Texte du fonds-Musée du Maréchal LECLERC Mourzouk 11 janvier 1941

(Sources : Mémorial Leclerc de Hauteclocque, Musée Jean Moulin, Mairie de Paris)

MOURZOUK - 11 Janvier 1941

 

Le fait d'armes de MOURZOLIK, au cours duquel le Lieutenant-colonel COLONA d'ORNANO trouva la mort, est généralement mal connu. Ce fut pourtant le premier signe du relèvement par les troupes françaises libres du TCHAD du défi des puissances de l'Axe.

Le Général MASSU, qui participa au coup de mains, a bien voulu remettre au Fonds du Maréchal LECLERC de HAUTECLOCQUE des documents tout à fait inédits concernant la préparation et l'exécution de cet acte de guerre. Dans le cadre des contributions que le Fonds LECLERC se propose d'apporter à la revue CARAVANE il a paru opportun de débuter en publiant des extraits de ces documents. Si le nom du Colonel LECLERC y est peu mêlé c'est parce qu'au moment des préparatifs du raid il était encore au GABON. Sa nomination comme Commandant militaire du TCHAD ne date que du 2 décembre 1941 et dès ce jour il consacrera ses efforts à préparer l'attaque de KOUFRA qui démarrera de LARGEAU le 25 janvier 1941, quatorze jours seulement après la mort du Lieutenant-colonel D'ORNANO.

Le premier document est constitué par des extraits d'une lettre du Lieutenant-colonel d'ORNANO au Capitaine MASSU :

"Fort Lamy 13 novembre 1940

Mon cher ami,

Je profite d'une virée du Bloch avec Noël et le Colonel PIJEAULT pour voue adresser quelques tuyaux qui je crois vous intéresseront. Il y a une semaine environ, un certain Major anglais du nom de BAGNOLD (je n'assure pas l'orthographe) était notre hâte. C'est un spécialiste des raids sahariens en automobile. En 1932, il est allé du CAIRE à JET-JET, c'était en temps de paix, mais entre nous, ce n'était pas mal. Ce qui est mieux, c'est qu'il y a un mois environ, trois de ses voitures (lui personnellement, n'était pas de la ballade) sont à nouveau parties du CAIRE, sont allées se balader à KOUFRA, au puits de SARA, à AOUENAT et à TEKRO. Tout cela à la barbe des Italiens et à la notre. Ils ont toutefois été reçus à coups de fusils à TEKRO, ce qui les a enchantés. Ils ont barboté des courriers, enfin du joli travail. Ceci pour vous mettre dans l'ambiance et vous donner une idée do la valeur des camarades.

Or donc, le sire BAGNOLD est venu me dire qu'il avait l'intention de revenir dire bonjour aux Italiens de la LIBYE OCCIDENTALE. Il partirait du CAIRE avec 25 voitures (deux patrouilles de 12 et 13), traverserait tout le territoire italien et viendrait se ravitailler chez nous au TIBESTI pour commencer le vrai travail. C'est-à-dire remonter sur MAU EL KEBIR, tâcher de faire sauter ce pénitencier, et de lâcher dans le bled les salopards qui y sont gardés. Il pourrait s'y trouver des prisonniers politiques intéressants. Puis aller faire un tour du caté de MOURZOUK et si le morceau n'est pas trop gras, tâcher de s'y amuser un brin. Tenter de barboter quelques convois de ravitaillement ou courrier Dire bonjour au passage à GATROUN et à TEDJERE et revenir sur ZOUAR par TUNINO. Le ravitaillement en essence avant cette corrida se ferait à KAYOUGUE. Il serait de 3000 litres d'essence. Le départ du CAIRE se ferait dans la première semaine de Décembre, nous entrerions en communication par T.S.F. à partir de J + 9 et les deux patrouilles prévoient leur arrivée à KAYOUGUE à J + 12. Nous devons en principe recevoir confirmation du raid par télégramme du CAIRE, vers le 20 de ce mois. Il vous appartiendra le faire monter les 5000 litres de ZOUAR à KAYOUGUE, de les faire garder par des éléments méharistes possesseur d'un poste radio. Ravitaillement et garde devront donc être à KAYOUGUE entre J + 6 et J + 8.

Lorsque le Sire BAGNOLD m'eut exposé sa petite affaire, j'ai boudé, lui disant qu'il me coupait l'herbe sous les pieds, puisque j'avais demandé l'autorisation de faire quelque chose dans les environs de TEDJERE, et je lui ai demandé la participation d'un petit élément français, histoire de se faire la main et de prendre une petite leçon de raid motorisé. Il a aussitôt répondu que cela allait tout à fait dans ses idées et m'a proposé dix places. Il va sans dire que vous seriez le n° 1 des 10 places + 1 officier du TIBESTI à votre choix. Je me suis mis égaiement sur les rangs. Le brave Anglais a applaudi des deux mains, par contre le Colonel M considère qu'un Lieutenant-colonel n'a pas à " aller se faire casser la figure avec une trentaine de poilus " ; c'est une conception qui en vaut une autre, ce n'est pas la mienne. Nous avons demandé télégraphiquement l'ordre de participer au raid à BRAZZAVILLE qui n'a pas encore répondu, mais comme le Général de LARMINAT s'annonce pour très prochainement, j'espère que la question se règlera de vive voix et favorablement pour nous tous.

