Rapport d'opérations de Leclerc pour Ingold en mars 1941

(Sources : Mémorial Leclerc de Hauteclocque, Musée Jean Moulin, Mairie de Paris)

Ce rapport d'opérations du Colonel Leclerc a été adressé au Commandant Ingold, commandant d'Armes de Fort-Archambault sur sa demande. Ceci à titre "d'instruction" des combats en régions sahariennes. Etant donné les circonstances de l'époque, seules les initiales des noms de personne figurent sur ce document qui dans l'ouvrage : "Ephémérides à l'usage des Troupes Noires", édité sur les presses du Gouvernement du Cameroun, le 18 Juin 1941, à Yaoundé, le " Lieutenant-colonel Ingold étant "Commandant Militaire du Cameroun ".

 

KOUFRA

 

L'oasis de Koufra est située au coeur du désert de Libye, à huit cents kilomètres au Nord-Est de Tekro, poste frontière français le plus proche.

L'attaque de cette oasis présentait de grosses difficultés par suite de l'état abominable des pistes désertiques et des très grandes distances à parcourir pour amener à pied d'oeuvre les ravitaillements nécessaires qui ne pouvaient être assurés que de Largeau et de Fort-Lamy, situés respectivement à 1.200 et 2.200 kilomètres au Sud-ouest de Koufra.

Par contre, cette attaque présentait un gros intérêt, intérêt politique et intérêt militaire en raison de l'importance prise par l'aéroport dans le cadre de l'Empire colonial italien.

La colonne formée à Largeau comprenait plusieurs détachements de cette garnison portés sur des véhicules de différents modèles. De plus, la patrouille anglaise légère, descendue à Largeau après son succès de Mourzouk, était mise temporairement à la disposition du Colonel Leclerc. Elle était commandée par le Major Clayton. Enfin un groupe de Blenheim de bombardement devait prendre part à l'opération.

Toutes les voitures ne pouvaient emmener qu'un personnel réduit, une fraction importante du tonnage devant être réservée à l'essence et à l'eau.

Compte tenu de ces véhicules, la puissance de feu maximum (mortiers, artillerie) avait été donnée au détachement pour les raisons suivantes.

Les renseignements sur Koufra ne concordaient pas, l'évaluation de la garnison oscillait entre 400 et 1200. La qualité de cette garnison semblait bonne (présence du Colonel Léo et du Capitaine Moreschini). En outre, les renseignements venus d'Egypte prouvaient que les Italiens se battent bien quand toute possibilité de repli leur est enlevée.

Une reconnaissance photo aérienne faite fin Décembre par l'équipage du Capitaine L... Lieutenant D ... semblait faire ressortir l'importance des organisations du terrain d'aviation (six avions observés au sol).

L'encadrement organique en Européens des unités avait été renforcé dans toute la mesure du possible.

La colonne part de Largeau (Lieutenants S ... et Aspirant L ... chargée de progresser très prudemment et d'observer l'activité aérienne ennemie. Cette patrouille atteindra Djebel El Boub (90 kilomètres Sud de Koufra) où elle sera repérée par un avion. Elle est précédée également par une patrouille britannique, le Commandant Clayton ayant demandé au Colonel Leclerc l'autorisation de gagner directement le Djebel Cherif (Nord-Est de Bichara) qu'il connait bien.

Le 3 Février 1941, au rocher de Toma, à mi chemin entre Tekro et Sarra, le Colonel Leclerc reçoit les renseignements de l'Aspirant L. La patrouille anglaise du Major Clayton revient également : elle a eu le 30 un engagement très dur au Djebel Cherif avec la Compagnie saharienne italienne. Le Commandant Clayton, quatre voitures et leurs équipages sont disparus, tués ou prisonniers. Privée de son chef, la patrouille britannique demande à rentrer en Egypte, ce que le Colonel Leclerc lui accorde-immédiate ment. Elle passera par le Djebel Aouenat, y vérifiera la présence ou l'absence de l'ennemi et en rendra compte par le Lieutenant C qui lui est adjoint.

En même temps que ces désagréables nouvelles, un renseignement très récent, venu de l'arrière, confirmait la présence à Koufra d'une garnison de 1200 hommes.

