Extrait de Londres à la Tunisie de Yves DARUVAR

(Sources : Mémorial Leclerc de Hauteclocque, Musée Jean Moulin, Mairie de Paris)

3 OPÉRATIONS.

Le groupe nomade du Borkou (G. N. B.), compagnie portée, et le 3e peloton de notre D. C. sont !à Domazé depuis la veille, car, à partir de Wour, ces détachements ont emprunté la piste d'A.-O. F., c'est-à-dire celle passant par les hauteurs de Tunirrio, piste plus praticable .que celle de Kourzo. Aussi trouvons-nous, en arrivant au .pied de la gara Domazé, les dix askaris du chouf italien prisonniers. Arrivé trop tard pour pouvoir participer à ce joli coup de filet, le peloton du lieutenant Gourgout, le mien, a encore la déception de rester momentanément à Uigh, comme réserve du colonel. Nous voyons partir avec envie le peloton du lieutenant Tommy-Martin (1) en direction d'Umm-el-Araneb, le peloton du lieutenant Dubut (2) en direction d'El-Gatrun, voitures du G. N. B. et les chameaux du G. N. T. (groupe nomade du Tibesti) en direction de Tegerhi. Nous faisons tristement notre plein d'essence, notre plein d'eau et la vidange des moteurs. Le lendemain, 1er mars, à 3 heures de l'après-midi, nous entendons le bruit sourd du canon dans la direction de Tegerhi; nous comptons mélancoliquement les coups. Les opérations commencent pour nos camarades et il nous tarde d'entrer aussi effectivement dans l'action.

Le 2 mars, à 3 heures du matin, ma patrouille est désignée pour escorter le colonel Leclerc jusqu'au lieu des opérations. Il fait encore nuit quand la voiture de tète, celle du colonel, tombe, phares allumés, sur sept goumiers italiens qui se replient de Tummo : ils sont désarmés et expédiés immédiatement sur Uigh avec leurs chameaux et sous escorte. Au jour nous abordons une série de grandes barcanes où tous nos véhicules s'ensablent, et qu'il nous faut cinq heures pour traverser. Nous sommes en pleine Ramla Curina, en vue des palmiers de Tegerhi. Le colonel me confie la direction de tout le convoi et part en avant. Vers 9 heures, toujours ensablés, nous voyons arriver sur nous un Heinkel-111 qui nous prend dans le soleil à 500 mètres d'altitude et nous attaque par trois fois à la mitrailleuse et à la bombe; dès la première rafale de balles nous ouvrons aussi le feu avec toutes nos armes automatiques. Il n'y a aucun dégât; seul un caporal est légèrement blessé à la cheville, au second chapelet de bombes. Quand nous arrivons, vers midi, au terrain d'aviation de Tegerhi, on nous apprend que le G. N. B. a livré, la veille au soir, un dur combat de dunes à la garnison du poste italien et que le colonel Leclerc, dès son arrivée, est entré au réduit, la canne à la main. Le capitaine Bra­chetti, méhariste italien, est prisonnier, un bras arraché. A 3 heures du soir je repars sur El-Gatrun avec le colonel et ma patrouille.

Vers minuit nous traversons un grand terrain d'aviation où traînent quelques bidons vides, et nous entrons dans une belle palmeraie, non sans nous être préalablement ensablés. Nous sommes à El-Gatrun. Le poste est tombé par surprise dès l'arrivée de nos premiers éléments, coup d'audace du lieutenant Dubut; aussi ne trouvons-nous à l'intérieur que de la fumée, des locaux saccagés, à moitié effondrés par l'incendie, un gros tas de dattes et quelques rallahs. Ce poste, assez petit, est du type de la plupart des postes italiens du désert (qui seront d'ailleurs sérieusement transformés l'année suivante) : barbelés, meurtrières, chemin de ronde, cour centrale avec puits, et toujours le grand village indigène à proximité. Une palmeraie très pittoresque, coupée de zéribas, de jolis puits à balanciers autour desquels se livrent des travaux de jardinage. Les indigènes, des Toubous, semblent indifférents et calmes, plutôt contents que gênés par notre présence.