 

Le second document est la traduction du rapport établi par l'adjoint du chef de poste italien de MOURZOUK, trois jours après le raid.

 

SECRETCOMMANDEMENT MILITAIRE DU POSTE DE MOURZOUK

MOURZOUK, le 14 janvier 1941 - AN XIX

 

OBJET : Rapport relatif au fait d'armes survenu le 11 janvier 1941 - An XIX dans le fortin de MOURZOUK.

Au Commandant Militaire du Territoire Sud-Tripolitaine - Bureau du Commandement

Il était environ 13 heures 50, lorsque à l'improviste des rafales de mitrailleuses nourries et rageuses, entremêlées de nombreux coups de canons antichars, retentirent et enveloppèrent de tous cotée le fort, confirmant la nouvelle, qui m'avait été donnée par un homme de garde qu'une colonne d'automobiles arrivait de SEBBHA.

J'interrompis ma leçon sur la mitrailleuse et accouru à l'entrée du fort. Déjà les autos blindées ennemies avaient abattu la sentinelle. L'intention était évidente forcer l'entrée du fort.

Je tentai aussitôt de fermer le portail et j'y réussis avec l'aide du sergent CHIRICO et du Caporal GORDA tandis que plus intenses les rafales de mitrailleuses ennemies se concentraient sur le portail et en perforaient dangereusement la mince plaque.

Je donnai l'alarme et ce fut aussitôt une course rapide vers les postes de combat de quelques hommes présents au fort.

Quelques minutes après, notre " Swaelose " contenait, arrêtait et brisait l'audacieuse progression de l'ennemi.

Mais 25 à 30 autos blindées patrouillaient encore très près autour du fort à 14 heures 05. Leurs projectiles incendiaires mettaient le feu au toit du bâtiment des officiers, des coups de canon anti-chars brisaient des fenêtres, emportaient les blocs de pierre du fort, détruisaient quelques créneaux, rendaient inutilisables une mitrailleuse de la tour Nord-Ouest et une épaisse colonne de fumée noire au hangar d'aviation nous apprenait que là bas aussi la furie et la rage de l'ennemi avaient porté la destruction et peut-être la mort.

La horde ennemie encore avide de sang se reforme et, renforcée par les éléments revenus du terrain d'aviation, déclencha contre le fort ses plus furieuses attaques, qui se succédèrent durant trois heures, ce fort que 45 hommes présents avaient décidé de défendre jusqu'à leur propre fin et au-delà.

L'action fut puissante, la défense magnifique. Une auto blindée fut endommagée.

Décimés en hommes, déçue par la surprise manquée, les ennemis s'éloignèrent, profitant d'un violent se sable, une fois de plus battue par nos armes. Il était 17 heures 30.

Les italiens reconnaissaient avoir perdu dans l'affaire 9 tués dont le Capitaine Chef du poste et avoir eu dix blessés plus ou moins gravement atteints.

Le troisième document est le récit qu'écrivit, à l'intention du frère du Lieutenant-colonel d'ORNANO, le Chef de Bataillon MASSU, deux ans plus tard. L'extrait reproduit ci-dessous débute au moment ou après une déjà longue route, partie en avion, partie à dos de chameau, le groupe frais rejoint le détachement motorisé anglais.

Le 7, nous retrouvions le gros du détachement anglais comprenant un total de 24 voitures (3 Ford - 21 Chevrolet : voitures non blindées aménagée pour les raids en région désertique).

Les anglais, venant du CAIRE, avaient déjà couvert 2000 kms avant de nous rencontrer. Le Major CLAYTON, géodésien au TANGANYKA avant guerre, et précédemment en EGYPTE, dirigeait l'expédition qui comprenait une patrouille Néo-Zélandaise et une patrouille de la garde écossaise. Le but primitif, d'après les conversations du Colonel d'0ORNANO et du Major BAGNOLD à FORT-LAMY, était seulement un raid sur la poste secondaire d'OUAOU EL KEBIR façon dont il avait accompli la première moitié de son périple l'engageait à s'attaquer au poste principal du FEZZAN, MOURZOUK. Le Colonel d'ORNANO donna son adhésion à ce projet. Il voyageait dans la voiture de tête, la Ford conduite par le major, à coté de ce dernier.

Son détachement comprenant seulement un Capitaine, un Lieutenant, deux sous-officiers et cinq indigènes arabes et Toubous, était réparti en surcharge sur les voitures de la patrouille néo-zélandaise, patrouille de tête, et armé uniquement du mousqueton. Le Colonel était armé d'un fusil 07, son fusil indochinois ayant eu une avarie avent son départ.

