Les débuts de Leclerc au Sahara par Guillebon

(Sources : Mémorial Leclerc de Hauteclocque, Musée Jean Moulin, Mairie de Paris)

 

DEBUTS DE LECLERC AU SAHARA

 

Koufra représentait pour le Tchad une menace plus qu'un objectif. La décision de l'attaquer c'était du LECLERC tout pur.

Mais en Décembre 1940, nous ne connaissions pas LECLERC et nous lui énumérions toutes les objections ; les distances : 900 kilomètres Fort-Lamy - Largeau, plus 800 kilomètres Largeau-Koufra : l'absence de pistes ; le mauvais terrain ; le manque d'eau depuis que les Italiens avaient dynamité les puits de Sarra et de Bichara ; la supériorité des Italiens en aviation et en matériel saharien.

Mais le colonel répondait qu'il était nécessaire de se battre et que la saison était propice. Il disait que, dans son bureau de Londres, le général de Gaulle en lui parlant du Tchad lui avait montré Koufra sur la carte et que c'était pour lui comme un ordre ferme de le prendre.

Une grande quantité d'essence, laborieusement mise sa place à Largeau en vue de la défense des confins, servirait aussi bien à ses buts offensifs. Nous avions un peu de matériel : les casiers Kadford encore en bon état, 25 camions Bedford que nous avions demandés le jour du ralliement de la France Libre et qui venaient d'arriver du Cameroun avec une demi-douzaine de camionnettes variées qui serviraient de voitures de commandement.

Et puis noue avions les excellentes unités des confins : compagnie portée, groupes nomades, aux cadres sélectionnés, à la troupe bien entrainée. Tous ces hommes avaient frémi d'impuissance pendant la campagne de France, ils venaient de rallier la France Libre, il ne fallait pas les décevoir.

Nous avions l'appui d'un groupe d'aviation de reconnaissance et de bombardement : il est vrai que les distances, la rareté des approvisionnements et l'absence de terrains équipés devaient rendre sa tâche plus héroïque et son rendement moins efficace.

Enfin le QG du Caire nous donnait l'appui de la patrouille britannique qui venait de  réussir le coup de main de KOURTOUCK ou d'Ornano avait été tué.

Tels étaient les éléments sur lesquels le Colonel LECLERC pouvait étayer sa décision.

 

Arrivé le 2 décembre au Tchad où il mettait les pieds  pour la première fois, le colonel est le 16 à Largeau et le 17 à Zouar. Dans ces deux postes il donne les ordres préparatoires de deux opérations distinctes Koufra d'une part, Mourzouk et Tedjerre de l'autre.

Le 28 décembre, pour avoir au plus tôt les résultats d'une reconnaissance d'itinéraire menée par le commandant MOOS, il atterrit à OUNIANGA en plein vent de sable après avoir erré pendant une heure avec un équipage sans expérience de la navigation saharienne. Le colonel rentre à Fort-Lamy, donne les derniers ordres et repart le 16 janvier sur Largeau laissant son chef d'Etat-major à l'arrière jusqu'à la dernière minute. Telle sera toujours sa ligne de conduite : il donne à l'arrière très précis, matérialisés par un carnet dont les délais sont vraisemblablement son raisonnables malgré l'impatience ; puis il s'envole le plus en avant préparer la colonne et combattants. Il approuve toujours aucune discussion toutes les initiatives que prenait son représentant à l'arrière, pourvu que le but final ne soit pas perdu de vue.

Vis à vis de commandement qui pourrait s'opposer è l'entreprise, il ne s'agira que d'une reconnaissance: pour tous les exécutants il est entendu que s'est une attaque en règle tout est prévu jusqu'à l'assaut final du poste fortifié.

Le 26 janvier 1941, nous partîmes de Largeau précédés et couverts par la patrouille britannique dont nous enviions 1e magnifique matériel et l'expérience.

Hélas, la frontière à peine franchie, nous voyions refluer sur nous cette belle patrouille qui venait d'être accrochée par une partie de la compagnie saharienne de KOUFRA. Elle avait perdu son chef trois équipages et plusieurs véhicules détruits par le tir de 75 automoteurs. Le successeur du commandent disparu décidait de rentrer au Caire tout droit.