Le lendemain, dans l'après-midi, je me rends avec le colonel au terrain d'aviation, pour accueillir un de nos Lysander venant de bombarder Mourzouk. La soirée et la nuit sont assez mouvementées car je dois patrouiller sans arrêt le long de la palmeraie et aux abords du terrain d'aviation, afin d'accueillir divers détachements. Les nouvelles ne sont pas toutes bonnes : échec de l'attaque du poste d'Umm-el-Araneb, mort de nos camarades Bergère et Giraud, disparition tragique de l'aspirant Lévy et de son équipage à la suite d'une rencontre nocturne avec les camions de la Saharienne.

Dans la matinée du 4 mars nous sommes bombardés par un Savoïa-Marchetti. Dans la soirée nous démarrons de nouveau vers le nord, mon peloton enfin en tête. Nous nous arrêtons un peu pour attendre le lever de la lune, car il devient dangereux de rouler avec les phares. Le lendemain matin nous atteignons la gare El-Guérat et nous nous installons défensivement pour la journée. Deux des tirailleurs disparus l'avant-veille avec l'aspirant Lévy sont retrouvés à la trace de leurs pas sur le sable. Ces pauvres diables, qui marchent depuis deux jours, sont littéralement épuisés de fatigue. Ils nous disent avoir fui en profitant de la fumée dégagée par l'incendie de leur voiture. Le soir même nous montons, toujours tous feux éteints, jusqu'à la grande gara de Megedul.

Le 6 mars, à 4 heures du matin, le colonel Leclerc constitue en hâte, et place sous son commandement direct, une patrouille de reconnaissance de huit voitures, dont trois de mes camions de combat. Je monte sur une de mes deux voitures munies d'une mitrailleuse Hotchkiss. Nous partons à 10 heures du matin en direction du Nord, coupant presque immédiatement les grosses traces fraîches des pneus jumelés de la Saharienne. Nous passons sans trop de difficultés, la fameuse Ramla de Megedul : du mirage et quelques ensablements. Vers midi, quelques palmiers isolés à l'horizon et des pâturages à chameaux : les abords de la Hofra. Nous observons. Nous allons ensuite nous installer défensivement dans un bouquet de grands palmiers, nous camouflant le mieux possible.

A 16 h. 45 nous repartons en .découverte, colonne par un, le colonel toujours en .tête, en longeant rapidement la palmeraie vers l'ouest, procédant par larges bonds successifs de point d'observation en point d'observation. Un bon et large reg, une longue palmeraie clairsemée sur notre droite, des garas au loin, sur notre gauche et devant nous; ailleurs les constructions basses d'un village ou le balancier d'un puits, quelques gènes dans les jardins, le long de la lisière. Un vaste panorama, un calme général. Nous venons de stopper pour observer un ensemble assez important de cases à l'intérieur de la palmeraie, quand je vois soudain dans mes jumelles quelques gros véhicules jaunes se propulser le long des palmiers, vers la droite. La Saharienne! Elle est là, installée défensivement devant le poste d'Umm-el-Araneb et son village, ses mitrailleuses à terre et ses voitures commençant à nous manoeuvrer sur la lisière. Le colonel l'a vue, car sa voiture démarre immédiatement; nous le suivons tout en apprêtant nos armes. Nous n'avons pas fait 200 mètres que déjà les mitrailleuses italiennes entrent en action et crue les balles traceuses, incendiaires et explosives, de gros calibre, sifflent autour de nous. Le colonel décroche en direction du sud; nous faisons de même en nous maintenant à sa hauteur. Un obus de 20 millimètres enlève le paquetage d'un tirailleur sur ma seconde voiture, et un éclat traverse une des tôles de la mienne. Nous arrêtons à environ 1.500 mètres et ouvrons le feu avec nos deux canons de 20 millimètres. Le colonel réunit les chefs de voiture pour nous exposer rapidement son intention : pousser une reconnaissance jusqu'à la gara Hammera toute proche pour essayer d'y surprendre quelques véhicules ennemis. Nous trouvons la gara déserte avec, au sommet, l'emplacement abandonné d'une mitrailleuse, et tout autour de nombreuses traces de la Saharienne. Sans plus nous attarder nous filons rapidement vers la Ramla. Le soleil décline à l'horizon. Le retour s'effectue sans incident, si ce n'est, à la nuit, un ensablement général. Vers 10 heures du soir nous avons regagné la gara El-Guérat au complet.