Devant cette situation, le Colonel prend la décision suivante :

1°) Constitution, avec les camionnettes possédant une autonomie d'essence de 1.000 kilomètres, d'une patrouille légère qui sera poussée sur Koufra;

2°) Renvoi du gros de la colonne à Tekro en position d'attente;

3°) Maintien, à quinze kilomètres de Sarra, d'un détachement chargé de garder un dépôt d'essence et de remettre en état le puits détruit par les Italiens. Les aviateurs italiens qui bombardèrent à plusieurs reprises le puits lui-même ne le repèreront pas.

La patrouille atteint l'oasis d'Ez Zurgh (à sept kilomètres Sud du Fort d'El Tag) le 7 Février au soir, après avoir fouillé le Djebel Boubebask et El Boub. Deux avions italiens ont été observés.

La navigation dans le désert a été facilitée par la présence d'une voiture de la patrouille néo-zélandaise, la Nanouba, dont l'équipage était volontaire pour continuer l'opération. Une patrouille à pied, conduite par le Capitaine G ..., fouille le village d'El Giof, le poste des carabiniers, le-centre administratif. Tout est désert. Les Italiens se sont réfugiés dans le fort. Leur seule réaction sera un tir lointain des mitrailleuses lourdes de la Compagnie saharienne. La patrouille fait prisonnier le seul Italien resté dehors, opère des destructions, se saisit de documents.

Une patrouille est alors lancée sur le terrain d'aviation. Le Capitaine de G ... la dirige, aborde le terrain phares allumés et brûle un avion qui s'y trouvait.

L'arrêt, puis le ralliement des véhicules sont difficiles dans la nuit. Néanmoins, au lever du jour, tout le monde est présent au Djebel Talab.

Sur le chemin du retour la colonne est mitraillée et bombardée par trois avions. Le Lieutenant A ... est grièvement blessé, un tirailleur est tué et trois autres blessés.

La patrouille visite, au Djebel Cherif, le terrain du combat. Un soldat britannique et un soldat italien, tués près des véhicules, sont enterrés sur place; un camion Fiat, abandonné par l'ennemi, est incendié.

En atteignant le puits de Sarra un soldat néo-zélandais à moitié mort de soif, est trouvé étendu près du puits. Il déclare que trois autres de ses camarades continuent vers le Sud : des patrouilles sont immédiatement lancées et les retrouvent. La distance couverte par ces rescapés presque sans eau et sans nourriture est de trois cents kilomètres.

Devant la réussite.de cette audacieuse opération, le Colonel Leclerc décide de reprendre le plan initial. Mais la remise en marche des éléments demande plusieurs jours.

Le détachement devant attaquer est à pied d'oeuvre à Sarra le 16. Le puits a pu être réparé, grâce à l'expérience du Maréchal des logis chef C qui avait déjà effectué des travaux de puisatier en Mauritanie.

Un renseignement venu de l'arrière indique que les Italiens évacuent Koufra.

En conséquence, la décision suivante est prise :

-                    La patrouille légère gagnera Koufra aussi vite que possible, prête éventuellement à accrocher un ennemi qui se déroberait.

-                    L'infanterie et l'artillerie suivent aux ordres du .Commandant D ...

La marche est reprise vers 17 heures, le 17. Le Colonel Leclerc a pris personnellement le commandement de la patrouille légère.

Le 18, vers 9 heures, elle est survolée et repérée par un avion italien à la corne Sud-ouest du Djebel Ez Zurgh.

Les pelotons de la patrouille légère reçoivent l'ordre de tourner le fort d'El Tag par l'Ouest et le Nord. Les Capitaines G et P précèdent la colonne.

A 15 heures, brusquement, dans un repli de terrain à 1200 mètres environ, les voitures de la Compagnie saharienne apparaissent arrêtées. Il n'y a pas une minute à perdre.

Pendant que le peloton de R ... fixe l'ennemi, le peloton G ... le tournera par la gauche. Très vite la fusillade éclate.

