Lettre du Général Leclerc au Général De Larminat du 23 avril 1945

(Sources : Mémorial Leclerc de Hauteclocque, Musée Jean Moulin, Mairie de Paris)

Q.G., le 23 avril 1945

 

Mon Général,

 

 

 

Je pars demain vers l'Est, ignorant encore si nous n'arriverons pas trop tard comme les carabiniers. Du moins une lueur d'espoir de tirer un coup de fusil en Allemagne subsiste-t-elle.

Dans ces conditions je tiens à vous écrire cette lettre pour dissiper tout malentendu.

Les deux mois que je viens de passer sont certainement les plus pénibles au point de vue militaire que j'ai vécus depuis 1940. En effet, j'ai vu échapper pour des troupes françaises qui luttent depuis quatre ans, l'occasion de vaincre sur le Rhin, à Francfort, à Nuremberg, etc.... occasion qui ne s'était jamais présentée depuis l'Empire et qui est perdue maintenant.

Au cours de ces mêmes semaines, votre objectif était de réveiller à tout prix le Front de l'Atlantique, d'obtenir un succès indispensable à des troupes passives depuis 6 mois. L'histoire décidera de ces objectifs contradictoires lequel primait l'autre.

Noue nous trouvions donc dans deux camps essentiellement différents et incompatibles. La responsabilité de la décision prise revient au Haut Commandement.

Ce qui m'a vivement déçu, ce sont les procédés employés pour mon utilisation : au lieu d'être mis dès le premier jour devant le fait brutal, c'est-à- dire ma Division bloquée pour plusieurs mois face à l'Atlantique, j'ai eu l'impression d'être pris dans un engrenage progressif et bien organisé. La suite des documents

que j'ai sous les yeux est formelle à ce sujet, mais la responsabilité de pareils procédés repose, tous comptes faits, davantage sur les méthodes d'Etat-major plutôt que sur vous-même.

Tous ces faits, mais avant tout la colère de voir de si belles occasions de victoire échapper à la meilleurs des unités françaises, m'ont empêché de me présenter à vous avant le départ, et c'est en cela que j'ai eu tort, je le reconnais bien volontiers. Vous restez, en effet, un des seuls chefs français qui puissent empêcher demain notre Armée de retomber dans l'inertie et le fossé d'hier.

Si l'occasion s'en présente je servirai donc sous vos ordres aussi bien que par le passé, m'efforçant d'oublier Mayence, Francfort, Nuremberg, que le Commandement Français a laissé échapper.

Croyez, je vous prie...

 

 

Signé : LECLERC.

 

 

 

M.1e Général de Larminat.