La journée du 7 mars s'écoule en travaux défensifs dans la gara. Nous sommes survolés à deux reprises par un bombardier et quatre chasseurs ennemis; ils ne nous décèlent pas mais nous entendons un bruit de bombes vers Megedul; nous supposons qu'ils bombardent nos emplacements de la veille. Au début de l'après-midi deux Lysanders nous survolent en rase- motte, lançant un message de victoire : deux appareils ennemis surpris et détruits au sol. Dans la nuit l'ensemble des détachements se replie sur Uigh-el-Kébir. Le matériel et le personnel commencent à donner des signes de fatigue.

Le 9 mars, au soir, Sur le point de quitter Uigh-el-Kébir, nous voyons surgir un bombardier, qui nous a déjà survolé dans la matinée, et deux chasseurs italiens. Ils piquent sur la gara à plusieurs reprises et quelques instants plus tard de grandes colonnes de fumée noire s'élèvent autour, près de l'emplacement de nos autos-mitrailleuses. Nous démarrons vers le sud sans avoir pu obtenir des renseignements sur les dégâts. Le lendemain, le crépuscule nous arrête dans la zone frontière et le 11 mars, à midi, nous sommes à Kourzo. C'est là que nous apprenons la mort du sergent-chef Debugny et la perte de huit camions incendiés par les chasseurs ennemis : trois tirailleurs carbonisés et de nombreux blessés. Le soir même nous sommes à Wour et le lendemain aux gueltas du Zob où nous pouvons enfin, après trois semaines, nous laver et boire à loisir une eau limpide.

A Zouar, avant de repartir pour Largeau. Le " général " Leclerc, au cours d'une prise d'armes, nous expose les résultats de ces opérations au Fezzan : à plus de 1000 kilomètres de notre base de départ, la 1ère D. C. a pris le poste d'El-Gatrun et attaqué celui d'Umm-el-Araneb. Le G. N. B. a pris le poste de Te­gerhi. Quant à la 2a D. qui est montée par Bardaï, une de ses fractions, sous les ordres du capitaine Geoffroy (1), a patrouillé entre Sebha et Hun; une autre, sous les ordres du capitaine de Guillebon, a pris les postes de Témessa et d'Ummel-Kébir, et attaqué le poste de Zulia où le lieutenant Willaume a été mortellement blessé. Bilan : 4 postes italiens détruits et une centaine de prisonniers.

Le 15 mars, au soir, nous quittons Zouar et ses montagnes : le Toussidé, le pic Botoum et le massif d'Aossou disparaissent de notre horizon, puis c'est le plateau de Daski, le caillou bleuâtre tout entier. Le 20 mars enfin, après trois mois d'absence, nous réintégrons notre repaire : Largeau.

 

3' OPÉRATIONS.

Nous venons de parcourir plus de 500 kilomètres depuis Zouar et, à vrai dire, nous sommes assez déçus par ce nouvel an 1943, car nous avons l'impression désagréable d'arriver au Fezzan après la bataille. En effet, le poste italien de Uigh s'est replié depuis une semaine et nos éléments motorisés investissent déjà la position-clef d'Umm-el-Araneb à 250 kilomètres plus au nord. Seul, au Zeïla, le poste d'El-Gatrun ou, plus exactement, la position fortifiée d'Ambar, est toujours aux mains des Italiens.

Le 2 janvier nous recevons brusquement l'ordre tant attendu de faire immédiatement mouvement sur El-Gatroun. Le départ a lieu dans la soirée par un très violent vent de sable. Trois jours après nous faisons baraquer nos chameaux dans la palmeraie d'El-Gatrun, à quelque distance du bordj pris par surprise l'année précédente et sur les murs calcinés duquel un de nos camarades avait ironiquement écrit à la craie : " Nous espérons que l'an prochain les macaronis seront meilleurs. "

Nous venons à peine de prendre nos premières dispositions de sûreté que nous voyons surgir en voiture le général Leclerc. Le général nous donne pour mission de réduire la position d'Ambar, à 4 kilomètres de là, sur le reg, avec " un mois de délai et trois cents coups de 75 ". Nous installons immédiatement un cordon de goumiers en surveillance sur la lisière de la palmeraie. Le lendemain, au lever du soleil, les Italiens d'Ambar nous envoient quelques obus de 77 dont le seul résultat fut de blesser un de nos braves chameaux. Pour ma part, ce jour-là, après une rapide patrouille en dehors de la palmeraie, jusqu'à un vieux " gasr ", château arabe, en ruines, dont les Italiens se servent pour régler leurs tirs d'artillerie, et d'où l'on a une bonne observation sur la position ennemie, j'installe ma section en protection des deux canons de 75 mis à notre disposition par le Commandement. Nouveau tir des 77 italiens, mais de 500 mètres trop court. L'un de nos 75 règle alors, en une trentaine de coups, son tir sur Ambar, en coopération avec le Lysander du lieutenant Finance (1) qui bombarde la position.' Dans la soirée, le capitaine Sarazac, spéculant habilement sur le moral de l'adversaire, après l'annonce de la reddition d'Umm­el-Araneb (5 janvier), envoie par l'entremise de l'aspirant Lebrun un ultimatum au commandant de la position d'Ambar, le capitaine Cutolo Mario, l'invitant à se rendre avec armes et bagages; et pour appuyer significativement cette invite, la section du lieutenant de Bazelaire part en patrouille de nuit brûler quelques chargeurs de cartouches à proximité du poste ennemi.