Ainsi étaient présentées les choses au petit conseil-de guerre assis à même le sable : trois britanniques, le colone1 et son chef d'état-major.

Devant nous, l'ennemi était alerté, il avait pu prendre connaissance de nos ordres d'opérations dans la voiture du commandant anglais : il était plus puissamment armé que nous le pensions et nous serions privés de l'appui de la patrouille britannique.

Derrière nous, les rames successives prenaient du retard, nos calculs sur la mobilité de nos unités et sur la conservation de carburant s'avéraient trop optimistes.

Or il y avait une variante à l'opération de KOUFRA : c'était l'attaque de l'avant-poste Italien du Djebel Aouenat, objectif beaucoup moins prétentieux.

Dans cette situation quel chef raisonnable n'aurait décidé d'abandonner KOUFRA et de se limiter à Aouenat ?

Le colonel LECLERC demanda l'avis de sen chef d'état-major qui opina pour KOUFRA, parce qu'il doutait de l'existence des 75 automoteurs

(Vérification faite, car nous en capturâmes, c'était des canons de 20 m/m qui venaient de la frontière tunisienne où l'armistice franco- italien les rendaient inutiles.)

La décision du colonel fut instantanée : renvoyer presque tout en arrière, .constituer une patrouille légère montée sur les meilleures voitures et laisser au puits quelques travailleurs et un peu de protection en effet, sans eau à Sarra, pas d'opération ultérieure possible.

Il réussit à déterminer une voiture néo-zélandaise à nous accompagner pour nous aider dans la navigation. Dès Sarra, en évitant la piste italienne, nous nous enfonçâmes deus le désert pour arriver un soir entre chien et loup, en vue des palmeraies de KOUFRA.

L'idée du colonel était de négliger le poste lui-même, grosse forteresse située à 3 kilomètres plus au Nord et de patrouiller de nuit le village, le poste de carabiniers, les stations météo et génie indispensables aux liaisons entre l'Abyssinie et la métropole.

 

Deux patrouilles désignées à l'avance partent à pied, enviées par ceux qui restaient aux voitures et parmi eux le plus impatient : le colonel.

On l'entendit bientôt dire à son ordonnance de préparer une musette avec un casse croûte et deux grenades et pour qu'il ne parte pas seul à la recherche d'une des deux patrouilles, il lui fut proposé de faire un peu d'action politique en allant visiter le chef du village voisin.

Nous avions en poche des proclamations rédigées en arabe par des Senouasiutes notoires et nous les remîmes au chef du village. Perplexe, le brave vieil homme, d'ailleurs appointé par l'administration italienne regardait nos papiers et écoutait le colonel LECLERC discourir dans son meilleur dialecte marocain, quand il réalisa soudain qui nous étions.

-   Vous Français, répéta-t-il trois fois sur un ton de surprise croissante et devant l'incroyable réalité, il pointa l'index vers le ciel en disant d'un ton pénétré : allah Kebir ! Le temps passait et les deux patrouilles revinrent presque ensemble vers 2 heures du matin. L'ennemi paraissait s'être replié dans le poste fortifié. Pas mal de documents et de matériel avait été capturé, les postes météo et génie détruits un seul prisonnier avait été ramené. Le terrain d'aviation semblait mal gardé, mais faute de temps, personne n'y était allé.

Le  colonel, désigna immédiatement une patrouille peur visiter ce terrain et comme il était trop éloigné, il décida d'y aller an voiture afin d'avoir décroché avant l'aube.

