Lettre aux officiers et sous officiers du RTS Tchad du 6 avril 1941

(Sources : Mémorial Leclerc de Hauteclocque, Musée Jean Moulin, Mairie de Paris)

LETTRE AUX OFFICIERS ET SOUS OFFICIERS DU RTS TCHAD

 

On rappelle avec raison l'utilité des discours, je tiens néanmoins à vous en faire un pour répondre à des questions inquiètes que je sens sur toutes les lèvres : " quand partirons-nous ? Quand nous battrons-nous ? Pourquoi X est-il parti et pas moi ? Nous sommes venus ici pour nous battre et non pour faire l'insurrection... etc... "

Certain d'entre vous sont coloniaux, et de ce fait parfois saturés de leur colonie. D'autres ne le sont pas et affirment qu'ils n'ont pas suivi le Général DE GAULLE pour tenir un poste en brousse.

Cette question est importante puisqu'il s'agit du moral et que cette guerre, comme beaucoup d'autres, se gagnera par le moral.

 

OU SOMMES-NOUS ?

Nous sommes en Afrique Equatoriale Française, c'est-à-dire dans la seule partie de la France et de l'Empire français qui n'ait pas accepté la sujétion de Berlin.

Nous n'avons donc pas le choix et devons prendre cette colonie avec ses servitudes. Soyons heureux que cette partie de l'Empire Colonial Français, une des moins développées, ait eu la force de maintenir haut le Drapeau National. Nous aurions peut-être moins de mérite à tenir sous le climat facile du Maroc ou de la Tunisie, mais ces belles provinces n'ont pas pu ou pas voulu échapper à l'écroulement.

La France Libre, aujourd'hui, c'est l'AEF.

 

POURQUOI Y SOMMES-NOUS ?

Est-ce par goût de la vie coloniale ?

Est-ce par goût de l'aventure, des voyages ?

Non, mille fois non... celui qui s'y trouve encore pour ces raisons se trompe entièrement. Il n'a pas encore réalisé le côté dramatique des heures que nous vivons. Nous sommes ici pour gagner une guerre où se joue simplement la vie ou la mort de notre pays.

De la victoire ou de la défaite dépendent de longues années, peut-être des siècles, de liberté ou d'esclavage national. Quand on a devant les yeux un  pareil dilemme, les souffrances physiques ou morales peuvent être supportées sans gémir.

 

Cette victoire, comment la gagnerons-nous ?

Je vous demande de réfléchir aux points suivants :

a)      Courrez-vous réellement le danger d'arriver trop tard ?

Je ne le crois pas. Cette crainte, partant d'un noble sentiment, est toujours démentie par les faits. Que d'anciens, en octobre et novembre 14, littéralement affolés de ne pas avoir encore été engagés parce que coloniaux ou cavaliers, ou pour d'autres motifs, et qui ont en suite largement peuplé de leur croix de bois Verdun ou la Somme. A Douala, il y a quelques mois j'étais obligé de mettre à la porte de mon bureau un jeune officier qui voulait retourner en Angleterre parce qu'on ne " faisait rien "... Quelques jours plus tard il était tué devant Libreville.

Il y aura place au combat pour tous avant que flottent à nouveau nos couleurs sur la cathédrale de Strasbourg.

b)   Vos chefs vous donnent-ils l'impression de gens actifs ayant avant tout le désir de laisser faire et voir ? Je ne le crois pas. Ils sont bien décidés à lancer tous leurs moyens dans la bataille, dans le seul but de vaincre à l'heure et au lieu où l'intérêt général le commandera.

c)    Quel sera dans cette guerre, qui a toutes les chances de devenir mondiale, celui qui gagnera ? Sera-ce le combattant dit " très gonflé "... mais vite " dégonflé " ? Non. Ce sera celui qui aura assez de forces morales et physiques pour tenir.

d)   Ce ne seront pas les agités demandant tous les six mois à changer d'arme, de colonie ou d'unité qui nous aideront à gagner la guerre. Ils s'écrouleront au premier échec. Ce seront les tempéraments solides et stables faisant toujours passer l'intérêt général avant leur intérêt particulier.