Le lendemain, 6 janvier, vers 7 h. 30, le lieutenant de Bazelaire voit arriver deux sous-lieutenants italiens qui proposent la reddition; il en envoie un au capitaine et avec l'autre il fonce à la position fortifiée qu'il fait vider de sa garnison après s'être fait présenter celle-ci par le capitaine italien. C'est ainsi qu'à 8 h. 30 le groupe nomade du Tibesti occupe la position d'Ambar, après l'étonnante reddition d'une garnison de 7 officiers, 56 sous- officiers et soldats italiens, et 114 askaris. Au groupe nomade nous ne sommes que 11 Européens et 130 tirailleurs avec notre vieil armement français. Le bilan de cette capture est magnifique : 2 canons de 77, 3 canons de 37, 5 canons de 20, 2 mortiers dé 81, 3 mitrailleuses de 12,7, 12 mitrailleuses de 8, 7 fusils- mitrailleurs, 150 fusils dont 15 automatiques, de nombreux revolvers et pistolets, des stocks de grenades et de munitions diverses, 4 camions, 12.000 litres d'essence auto, 9.000 litres d'essence avion, un mois de vivres, du matériel pharmaceutique et chirurgical, et tout un équipement varié. De l'intact et du neuf. La position elle-même comprend des casemates, des tranchées, un puits, un dense réseau de barbelés et deux vastes champs de mines. En dehors de la position, le spectacle est paradoxal : près de 200 soldats, uniformément et parfaitement équipés, officiers parfumés et élégants, drapés de, beaux burnous bleus et rouges, piteusement entassés en' rond et gardés par quelques Noirs pieds nus, aux tenues de drap rapiécées, la chéchia plus fièrement arborée que jamais.

Quelle belle récompense pour notre brave capitaine et pour son groupe nomade famélique qui monte au Fezzan pour la troisième fois à pied, et qui n'a eu depuis si longtemps, comme l'indique le fanion offert en cours de route par le général Leclerc, que des paires de markoubs à user, des os à ronger et des casquettes à ramasser, avec la belle devise : " Gloire n'aura trop! " Le soir même nous parvient du colonel Ingold, commandant notre régiment de tirailleurs sénégalais du Tchad, le télégramme suivant : " Toutes troupes région Umm-el-Araneb. Envoient félicitations au groupe nomade du Tibesti pour la prise d'El-Gatrun. "

Un des officiers italiens qui parle assez bien le français et que nous avons invité à souper nous fait connaître un peu l'état d'esprit de nos prisonniers

"          - Pourquoi nous avoir déclaré la guerre, à nous Français?

"              - Parce que, dans votre pays, vous aviez tendance à nous prendre pour des joueurs de mandoline et nous avons voulu. vous montrer que nous ne l'étions pas.

·              - Mais alors pourquoi vous êtes-vous rendus si vite?

- Eh bien... à vous parler franchement, dans nos barbelés, nous avions déjà l'impression d'être prisonniers, et le matériel que vous nous avez pris coûte moins cher à notre pays que les pensions qu'il aurait dû payer à nos veuves.

- Depuis quand étiez-vous dans ce poste?

- Nous sommes venus d'Italie il y a quatre mois. "

Le lendemain, les prisonniers sont acheminés vers le sud, vers les routes du Tchad où ils font encore en ce moment de très heureux et d'excellents cantonniers.

