulièrement stables et légers ; les champs de tir étaient dégagés, les tôles spéciales étaient maniables et faciles d'accès ; ils disposaient, surtout d'un compas solaire qui les rendait aussi indépendants qu'un navire en mer ; Nous avions beaucoup à apprendre d'eux et nous avons été heureux de savoir qu'une de leurs patrouilles assurerait notre avant-garde sur Koufra.

Le 26 janvier la colonne se met en marche par Ounianga, Tekro, le puits de Sarra dernier puits avant l'objectif, 500 kms plus loin. Elle comprend 100 européens et 300 tirailleurs.

Le 29 elle est à Tekro, dernier poste français, le 31 à Toumrno surmontant de grosses difficultés. Trop de chauffeurs sont inexpérimentés et perdent beaucoup de temps dans les ensablements. Le sable qui s'infiltre partout est mortel pour la mécanique. Il nous est arrivé de changer un moteur de camion à bras d'hommes sans chèvre ni palan. Le Colonel, lui-même en a été surpris ; Il est partout, stimulant les uns, encourageant les autres. Malgré la fatigue le moral est au plus haut.

Les Britanniques sont devant nous. Au Djebel Chérif à 100 kms de Koufra c'est le drame, la patrouille du major Clayton est repérée par l'aviation italienne. Attaquée par surprise par la Sahariana, elle subit, de lourdes pertes. Le Major Clayton blessé, est fait prisonnier ; plusieurs véhicules sont incendiés ; la patrouille se replie vers le sud abandonnant sans le savoir quatre hommes dans les rochers.

Ces hommes sous la conduite du soldat Moore, un Néo-Zélandais se porteront eux aussi vers le sud en direction des français qu'ils espèrent rencontrer. Ils n'ont que 6 litres d'eau pour 4 et feront 400 kms à pied avant d'être secourus ; tous ne survivront pas.

Apres cet accrochage meurtrier, les Britanniques décident de regagner directement le Caire qu'ils ont quitté le 26 décembre 1940. Ils auront fait à leur arrivée 7000 kms en 45 jours.

Qu'allait faire le Colonel Leclerc sans possibilité de renforts ni d'appuis, à l' instant même où les Italiens alertés sont sur leur garde ? ?

Il décide de continuer mais au préalable il conduit lui-même une reconnaissance légère de 22 voitures et d'une soixantaine d'hommes sur Koufra. Le gros de la colonne se regroupe à Tekro et au puits de Sarra qui s'avère inutilisable, obstrué par des pierres et des bêtes crevées.

A Koufra le Colonel qui parle l'Arabe a recueilli les renseignements qu'il cherchait auprès des indigènes sidérés de voir des français. Il rentre à Tekro avec un prisonnier. En cours de route le détachement est attaqué par l'aviation ; le lieutenant Arnaud est très grièvement blessé, un tirailleur est tué, trois autres sont blessés. Ni à l'aller ni au retour ils n'ont vu les quatre britanniques qui marchent vers le sud sous un soleil de plomb. Sans prendre le temps de réunir ses officiers le Colonel ordonne de passer à l'attaque sans plus attendre.

La colonne est allégée et le Colonel renonce à son artillerie.

" Ceccaldi me dit-il je ne vous emmène pas je n'ai pas de camions à vous donner ".Les Laffly, en effet avaient rendu l'âme au puits de Sarra. Je réponds au Colonel que j'ai trois Chevrolet qui m'ont été donnes je ne me souviens plus comment aujourd'hui. " Vous n'aurez pas le temps de les aménager " ajoute t- il, nous partons immédiatement. Mais mon Colonel ils sont aménagés ! ! Nous avions profité de cette courte période de regroupement pour transférer les rampes de chargement des Laffly sur les Chevrolet. Nous avions même renforcé les plates formes avec des longerons prélevés sur des Matford abandonnés. Tout cela avec un outillage des plus rudimentaires. Le Colonel m'a regardé ; il m'a souri comme il le faisait parfois lorsqu'il était agréablement surpris ou content. D'accord me dit-il mais vous n'emmènerez qu'une seule pièce. C'est ainsi qu'un 75 de montagne, un officier, 2 s/officiers et 16 canonniers participèrent à l'opération.

La colonne se remet en marche le 17 février. Le gros dont nous faisons partie est aux ordres du Cdt Dio. Nous progressons difficilement. La conduite dans le désert, par sa variété est très difficile. II faut une grande expérience pour repérer d'un coup d'oeil l'endroit qui sera franchi difficilement de celui qu'il faudra contourner ou de celui enfin qui sera traversé à la vitesse maximum.

Le Serir est une plaine de graviers, la Hamada une table de roches nues, le fech fech est pulvérulent, c'est la terre pourrie.

Peu de gens ont parcouru la région de Koufra qui est considérée comme la plus aride et la plus isolée du monde. Je suis le serre file de la colonne. Le soir le Colonel s'informe de nos problèmes tout en partageant parfois une boite de conserve avec nous. Il nous prodigue ses encouragements dont il sait pourtant que nous n'avons pas besoin pour mettre tout notre coeur à l'effort qui nous est demandé.