Le 7, les français se mirent au courant de l'armement anglais. Le Colonel effectua un tir à, la mitrailleuse Lewis. Il était le conseiller du major qui en référait à lui pour le choix de son itinéraire et les modifications que les circonstances lui paraissaient devoir y apporter. Le Major était très déférent vis à vis du Colonel qui lui-même, partageait simplement le couscous et le boeuf en conserve dont je m'étais chargé et buvait le thé préparé par mes goumiers. Le Colonel, dans les conversations que nous avions ensemble, considérait qu'il pourrait à brève échéance former des patrouilles motorisées du genre de celle qui nous transportait, citait des noms d'officiers qu'il y affecterait comme navigateurs, fonction dans laquelle les anglais nous paraissaient très forts, et blaguait volontiers...

Après observations par la patrouille de renseignements menée par le Colonel dans un groupe de palmiers voisins, il fut décidé que l'objectif essentiel du raid serait constitué par les organisations du terrain d'aviation. Les Néo-Zélandais mèneraient l'affaire, pendant que les Ecossais fixeraient les défenseurs du fort; la fraction Néozélandaise comprenait les Français, soit 4 voitures, interdirait la route du fort au terrain d'aviation pour protéger l'action sur ce dernier. Le Major donna ses instructions appuyées d'un croquis dessiné sur le sable. Le Colonel prescrivit aux Français " Faites comme les Anglais, n'en faites pas plus qu'eux ". Il devait prendre place non plus à coté du Major mais derrière, pour laisser place libre au mitrailleur. Il blagua encore en notant : " dans cette armée, les chefs s'exposent " Il refusa un casse-croûte rapide en m'opposant : " mon ami, je ne mange pas quand je vais me battre ". Ce fut la dernière parole que j'entendis de lui. A midi, la colonne démarrait vers le fort. Le postier italien qui venait à notre rencontre à bicyclette fut fait prisonnier et chargé sur ma voiture. Nous arrivâmes, la voiture du Colonel en tête, devant le fort dont une vingtaine d'italiens paisibles garnissait le porche.

Les voitures se mettent en bataille et celle du major ouvre le feu, imitée par les nôtres. Le Major passe ensuite devant le fort et tourne vers la gauche, vers le Sud-Est pour se rendre au terrain d'aviation. Chacun remplit sa mission. Ce n'est que vers 16 heures 30, après avoir pris liaison au terrain d'aviation, alors que je jugeais mon travail terminé, que j'appris la mort du Colonel. Sur la route du terrain d'aviation, il avait fait un italien prisonnier et l'avait chargé à ses cotés. En contournant le hangar, le Major était tombé sur une mitrailleuse qui l'avait salué à bout portant et dont la rafale l'encadrant, avait touché au cou, au-dessus de lui, le Colonel qui était mort sur le champ, ainsi que l'italien prisonnier. Les servants de la mitrailleuse furent abattus aussitôt au révolver par le Lieutenant BALANTYNE dont la voiture suivait et qui bondit immédiatement sur eux.

Le ralliement du soir dans la région de la base de départ de midi, les Français transportèrent le Colonel de la voiture du Major à sa tombe creusée dans le caillou, pour lui et pour le sergent Néo-Zélandais HEWSONS tué sur ma voiture. Il avait perdu une grande partie de son sang. Sa physionomie était sereine, légèrement moqueuse. Revêtu de sa djelaba rayée ensanglantée et de son séroual, il fut enveloppé dans une couverture Sur sa poitrine, j'épinglai une ancre coloniale et une croix de Lorraine. Sur la tombe, la croix commune que nous fabriquâmes avec des morceaux de planche portait également au dessus de son nom ses insignes. Le Major lut la prière des morts. Je fis rendre les derniers honneurs par mon petit détachement. Les Anglais vinrent me présenter leurs condoléances émues, comme au plus ancien des Français. En peu de jours, le Colonel s'était fait aimer de tous.

Lee Italiens ont exhumé le Colonel qui se trouve actuellement au cimetière de MOURZOUK, à côté du poste. Sa tombe voisine celle des morts italiens, de la journée. Le 11 janvier 1943, jour anniversaire de sa mort, les Français occupaient MOURZOUK, une prise d'armes, une croix de Lorraine garnie de fleurs a été déposée sur sa tombe. Elle avait été lancée par l'avion du Colonel Commandant le régiment du TCHAD et était accompagnée du message suivant :

20 février 1943 en avion

-          Le Général LECLERC

-          Les troupes en opérations

-          La population militaire et civile du TCHAD

à la mémoire du Colonel d'ORNANO, cette humble croix de Lorraine faite avec des fleurs du TCHAD.

Signé :

Colonel INGOLD - Intendant DUPIN - Commandant BONNAFE

L'opération sur MOURZOUK fut pleinement réussie : le hangar et 3 avions, incendiés, l'organisation radio détruite. Les Italiens ont eu neuf tués dont le Commandant du Poste et ont avoué dix blessés. Le 12, le poste de GATROUN fut attaqué le 13. Pendant ce raid auto, un djich à chameau fut mené par les méharistes du TIBESTI (Capitaine SARAZAC) sur le poste de TEDJERI. "

 

Texte établi par le fonds-Musée du Maréchal LECLERC.