Une demi-douzaine de voitures partirent avec la voiture néozélandaise comme guide. Le reste attendait sur place, prêt à venir à la rescousse au signal convenu d'une fusée verte. Le nuit était très froide et obscure, le terrain encombré de gros blocs de basalte et à mi-chemin la voiture néozélandaise s'empala sur un de ces blocs. Pendant près d'une heure, nous essayâmes de la remettre sur ses roues. Les câbles de traction enserrent tandis que tous les hommes, colonel en tête unissaient leurs efforts pour dégager la voiture, mais en vain. La mort dans l'âme le colonel ordonna la retraite. Le fait que let italiens nous aient laissé faire tout ce chahut sans réagir prouvait que le terrain était en effet mal gardé et qu'on pourrait aisément y faire du bon travail. Le colonel autorisa son chef d'état-major à s'y rendre avec

3 voitures.

Le terrain est vite atteint : il n'y a qu'un appareil en état de vol, qui est mis en flammes. A ce moment une arme ennemie non localisée tire quelques rafales, une fusée verte est lancée par quelque guetteurs italien et à 3 kilomètres de là, 1es nôtres, pensant que cette fusée venait de nous, obéirent à l'ordre " en avant " qu'elle était censée représenter.

Comme nous roulions aux phares, île nous imitèrent et bientôt une quinzaine de voitures s'avancèrent vers l'ennemi, balançant lentement leurs lumières sur le terrain chaotique.

Le colonel remit difficilement de l'ordre dans la colonne qui se retrouva nu complet dans l'aube pâle. Quelques éléments de la compagnie saharienne italienne rencontrée dans l'obscurité n'avaient guère manifesté d'agressivité. C'était la réaction aérienne que nous redoutions le plus nous filions plein sud en ordre dispersé.

Les Savoïa partiront vers huit heures : nos fusils mitrailleurs appui de fortune ne pouvaient leur faire grand mal : ils s'en rendirent compte et s'enhardirent. La première étape était un petit massif montagneux et le camouflage, la dispersion et une certaine protection étaient possibles.

Le dernier à y arriver fut le colonel qui avait lui-même poussé les voitures ensablées. Un groupe d'hommes poussant un véhicule en difficulté sur le sable est particulièrement vulnérable. Un officier qui surveillait le ciel tout en poussant dit soudain " voici les avions ! " Il s'attira cette réplique da colonel :

-           Il n'y pas d'avion - "  et le groupe continue à désensabler le camion.Zone de Texte: .

 

Par chance les Savoïa ne s'occupèrent pas de cette proie.

Cette réplique était bien caractéristique du colonel qui avait été excédé pendant la campagne de France de l'attitude de certaines troupes devant l'aviation ennemie. Il était opposé aux mesures paralysantes de prudence : il fallait se camoufler, prendre toutes sortes de précautions pour ne pas être vu, mais si, dans l'action, l'aviation intervenait, il n'était pas question de s'arrêter ou de se mettre dans des trous.

Cette reconnaissance avait suffisamment éclairé le colonel sur l'ennemi pour le décider à entreprendre  sans tarder l'attaque de KOUFRA. Il ne craignait plus les forces mobiles ennemies et le terrain lui paraissait favorable. Il n'avait pas encore quitté le palmeraie qu'il préparait le développement de l'opération future.

Jamais aucune de nos décisions si soudaine soit-elle n'a été une improvisation. A partir du moment où il envisageait une opération, son esprit y travaillait sans arrêt, jour et nuit, car il dormait peu. Sans cesse, il revenait à son idée, regardant indéfiniment la carte, mesurant les possibilités que lui laissaient les approvisionnements et les moyens de transport, rêvant aux moyens de les augmenter.

Il connaissait les limites que les distances, le terrain, l'état des véhicules et des approvisionnements lui imposaient. Il forçait nos limites par tous les moyens humains, mais il ne les niait pas. Il n'y a pas de miracle dans les campagnes de LECLERC, mais une merveilleuse préparation qui tenait compte de toutes les possibilités, les amenait à un rendement jamais atteint.

Il a opposé nos camions à caisse de bois aux Panzer de Rommel ; d'un régiment quelconque de l'armée coloniale, il en a fait un régiment de légende ; il s'est imposé lui-même malgré les préventions et les doutes, non par un don surnaturel, mais par un ensemble de qualités et de vertus très humaines dominées par la volonté et la foi.

 

Colonel de GUILLEBON