Lettre Leclerc au Général d'armée le 30 mars 1945

(Sources : Mémorial Leclerc de Hauteclocque, Musée Jean Moulin, Mairie de Paris)

2e DIVISION BLINDEE                                                                              Q.G., le 30 mars 1945

Le Général

470/C

Le Général LECLERC Commandant la
2ème Division Blindée

Monsieur le Général d'Armée

Chef d'Etat-major de la Défense nationale

 

Los décisions n° 780 du 22 mars, 788 du 22 mars, 852 du 27 mars 1945 que vous m'avez adressées présentant des différences sensibles dans l'utilisation de moyens de ma Division pour l'opération "Indépendance", j'ai l'honneur de vous demander de vouloir bien me préciser la manière dont vous envisagez l'emploi de ma Division,

En effet, tandis que le 22 mars vous me donniez l'ordre de ne mettre à la disposition du détachement d'Armée de l'Atlantique qu'un groupement tactique au complet et deux groupes d'artillerie (pièce n°2), vous décidiez le 27 mars (pièce n°3) de mettre "la 2ème D.B. à la disposition du Détachement d'Armée de l'Atlantique".

Le 22 mars, il était dit (pièce n°2) que les moyens de la 2ème D.B. utilisés pour l'opération "Indépendance" devraient être libérés dès la prise de Royan; le 27 mars au contraire vous précisiez (pièce n°3) que la 2e D.B. devrait être libérée en entier " à la fin de l'opération "Indépendance", ce membre de phrase remplaçant sur le texte original les mots "après la prise de Royan".

Ainsi chaque jour ma Division se trouve t'elle engagée de plus en plus dans une opération qui, limitée eu début, à la prise de peau, se trouve reportée au delà de délais imprévisibles.

Par ailleurs, au fur et à mesure que le temps passe, les exigences du Général de LARMINAT deviennent plus importantes : le 14 mars (pièce n°4) il estimait "nécessaire pour l'opération" un groupement tactique sans son infanterie, trois groupes d'artillerie et le régiment de reconnaissance. Le 28 mars, se référant (pièce n°6) "aux instructions reçues du Général DEVERS Commandant le 6ème Groupe d'Armées", il demande pratiquement toute ma Division (pièce n°5) à l'exception de l'infanterie et d'un régiment de chars.

Ainsi se répètent les manoeuvres que j'ai connues il y a quelques mois : les Commandants d'Armée Français se mettent d'accord avec le Commandant du 6ème Groupe d'Armées Américain et se retranchent ensuite derrière le Commandement américain pour mettre le haut commandement français en présence "d'exigences américaines" qu'ils ont eux mêmes suscitées.

Par pilleurs le 22 mars il était dit (pièce n°1) que les éléments de la 2ème D.B. ne participant pas à l'opération "Indépendance" seraient tenus prêts à faire mouvement vers l'Est. Le Commandement américain, y compris le Général DEVERS était d'accord puisque à cette époque le Général Commandant le hème Groupe d'Armées annonçait eu Général HAISLIP Commandant le XV C.A.U.S. qu'il recevrait vers le

15 avril une partie de la 2ème D.B.

Si les plans acceptés le 22 mars ont été modifiés, c'est que le Général DEVERS a été sollicité par le Général de LARMINAT de puiser dos moyens supplémentaires dans la 2ème D.B., bien que les moyens demandés le 14 mars par le Général Commandant le Détachement d'Armée de l'Atlantique aient été alors considérés comme nécessaires et suffisants.

Les exigences de ce détachement d'Armée ne cessent donc de croître et on se demande quelle sera la limite d'emploi dans le temps de ma Division sur le Front de l'Atlantique.

Je ne veux pas en effet porter un jugement sur la façon dont est montée l'opération de ROYAN et savoir si après un échec elle devra être reprise, mais ce dont je suis sûr, c'est que le général de LARMINAT envisage après ROYAN, la ROCHELLE et qu'il n'aura de cesse que les moyens mis à sa disposition pour l'opération initiale lui soient laissés dans la suite.

Je ne peux pas cependant oublier les promesses formelles que vous m'avez faites d'envoyer la 2e D.B. en Allemagne aussitôt après l'opération de Royan, que celle--ci réussisse ou non.

Il est déjà paradoxal de voir la meilleure Division Blindée, maintenue éloignée de la bataille d'exploitation actuelle, mais je considérerais comme une malhonnêteté vis à vis de mes subordonnés d'envisager que cette situation puisse se prolonger au delà du terme que vous m'aviez fixé.

Ma Division m'a toujours fait confiance pour la conduire au combat en Allemagne et s'il m'était impossible de répondre à ce désir je demanderais au Général de GAULLE de vouloir bien me relever de mon commandement.

Aussi, ai-je l'honneur de VOUS demander de vouloir bien me préciser vos intentions sur l'emploi de la 2e D.B. et me confirmer éventuellement les promesses que vous m'avez faites de la libérer aussitôt après l'opération de ROYAN.

Signé LECLERC.