Le peloton R ... décroche. Un deuxième débordement par la droite, plus large, réussit. Au bout d'une heure trente environ, la Compagnie saharienne est dans une situation difficile, attaquée à la fois par trois côtés. L'ennemi réussit à décrocher sans pouvoir entrer dans le fort et s'éloigne rapidement vers El Hauari. Pendant le combat, une voiture Spa avec trois Italiens dont un officier pilote cherchant à rejoindre son appareil, a été capturée en quelques instants par une charge concordante des Capitaines P ... et de R ... sur leurs voitures.

Le peloton G ... reste en surveillance au Nord du fort; le peloton de R ... poursuit la Compagnie saharienne et s'arrête un peu avant la nuit à la dernière crête avant El Hauari.

La nuit se passe en alertes et patrouilles; la garnison du fort ne bouge pas.

Le 19, dès 6 heures 30, les avions italiens font leur apparition. Ils attaquent sans interruption à la bombe et à la mitrailleuse le peloton G ... réalisant jusqu'à 11 heures une sorte de noria provenant sans doute d'un terrain d'aviation rapproché. Au moment le plus fort de l'attaque, sept avions sont comptés au-dessus du champ de bataille.

Vers 8 heures, la Compagnie saharienne débouche de l'oasis et attaque le peloton de R ... Elle cherche manifestement à rentrer au fort. Les avions qui l'accompagnent à basse altitude commettent heureusement la faute de concentrer leurs attaques sur le peloton G ... sans intervenir dans le combat de la Compagnie saharienne contre le peloton de R ... avec lequel se trouve le Colonel. Durant la nuit suivante, les Italiens enterrent leurs morts dans l'oasis d'Hauari et se retirent dans la direction de Tazerbo.

Durant les deux jours qui suivent, le peloton de R suivra pendant 150 kilomètres, dans un très mauvais terrain, les traces de la Compagnie saharienne sans parvenir à la rejoindre. Au passage, les deux terrains d'aviation n° 7 et n° 8 sont visités sans résultat.

En définitive, la Compagnie saharienne italienne a été défaite à deux reprises sur un terrain qu'elle connaissait parfaitement, puis finalement mise en fuite.

Restait le fort d'El Tag, situé sur un plateau rocheux, possédant d'excellents champs de tir et fortement tenu.

En plus du fort proprement dit, le plateau qui l'encadrait était garni de nombreux emplacements enterrés pour armes automatiques, reliés par téléphone et réalisant un plan de feux bien étudié.

Il fallait assiéger la place. Un détachement de voitures légères munies de radio est maintenu en surveillance à 10 kilomètres Nord-Ouest du fort du Tag, prêt à s'opposer à une retraite de l'adversaire assiégé ou à l'arrivée de renforts.

Le point d'appui de base choisi fut constitué par le quartier Nord-Ouest du village d'El Giof, construit en dehors de toute palmeraie; les pâtés de maisons de ce village permettaient une défense assez facile et les nombreux murs en terre constituaient pour les voitures, la meilleure protection anti-aérienne.

Vers 12 heures, le 19, le Colonel Leclerc était à El Giof avec le Commandant D celui-ci ayant devancé ses voitures. Un indigène amène le cheval du Capitaine commandant la sous-zone, le Commandant D utilise cette monture et, salué par de nombreuses armes du fort, il rejoint au galop ses véhicules qu'il réussira, de nuit, à amener à El Giof.

La tactique consistera désormais à harceler l'ennemi de jour et de nuit par des tirs d'artillerie, à le tenir en éveil par les feux d'un point d'appui établi 1500 mètres au Nord-Ouest du fort, enfin des patrouilles et des coups de main sont exécutés presque chaque nuit. La plus audacieuse des patrouilles est celle qui pénétra au coeur de la position italienne; le Commandant D et le Lieutenant C y furent malheureusement blessés.

Le 25, le pavillon italien qui flottait jour et nuit est abattu par un coup de canon, il n'est jamais relevé.

L'ennemi réagit au début par son aviation, effectuant un bombardement précis sur le P.C. du Colonel (anciennement poste des carabiniers). Ses armes lourdes d'infanterie essayent d'interdire notre circulation de jour. Enfin nos patrouilles créent, de nuit, une certaine nervosité se traduisant en déclanchement de barrages et débauche de grenades. Néanmoins, l'ennemi semble prendre la solution juste, développant t étendant de plus en plus ses organisations extérieures au fort.

