Lettre du Général De Larminat à Leclerc

(Sources : Mémorial Leclerc de Hauteclocque, Musée Jean Moulin, Mairie de Paris)

Le Général de Larminat

 

Mon cher Leclerc,

Vous savez bien que je comprends parfaitement les raisons pour lesquelles il est très désirable que la 2e D.B. reste à la pointe du combat. Nul ne regrette plus que moi que ce soit elle qui ait été mise à l'arrière plutôt que la 1ère ou la 5e.

Son envoi sur le Rhin est du ressort du Général de Gaulle. Au début de mars, il avait demandé et obtenu des Américains eue l'on passe Bordeaux en utilisant, à défaut des deux G.U. du plan primitif, des éléments des deux Divisions stationnées à proximité. Il ne pouvait obtenir l'envoi de la 2e D.B. qu'en annulant cette prise de position. Il a préféré la maintenir. Voilà toute l'histoire, telle qu'elle s'est passée.

Je ne vois là dedans aucune raison d'antagonisme personnel entre nous. Je n'ai pas "manoeuvré" pour obtenir par voies obliques les unités de votre Division, j'ai posé la question ouvertement et rarement : Veut-on libérer Bordeaux, dans ce cas voilà ce qu'il me faut. Réciproquement je ne vous reproche pas non plus d'avoir voulu torpiller mon projet en demandant le retrait de votre Division, vous avez vous aussi posé une question ouverte et unie : veut-on qu'il y ait une Division française au-delà du

Rhin, dans ce cas il faut y envoyer la 2e D.B. Il n'y a pas dans tout cela d'habiletés, de "bien joué", comme vous le disiez l'autre jour à Paris, ce qui m'a déplu car ce n'est pas mon genre.

Ceci dit entre nous, car je désire qu'il n'y ait pas de malentendu Je vous signale que, si vous désirez vous tirez le moins mal possible de la situation imminente dans laquelle vous vous trouvez, vous devez faire très attention à ne pas braquer les Américains, Gui sont en ce moment très sur l'oeil à la suite de nos récentes variations. Ils sont comme ils sont et nous ne les changerons pas. Nous ne changerons pas non lus ce fait qu'ils sont les maîtres des divisions interalliées sur ce front, et des moyens. Je ne connais pas l'atmosphère de Shaef, mais je puis vous certifier eue chez Devers vous rencontrerez un barrage, ou toutes les facilités, selon qu'il jugera que vous savez jouer le jeu dans l'affaire indépendance. Et j'ai la preuve qu'il entend exercer le contrôle sur ce point, puisqu'il me demande aujourd'hui de rectifier d'urgence mes ordres d'opération pour tenir compte des unités supplémentaires que je dois vous demander. Je vais vous envoyer un officier à ce sujet.

Il me paraît très nécessaire que je vous voie sur ces différentes questions, et le plus tôt possible. Je vous attends à Cognac, sur simple préavis téléphonique.

Amicalement à vous.

Signé : de Larminat.