 

TENIR

C'était déjà au cours de la dernière guerre le but principal, la difficulté était alors de tenir dans les tranchées sous les bombardements d'artillerie. Par contre les merveilleuses permissions de détente à Paris ou ailleurs, dont tous les combattants se souviennent, les séjours de repos à l'arrière, le fonctionnement régulier du courrier facilitaient singulièrement le problème.

Aujourd'hui, il s'agit de tenir séparés des nôtres, sous un climat éprouvant et dans des conditions morales et physiques souvent pénibles et ayant parfois l'impression d'être inutiles.

Tenir combien de temps ? Inutile de faire des prédictions, mais prévoyons toujours le pire, c'est-à-dire une guerre longue.

Pendant cette guerre, peut-être longue, quel sera le rôle des troupes de la France Libre, comme d'ailleurs de celle de tous les belligérants ? Sera-ce de se couvrir de gloire par des faits d'armes ininterrompus, de voler de combat en combat, avec des troupes imparfaitement instruites ou armées ? Je ne le crois pas.

Les armées modernes sont des machines complexes ayant des services des arrières grevés de servitude dues au recrutement ou à l'instruction.

" Tenir ". Le problème est difficile, mais il est soluble si l'on garde clairement le but devant les yeux.

Les membres de l'Empire Britannique nous donnent d'ailleurs à ce point de vue un exemple que l'on peut méditer : dans la plus lointaine des colonies ou des dominions, chacun travaille à sa place et applaudit au succès de Cyrénaïque comme s'il y était.

Au fait, n'avez-vous pas déjà joué un rôle dans la guerre ?

Quelle serait aujourd'hui la situation de l'Egypte ou du Soudan Anglo-égyptien si la charnière Tchad n'avait pas été solidement tenue en tous points ?

La notion de front dans la guerre actuelle n'est plus ce qu'elle était autrefois. Occuper une province, un territoire, c'est toujours jouer un rôle stratégique de premier ordre : Vichy, en occupant la Tunisie et le Maroc, prolonge peut-être la guerre de plusieurs années. En occupant le Tchad, nous l'abrégeons.

Sans avoir entendu du coup de fusil, vous avez déjà tous les droits sur ces tristes français déchus qui font le jeu de l'Allemagne en couvrant cette lâcheté par des bafouillages politiques sans valeur.

Au point de vue historique, nous sommes déjà tous de grands français à côté d'eux. Le mot n'est pas trop fort.

 

Je comprends que le bruit des combats d'Abyssinie ou de Koufra excite votre envie, mais loin de vous désespérer de ne pas y avoir été, constatez avec joie : on est donc bien décidé à ne pas attendre passivement ; si je suis assez intelligent pour rester sain de corps et d'esprit, on m'emploiera ".

En attendant, TENEZ, tenez aussi longtemps qu'il le faudra.

Le victoire finale est certaine, et mérite tous les sacrifices. En remplissant les fonctions qui vous sont données, vous prenez part à la bataille, car, selon le désir d'Hitler, la guerre est bien devenue totale.

 

Signé : Leclerc.

 

 

FORCES DE L'AFRIQUE FRANCAISE LIBRE.

1ER BUREAU

COPIE CONFORME NOTIFIEE

Je désire que cette lettre soit lue par les cadres et commentée à tous les échelons de la hiérarchie.

Elle dit simplement ce que je vous ai souvent répété à tous depuis la capitulation de la France le 22 Juin 1940. Chacun de nous doit servir toute la force du terme, en tenant jusqu'au bout le poste qui lui est confié. Nous n'arriverons à la victoire que par cet effort de volonté tenace.

Brazzaville, le 1er Avril 1941.

 

 

Pour copie certifiée conforme : le médecin général SICE, directeur du Service de Santé des Forces de l'AFL (signé : SICE.)

 


Compte non tenu de nos possessions du Pacifique, trop lointaines pour intervenir directement dans la bataille.