Les communications radio entre l'Italie et Djaraboub passent par Koufra. Toute la nation italienne prodigue à Djaraboub des témoignages enthousiastes d'admiration. Cet exemple d'héroïsme n'inciterait-il pas les défenseurs de Koufra à imiter ceux de Djaraboub ?

Le Colonel Leclerc envisage, le 26, les mesures à prendre en cas d'un siège de longue durée.

Une note pittoresque est fournie, pendant le siège, par les arrivées et départs de convois sous la direction du Lieutenant C ces mouvements effectués de nuit dans le sable de la palmeraie rencontrent des difficultés.

Vers le 24, une limousine sanitaire et deux avions de combat se posent sur un terrain de secours au Sud d'Ez Zurgh. Grâce à cette limousine, pilotée par le Lieutenant de T, tous les blessés graves sauf trois pourront être évacués par voie aérienne.

Le Colonel Leclerc avait, dès le début, pris contact avec tous les chefs indigènes, leur apprenant en particulier l'importance et l'étendue des victoires britanniques- L'indifférence de la population vis-à-vis des italiens, leurs maîtres d'hier, semblait véritablement totale ; pas un acte d'hostilité marquée ne fut commis contre les troupes françaises. Entre deux positions ennemies, la culture et l'irrigation des jardins continuaient. Chaque matin, les habitants d'El Giof redoutant les bombardements aériens évacuaient bêtes et gens. Chaque soir, un grand nombre d'entre eux rentraient, ayant parfaitement saisi l'intérêt de la défense passive.

 

Les renseignements les plus variés et contradictoires circulaient : une colonne ennemie était attendue de Hon, une compagnie saharienne était signalée dans les oasis, la garnison du fort serait prête à se mutiner.

Le 28, un indigène apportait au Colonel Leclerc une lettre du chef italien; celui-ci demandait qu'une entente réciproque mette les blessés des deux partis à l'abri du feu. Le Colonel Leclerc lui fait répondre que de pareilles questions ne se traitent qu'entre officiers. A 16 heures, un officier italien muni d'un drapeau blanc descend par la route. Le Capitaine de G et le Lieutenant S sont envoyés comme parlementaires avec mission de refuser tout accommodement concernant les blessés et surtout de tâter le moral de l'adversaire. Entretien long et utile : nos officiers font preuve de la décision la plus ferme; le Lieutenant finit par demander, en confidence et " à titre purement personnel " qu'elles seraient, le cas échéant, les conditions de capitulation.

Cette fois, la situation est claire : l'ennemi ne tiendra pas. Dès la fin des pourparlers, la reprise des tirs d'artillerie matérialise notre décision.

Le 1er Mars, à l'aube, le drapeau blanc flottait sur un bastion du fort. C'est le Lieutenant d'artillerie C qui l'aperçoit le premier de son observatoire, alors qu'il cherchait, à la jumelle binoculaire, l'endroit où envoyer le premier obus de la journée.

Le Lieutenant Milliani, envoyé en parlementaire, essaie d'ouvrir la discussion. Le Colonel Leclerc brusque les choses, monte dans une camionnette et accompagné du Capitaine de G du Sous-lieutenant R et du Lieutenant Milliani entre dans le fort.

Les conditions de capitulation sont dictées au Capitaine Colonna. Les  officiers italiens insistent pour que seuls les Européens occupent initialement le fort, à l'exclusion des Sénégalais ; le père B aumônier du Tchad, étant présent, est placé en sentinelle à la porte du fort, baïonnette au canon.

Le 1er Mars, à 14 heures, la garnison italienne, après avoir été passée en revue par le Colonel Leclerc, évacuait le fort.

Les détachements extérieurs, prévenus de la capitulation soit par les indigènes comme le détachement motorisé du Lieutenant D, soit par les émissions radiophoniques, comme les autos-mitrailleuses du Sergent chef D arrivent au fort dans la journée, désolés de leur absence au moment décisif.

Le Capitaine B nommé provisoirement chef du territoire militaire de Koufra, remet le fort en état de défense et organise la reprise des marchés périodiques et des échanges commerciaux avec le Tchad.

 

Le Colonel Leclerc

capitaine Colonna

Koufra, le 12 mars 1941