 

Le 19 février nous entrons en pleine nuit, dans la palmeraie de Koufra. Nous ne savons rien ou presque sur Koufra. C'est une très importante palmeraie, occupant le fond d'une cuvette de 50 kms sur 20. Elle comprend six oasis dont El Diof dominé par le massif El Tag, notre objectif C'est le fief des Senoussis secte indépendante de l'Islam que les Italiens ont conquis en 1931. Ils l'occupent actuellement avec 400 hommes très bien armés et à l'extérieur les compagnies sahariennes et l'aviation veillent sur sa sécurité. C'est une étape , sur la route aérienne d'Addis Abeba.

Après tant de privations et d'efforts, la découverte de cette palmeraie est un enchantement. De l'eau partout, de beaux jardins pleins de légumes verts appétissants. Je n'ai jamais tant apprécié que ce jour là, les petits oignons blancs que j'ai mangés en arrivant. A Faya il est vrai, les légumes sont plutôt rares et nous manquons peut-être aussi de vitamines. Mais il faut s'extraire à cet enchantement. Le Colonel se bat déjà contre la Sahariana qui malgré le soutien de son aviation est mise en fuite par le capitaine de Rennepont.

Reste le fort d'El Tag. Nous recevons l'ordre d'en faire le siège et l'artillerie a pour mission de le harceler jour et nuit. Nous participons aussi à des patrouilles dans la palmeraie et aux environs immédiats auxquelles le Colonel se joint parfois.

Au cours de l'une d'elles, le Cdt Dio blessé, est évacué par avion sur Fort-Lamy. Nous en sommes très affligés. Nous aimons ce "vieux " blédard aux manières parfois brusques mais dont les ordres sont toujours réfléchis et judicieux. Nous le retrouverons plus tard, dans le Fezzan ou je ferai encore partie de son groupement. Sa grande expérience du désert sera encore très utile au Colonel.

Nous avons des coups heureux. Les murs d'enceinte sont moins épais que prévu et de nombreux obus font brèche. Le Colonel informé me dit d'intensifier le tir. Des obus éclatent dans le mess des officiers semant la panique, un autre éclate dans un magasin d'habillement au milieu de bidons métalliques qui font un bruit énorme. Le Cdt du Fort qui s'y était réfugié nous dit plus tard avoir cru qu'il était personnellement visé Le poste radio est endommagé ; la drisse du mat des couleurs est coupée projetant à terre le Drapeau qui ne sera plus relevé. Le moral des défenseurs fléchit, d'autant plus qu'ils sont abandonnés par la compagnie motorisée et l'aviation. L'armement et l'approvisionnement dont ils disposent dans le Fort est pourtant très important encore.

Un matin, le l' mars je crois, je vois dans mes jumelles flotter un linge blanc au bout d'une perche. J'en avise aussitôt le Colonel qui avec sa fougue et son courage extraordinaires se précipite au fort, se fait ouvrir les portes, y pénètre en exigeant la reddition immédiate. Les Italiens subjugués par tant d'audace se rendent à lui. La bataille est terminée. Dans la journée il m'est demandé de me rendre au Fort où le Cdt italien voulait voir l'artilleur. H croyait paraît-il que nous avions au moins quatre pièces.

En entrant j'ai la surprise de trouver une dizaine d'officiers parfaitement alignés, en grande tenue, bottes et capes noires doublées de rouge. C'est magnifique et imposant. Ils me regardent d'un air étonné ; je suis pieds nus, mal rasé, en mauvais pull-over kaki, un chèche sur la tète en guise de coiffure. Le 2 mars, devant le détachement en loques et cependant figé dans un garde à vous impeccable le Drapeau français monte au mat des couleurs. ça en est fun de 10 années de domination italienne et de Koufra comme importante escale aérienne sur la ligne de Tripoli Addis-Abeba. C'est un grand succès pour nous.

" Nous sommes en marche nous dit le Colonel nous ne nous arrêterons que lorsque le Drapeau français flottera sur la cathédrale de Strasbourg "

Nous sommes en marche en effet et quelques mois plus tard ce sera le Fezzan. De nombreux camarades se joindront à nous venant du sud ou d'Angleterre. Et plus tard, en 1943, avec l'apport de nouveaux moyens en matériel et en effectifs, 5000 hommes et 700 véhicules monteront victorieusement vers le nord, vers la Seme Armée britannique, vers nos camarades de la D F L, vers la Méditerranée.

Notre Colonel aura pris du galon ; il sera Général, ses responsabilités seront immenses et si nous continuerons à le voir ce ne sera plus jamais comme avant. H aura moins de temps à nous consacrer.

Plus tard encore, sa 2eme D B, joyaux de l'armée française formée par amalgames successifs de tout l'empire à la poignée de "grognards " du début, déferlera fière et invincible de la Manche à Strasbourg et au-delà. Serment tenu. ! !

Aujourd'hui, Strasbourg conserve dans son musée, le fanion de la Sahariana symbole du serment de Koufra et le drapeau planté sur sa Cathédrale le jour de sa libération par le spahi Lebrun .Ce drapeau symbolise l'accomplissement de ce serment.

Pour le cinquantenaire de la libération de la ville des enfants des écoles, sous la conduite de leurs Maîtres ont fait le serment de se réunir à nouveau pour le centenaire.

Il faut les croire, les Alsaciens sont gens de parole qui n'oublient pas.

Et fièrement, comme ils l'ont fait avec nous, ces enfants devenus des hommes chanteront encore et toujours:

" Les gars de Leclerc passent en chantant............

Je vous remercie.

 

R. Ceccaldi

L'artilleur de Koufra