Deux jours plus tard nous passons la position, et, après avoir pris des sacs de dattes pour nos chameaux, nous partons pour Traghen, poste situé aux environs de Mourzouk. Sur la piste nous ne rencontrons qu'un seul pâturage, nos chameaux mangent des dattes à défaut d'herbes ou d'épineux. Le 13 janvier, dans la matinée, nous franchissons la succession de dunes vives de la Ramla de Megedul, et pénétrons dans les grandes palmeraies de la Hofra. Le soir, après la traversée d'une vaste zone de marécages salins, nous arrivons au bordj et au village en terre verdâtre de Traghen, accueillis par un tam-tam frénétique, des bannières et les ovations bruyantes d'une foule d'Arabes fezzanais. Le lendemain, nous procédons de nouveau à l'abreuvoir et aux soins du troupeau visiblement fatigué et dépaysé.

Le 15 janvier, le quartier général du général Leclerc nous annonce qu'en moins de trois semaines la conquête du Fezzan est terminée, Mourzouk, la capitale religieuse, et Sebha, la capitale militaire, étant occupées. Le 28 janvier, nous faisons mouvement sur Umm-el-Araneb. Après avoir formé une dernière fois notre carré méhariste près de ce poste, nous quittons définitivement, non sans émotion, nos braves " bossus " pour devenir, à l'exemple du G. N. B. (groupe nomade du Borkou) et du G. N. E. (groupe nomade de l'Ennedi) une banale compagnie d'infanterie transportée en camions, " à charrions ", comme nous avons coutume de dire.

Malgré les 2.000 kilomètres que j'ai dans les mollets depuis Largeau, il me semble que la plus belle période de mon initiation coloniale prend fin avec celle de cette vie si sportive et si pleine, faite de volonté constante, d'efforts physiques, d'exaltation morale et de tant de poésie et de pittoresque. Retrouverai-je jamais, et vous aussi mes chers camarades méharistes, cette indépendance foncière et ces infinies satisfactions de commandement? Quelle belle époque de notre vie, n'est-ce pas, que celle où nous pouvions ramasser nos forces dans le soleil et le vent du désert!

VII

EN TRIPOLITAINE

 

Le 3 février, au matin, nous quittons Umm-el-Araneb pour aller en Tripolitaine, avec un armement renforcé par nos dernières prises sur les Italiens, et sur des camions Ford. Durant cinq jours le film de la route se déroule presque sans interruption devant nous : traversée de Goddua, bref arrêt au majestueux Fort-Elena, près de Sebha. Au loin sur notre gauche, successivement les palmiers de Temenhint, de Semnu, d'Ez-Zighen. Arrêt rapide au fortin d'Umm-el-Abid, passage de ramlas et d'ouadis, de serirs et de carrefours, puis' détour vers l'ouest le long de la grande falaise du djebel es Soda, la route Brach-Sciueref et le fortin de Bir-el-Ghelania. Nous nous arrêtons vingt-quatre heures au grand poste crénelé de Sciueref, puis nous passons le poste, la palmeraie et tout le pays pittoresque d'EI-Ghoria-es-Serghia, l'oued Zem-Zem, et le 8 février, dans la soirée, nous arrivons à Mizda la Blanche qu'ont -pris, le 22 janvier, sous les ordres- du colonel Dio, nos compagnies de découverte et de combat.

Nous sommes cantonnés à Mizda pendant dix jours dans des cases abandonnées, non loin du fort, avec de la vermine, du froid, du vent et de la pluie. Il est heureusement question d'aller se battre en Tunisie. En effet, le 14 février, tous les officiers de la place de Mizda sont réunis chez le général Leclerc qui nous expose rapidement notre nouvelle mission dans le Sud- Tunisien, sur le flanc gauche de la Se armée britannique.

Le 19 février, au matin, nous reprenons donc notre mouvement vers le nord-ouest et c'est durant trois jours une nouvelle succession kaléidoscopique de paysages : le carrefour Buzajan, à 5 kilomètres au sud de Garian et à une centaine de kilomètres de. Tripoli, avec un beau tronçon de route goudronnée, des cultures d'oliviers et quelques amandiers -en fleurs. Puis, de nouveau, des oliviers et des cultures à Runia, à Riaïna et à Ziten. Après le carrefour Rhadamès-Nalut et juste avant l'entrée en territoire tunisien, une vaste zone montagneuse avec des lacets et des abrupts très pittoresques.

Le 21 février, au soir, après avoir coupé au sud de Uazen, nous franchissons avec allégresse la frontière tunisienne aux environs de El-Dehibat et nous formons le carré près d'un puits. Une nouvelle campagne commence.